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Qui était Jorge Messi, le père de Lionel ?

Par Ignacio Fusco, à Rosario, avec Léo Ruiz, pour So Foot et Don Julio
18' 18 minutes
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Qui était Jorge Messi, le père de Lionel ?

Jorge Horacio Messi, père de Lionel, est décédé à l'âge de 68 ans. Cet ancien ouvrier est devenu serial négociateur et architecte de tous les succès – et escroqueries – de l’entreprise familiale. Pour mieux le cerner, le magazine SO FOOT avait effectué un pas en arrière pour se replonger dans le Rosario des années 90. Là où la saga Messi a commencé.

Portrait initialement paru en septembre 2021 dans le numéro 189 du magazine SO FOOT.

Il s’est pointé avec son t-shirt bleu trop serré et l’ancienne coupe mulet de son fils à l’aéroport El Prat de Barcelone, caché derrière son masque et ses lunettes de soleil. Aux micros que les journalistes catalans lui fourraient dans le nez, Jorge Messi offrit, sans même un regard à ses interlocuteurs, trois semblants de réponses. 1/ « Oui », Leo allait bien quitter le Barça après dix-sept ans de vie commune. 2/ À qui la faute ? « Renseignez-vous auprès du club ». 3/ Son fils était-il triste ? « Vous ne l’avez pas remarqué ? » Le lendemain, Lionel Messi dégainait ses plus beaux sourires depuis le balcon d’un hôtel de l’ouest parisien, et Jorge, le père, l’agent, le parrain, le CEO, encaissait son premier chèque de QSI, à qui il a fini par céder son lucratif rejeton pour au moins deux saisons et 41 millions d’euros annuels – plus une colossale prime à la signature. Il n’a suffi que de quelques années à Jorge Horacio Messi pour devenir le méchant d’une histoire qu’il a lui-même écrite, verrouillant la vie de son fils, écartant du casting tous ceux qui prétendaient prendre leurs distances avec le storytelling officiel, et faisant trembler les dirigeants du Barça à chacune de ses apparitions en terre catalane – généralement synonymes de nuits difficiles pour les comptables culés.

Cinq ans avant d’essuyer ses larmes dans son petit mouchoir blanc devant toute la planète foot, Lionel Messi avait déjà perdu son sourire ingénu une première fois : condamné en 2016 pour fraude fiscale à 21 mois de prison – transformés en une « simple » prune de 252 000 euros – et à 2,1 millions d’euros d’amende par la Cour suprême espagnole, l’Argentin, qui depuis n’a gagné « que » deux Ligas et une Coupe du roi, s’est plus que jamais réfugié dans l’ombre de son géniteur – à l’origine de ce montage financier pour lequel il a lui aussi été condamné à verser au fisc 180 000 et 1,3 million d’euros, et qui fut de nouveau épinglé en 2019 par les Football Leaks pour sa capacité à esquiver les impôts.

« T’as vu la misère qu’est en train de leur mettre ton gamin ? »

Avant de convaincre les dirigeants barcelonais de régler ceux de son fils, Jorge Messi n’a jamais payé beaucoup d’impôts. Il faut dire que dans les années 90, son travail comme superviseur dans l’usine d’acier Acindar ne lui rapportait pas grand-chose, à part les reproches du petit Lionel : « À cause de toi papa, on est arrivé tard et je n’ai pas joué. » C’était faux. Ce jour-là, il avait été aligné (et son équipe avait gagné, et s’était même qualifiée pour la finale), mais c’était autre chose que Leo reprochait à son père. Tous les samedis, c’était plus ou moins la même chose. Jorge sortait d’Acindar, située à Villa Constitución, pour regagner aussi vite que possible Rosario. Il parcourait les 43 kilomètres dans un bus que l’entreprise mettait à la disposition de ses employés, qui le laissait dans son quartier, où il récupérait Leo, montait à bord de sa Peugeot 504 et filait en direction du club de Newell’s. Jorge et son fils étaient souvent les derniers à arriver, chose qui avait le don d’agacer l’entraîneur Carlos Morales. « Jorge, essaye d’arriver un peu plus tôt la prochaine fois, tu débarques à chaque fois quand on est déjà sur le terrain. » « Je sais bien Carlos, mais j’arrive quand je peux arriver. C’est à cause de mon travail… » 

Dis-lui, toi Carlos, dis-lui… Ce n’est pas possible qu’il ne frappe jamais !

Jorge Messi au premier coach de son fils

À l’époque, Newell’s jouait toujours entre une heure et deux heures de l’après-midi. Comme à son habitude, Leo enfila rapidement son maillot avant de pénétrer sur le terrain où se trouvaient déjà tous ses coéquipiers. Mais ce jour-là, son entraîneur le rappela à l’ordre : « Non, non ! Toi, tu viens ici avec moi. » Et il le fit assoir à ses côtés sur le banc de touche. C’étaient les demi-finales, contre El Torito. « T’es arrivé en retard, tu restes ici », lui dit Carlos, désolé. Derrière le grillage, Jorge chercha dans sa poche les petites graines de tournesol salées qu’il emportait toujours pour grignoter, et il ne dit rien. Absolument rien. Les autres papas présents, à l’inverse, ne cessèrent de crier pour que Carlos fasse entrer le petit numéro 10. Plus de 25 ans plus tard, assis à la table d’un bar de la bande côtière de Rosario, l’entraîneur se rappelle qu’El Torito menait alors 2 à 0 et qu’à la fin de la première mi-temps les brailles des parents prirent fin, « parce qu’évidemment, à ce moment-là, ils pensaient que j’allais le faire entrer. Mais la deuxième période a commencé et je l’ai gardé avec moi ». Sur le banc, Leo se retourna pour regarder son père, un type de 36 ans qui mangeait ses graines en silence. Cinq minutes après la reprise, El Torito marqua le troisième but à Newell’s. Il restait dix minutes à jouer (chaque mi-temps durait quinze minutes) et Carlos lança enfin Leo : « Allez, arrange-moi ce bordel ! Et la prochaine fois viens plus tôt, d’accord ? » Le gamin approuva d’un signe de tête rapide et se jeta sur le terrain.

Leo était le troisième fils de Jorge. Il y avait Maria Sol, née deux ans plus tôt, en 1993, et Rodrigo et Matias, les plus grands, qui avaient 15 et 13 ans et jouaient aussi à Newell’s (comme Jorge, qui avait lui-même passé quatre ans au club), mais ce que réalisait le plus petit avec le ballon était difficile à croire. La rue de la maison où ils vivaient était une sorte d’impasse qui se terminait sur un talus, où l’après-midi Leo jouait contre des gamins plus âgés que ses frères et aucun d’entre eux n’était capable de lui prendre la balle. Lui avait 8 ans et eux 15 ou 16. Jorge les observait toujours jouer au côté de Ramon Gallino, un ami qui travaillait avec lui à Acindar. Ce dernier qui vivait au coin de la rue lui disait : « T’as vu la misère qu’est en train de leur mettre ton gamin? » et Jorge rigolait. Qu’est-ce qu’il pouvait dire?

Une remontada, des retards et La Puchi

Jorge ne se mêlait pas trop du football de son fils. Après les matchs, sur le chemin du retour, il lui conseillait parfois de davantage tirer au but. Des fois, il en parlait aussi à son entraîneur : « Dis-lui, toi, Carlos, dis-lui… Ce n’est pas possible qu’il ne frappe jamais ! » C’est la seule chose dont Jorge se mêla, agacé de voir Leo dribbler tous ses adversaires et au lieu de marquer, bim, faire la passe à un coéquipier. À Newell’s, il y avait d’ailleurs un numéro 9 qui s’appelait Mazia, Masia, ou quelque chose comme ça. Il se gavait de buts grâce aux passes décisives de Leo. Un altruisme qui faisait péter les plombs au coach Carlos : « Mais tire ! Tire, ou je te sors », lui gueulait-il depuis son banc de touche.

Jorge, lui, ne criait pas. C’était un mur. Ce fameux jour où Leo entra alors qu’El Torito menait 3 à 0, les papas se remirent à crier et lui, tout silencieux (aujourd’hui encore il préfère regarder les matchs de son fils tout seul), observa comment deux actions plus tard Newell’s était déjà revenu à 3-2. Leo avait offert deux caviars au buteur Diego Rovira, et un instant après un gamin qui s’appelait Luli avait égalisé. Il restait deux minutes à jouer, pas plus. Debout, derrière le grillage, seul (toujours seul), Jorge vit alors son plus jeune fils prendre le ballon pour faire ce qu’il l’avait vu faire tant de fois sur le bout de terrain à côté de leur maison. Leo laissa derrière lui deux, puis trois gamins d’El Torito et se retrouva seul face au gardien. Sur la pelouse pourrie de ce terrain à sept, il le dribbla et marqua le but du 4 à 3. « À cause de toi, je n’ai pas joué », dit-il plus tard à son père dans la 504, après avoir qualifié Newell’s pour la finale. Quelques minutes plus tôt, alors que les gamins étaient encore en train de fêter la victoire en sautant au milieu du terrain, Jorge eu une conversation avec l’entraîneur : « Désolé, Carlos, je te promets que je vais trouver une solution pour arranger ça. La prochaine fois on arrivera plus tôt. » Carlos dit alors à Jorge qu’il pourrait peut-être demander à un autre père de passer prendre Leo, et que lui arriverait plus tard, une fois le match commencé, comme ça il n’y aurait plus de problème. Mais le père du N°10 refusa.

Jorge Messi, marié à Celia, qui avait deux ans de moins que lui, travaillait à Acindar depuis 1983. Il y a été successivement opérateur, superviseur puis chef de production. Avant d’entrer à l’usine, il avait travaillé dans un atelier de métallurgie, où il fabriquait des boulons, puis était devenu agent percepteur pour un institut médical, un métier qui grosso modo consistait à arpenter la rue et faire du porte-à-porte. Avec son père, Eusébio, qui était maçon, ils avaient construit la maison où il vivait désormais avec sa famille, au 525 de la rue Lavalleja, devenue depuis rue de l’État d’Israël. Le quartier s’appelle Las Heras ou La Bajada, tout dépend à qui on pose la question. Les familles qui y vivaient y vivent toujours. La rue est une sorte de couloir à l’air libre. Les trottoirs ont juste la place de laisser passer un vélo, et au coin il y a un kiosque. De l’autre côté, la rue s’arrête toujours, comme il y a 20 ans. En réalité, non, elle continue, mais elle prend un virage puis longe ce terrain vague où Messi faisait des ravages contre des gamins plus grands que lui. Jorge passait devant tous les matins en allant au travail. Puis à quatre heures vingt, il retrouvait Ramon, et une demi-heure plus tard ils attendaient déjà le bus d’Acindar pour Villa Constitucion, dans lequel entraient une quarantaine de personnes. Il faisait nuit quand ils quittaient le quartier, et encore nuit quand ils arrivaient à l’usine, en tout cas en hiver, car ils pointaient à six heures.

Pendant ce temps-là, Celia, sa femme, s’occupait de la famille, et quand elle était trop occupée et ne pouvait prendre Leo, encore bébé, avec elle, elle le laissait aux voisins d’en face, les Manicavale. Dans le quartier on appelait Celia « La Puchi ». C’était une amie de Silvia, la fille de Rosario et Rubén Manicavale, un couple qui a toujours vécu derrière la même vieille porte en bois. Silvia aussi avait un bébé, Cintia, amie de Leo. La maison des Manicavale faisait partie de celles où La Puchi se rendait pour vendre des cartons de loto. Elle allait chez Rosario, lui en vendait, puis continuait à démarcher en frappant à d’autres portes du quartier. Un jour Rosario a gagné et La Puchi l’a payée. Un autre jour elle a encore gagné, mais cette fois-là, elle n’a rien reçu.

« Ils n’ont même pas offert un ballon »

Pendant ces années-là, Jorge emmenait Rodrigo à Newell’s les samedis, tandis que La Puchi accompagnait Matias au club Grandoli. Le bordel que mettaient ces deux-là ensemble était quelque chose d’inconcevable. Guillermo Treves était l’entraîneur de Matias et il se rappelle ces week-ends où il devait le sortir de l’équipe parce qu’il passait son temps à mettre des coups et à vouloir se battre. Un jour, il est allé hurler un but à la face des parents de l’équipe adverse. « Et La Puchi faisait pareil depuis le bord du terrain, se souvient Treves. Elle était toujours hors d’elle, elle n’arrêtait pas de crier. » Leo, lui, a commencé à jouer à Grandoli vers l’âge de quatre ans, et au début c’est aussi La Puchi qui l’emmenait, parce que Jorge était à Newell’s. Treves se rappelle que « parfois Leo jouait avec des couches, ce n’est pas une blague, il portait une couche. La Puchi le changeait à la mi-temps et il revenait sur le terrain comme si de rien n’était ».

Treves, surnommé El Turco, est le père de David, élu président de Grandoli en 2007. Le premier président de Messi assure aujourd’hui que le terrain du club est « plutôt en bon état » mais qu’à l’époque c’était un désastre, qu’il y avait « un mètre d’herbe le long de la touche et après plus rien, juste de la terre ». Pour arrêter le ballon et se mettre à dribbler, être habile ne suffisait pas, il fallait des super pouvoirs. Quand Leo a commencé à grandir et à éliminer tous ses petits rivaux d’un bout à l’autre du terrain, tout le monde au club s’est mis à raconter que le nouveau Maradona était né. Jorge, qui désormais accompagnait Leo, ne donnait pas trop d’importance à ces choses-là, mais au club on le regardait en attendant une réaction de sa part. Alors il faisait comme au quartier, il se contentait de sourire.

Leo avec son physio et son daron en 2010.
Leo avec son physio et son daron en 2010.

C’est quand il entraîna la catégorie de son gamin à Grandoli que, là oui, lors d’un clasico contre Alice, il sortit de ses gonds. Alice était le rival de toujours : tu traversais la rue Gutiérrez, et le club était là. Grandoli se situe au sud de Rosario, c’est un quartier qui avec le temps s’est assombri. La nuit, le ciel qui le recouvre est un océan noir dans lequel semblent se refléter les rues en terre, et où les carrefours semblent faits pour que seuls ceux qui vivent là s’y aventurent. Il n’y a pas une seule maison de deux étages, les voitures sont garées sur les trottoirs en herbe. C’est un quartier paradoxal : on y laisse les portes de chez soi ouvertes pendant la journée, mais les choses se gâtent quand le soleil commence à tomber : « Au fil du temps, on a dû ralentir ou suspendre les entraînements du soir parce qu’on commençait à entendre des échanges de tirs », glisse David Treves.

C’était donc le clasico entre l’équipe de Jorge et Alice. Jorge était habitué au fait que Leo soit la cible de ses adversaires, mais ce matin-là, c’était criminel. L’entraîneur adverse avait ordonné à ses joueurs de six ou sept ans de le frapper. Grandoli menait 1-0, mais ce que Leo encaissait était tellement violent que Jorge se mit à hurler à l’arbitre d’arrêter le massacre. « Fais cesser ça tout de suite ou je sors toute l’équipe ! » La tribune en béton, avec ses six marches et ses cinquante mètres de long, était pleine à craquer, tout comme le couloir qui se formait entre elle et le grillage qui la séparait du terrain. À un moment, quelqu’un insulta Jorge, un autre lui répondit et une première droite partit. Tout commença en bas, entre la tribune et le grillage, et la bagarre se poursuivit de tous les côtés : la rambarde céda et supporters, cousins, frères, oncles, pères et amis envahirent le terrain pour en découdre, pendant que Jorge regroupait les gamins pour les éloigner du champ de bataille. Tout ça parce qu’un entraîneur s’était mis en tête que le petit Maradona ne les battrait pas.

« Ils n’ont même pas offert un ballon »

Jorge dirigea la génération 87 du club pendant deux ans. Dans les années 90, le président de Grandoli s’appelait José Caprino et avec Jorge ils avaient une excellente relation. C’était même avec lui qu’il parlait le plus, avec tout ce que signifie parler pour Jorge. « C’est grâce à José qu’on avait appris qu’il s’était retrouvé sans travail », se souvient El Turco. C’était en 1991. Acindar voulait que ses employés signent pour de nouvelles conditions de travail que l’usine qualifiait de “travail diversifié” et en vira quelques-uns pour mettre la pression sur les autres. Jorge travaillait là depuis huit ans. Ce furent des mois pourris, les travailleurs montèrent deux stands pour protester, un à Villa Constitución et un autre à Rosario, et lui se déplaçait entre les deux pour faire valoir ses droits avec son ami Ramon Gallino. Un jour, Leo voulut aller avec lui. Jorge l’attrapa par le pantalon : « Qu’est-ce que tu vas aller faire là-bas, toi ? » Le gamin s’énerva et partit en pleurant. La mobilisation dura un mois et les contestataires restèrent sans travail d’avril jusqu’à juin, avant d’être finalement réincorporés.

José est mort et lui, rien, pas un appel, pas une visite, après tout ce qu’ils avaient vécu ensemble ici. J’aimerais savoir, Jorge. Pourquoi ?

David Treves, président de Grandoli, premier club de Messi

À l’époque, Jorge s’était confié à Caprino sur ses difficultés, et ce dernier lui avait prêté de l’argent. Lui et sa femme Luisa appelaient Jorge et La Puchi pour prendre des nouvelles, ils essayaient de les inclure dans tout ce qu’il se passait au club, pour qu’ils aient l’esprit occupé. Caprino mourra quinze ans plus tard et bien que du temps ait passé, Treves se pose toujours la même question : « Parfois, j’ai envie de lui dire: ‘Pourquoi, Jorge, pourquoi ?’ José est mort et lui, rien, pas un appel, pas une visite, après tout ce qu’ils avaient vécu ensemble ici. J’aimerais savoir, Jorge. Pourquoi ? » Chaque soir après les entraînements, quelques familles se réunissaient dans une petite salle à côté du stade de Grandoli pour partager le couvert, et Jorge et La Puchi ne manquaient jamais à l’appel. El Turco avait une Ford Torino à l’époque et quand il faisait froid, il passait les chercher. Après manger, Jorge restait pour donner un coup de main. Il passait le balai. Cela fait une éternité qu’il ne le fait plus. « Je ne sais pas pourquoi, mais il n’a jamais remis les pieds ici », s’interroge El Turco à voix haute, tandis que son fils, David, soupire : « Ils n’ont même pas offert un ballon ».

Vers l’inconnu et au-delà

Un après-midi de la terrible année 2000 pour l’économie argentine, Jorge emmena Leo à l’entraînement de Newell’s. À la sortie du vestiaire, El Maestro (c’est comme ça qu’était surnommé le gamin au club) dit à son père qu’il revenait tout de suite. Qu’il n’en avait pas pour longtemps. Il traversa la rue dans l’autre sens et retourna à l’intérieur. Jorge l’attendait dans sa 504. « Ils ne me l’ont pas donnée », lui dit Leo en revenant, après avoir claqué la portière de la voiture. Il y eut un silence, puis Leo expliqua à son père ce qu’il s’était passé. L’employé du club n’avait pas voulu lui donner une des petites coupes qu’il avait gagnée et qu’il devait récupérer. Quelques jours plus tard, Jorge retourna voir l’entraîneur de Leo. « T’es sérieux, Carlos ? Après tous les trophées qu’il vous a fait gagner ? Le petit les collectionne tous à la maison. » À l’époque, la famille devait au club une part de la licence de la saison précédente et le club considérait qu’il était dans son droit de conserver la fameuse petite coupe. Jorge s’énerva et resta deux semaines sans emmener son fils à l’entraînement. Des types d’une filiale de River Plate à Rosario, qui connaissaient la réputation de Leo, furent mis au parfum de la situation et proposèrent à Jorge de voyager à Buenos Aires pour faire un essai. Le paternel accepta, même si sa frustration vis-à-vis de Newell’s venait d’ailleurs. « C’est plus profond que ça Carlos, confia un jour Jorge à Coach Morales. Il y a aussi ce type que tu m’as envoyé, et qui me coûte très cher. »

Jorge et La Puchi avaient prévenu le club que Leo ne grandissait pas comme ses camarades. À l’âge de 9 ans, il n’atteignait pas le mètre cinquante, et cela faisait désormais un an et demi qu’on lui avait envoyé « ce type », Diego Schwarzstein, un médecin endocrinologue spécialisé dans ce genre de cas. Il manquait à Leo une hormone qui favorise la croissance physique, tout simplement. La mutuelle du travail de Jorge avait pris à sa charge la totalité du traitement les six premiers mois, mais depuis plus d’un an désormais il devait en payer la moitié. Morales avait eu connaissance de tous les détails car quand il sut que Jorge avait emmené Leo à River, il l’appela, et ce dernier lui raconta tout. C’était en 1999. Morales lui dit : « Demain on vient chez toi, sois là. » Une semaine plus tôt, Sergio Almirón, champion du monde 1986 avec Maradona et champion d’Argentine deux ans plus tard avec Newell’s, avait été nommé directeur sportif de La Lepra. Morales l’appela, lui expliqua la situation et le lendemain, ils étaient tous les deux assis autour de la table du salon de la maison de la rue Lavalleja, face au couple Messi. « Carlos, commença Jorge, on nous refuse un petit trophée de rien du tout et moi je paye 473 pesos par mois de ma poche pour le traitement que vous donnez à Leo, alors que j’en gagne seulement 1200 et que j’ai aussi trois autres enfants à nourrir. » Almirón se tourna alors vers La Puchi. « Madame, passez demain au club, nous vous paierons, tous les mois, les 473 pesos en question. » 

Pendant un an et demi, Newell’s prit à sa charge la moitié du traitement que Jorge ne savait plus comment payer, assurent encore aujourd’hui Carlos Morales et le champion du monde. Mais Jorge commença à se poser beaucoup de questions. Il rencontra des gens ayant l’habitude de naviguer dans des eaux qui lui étaient jusque-là étrangères, puis un jour il obtint des billets d’avion pour que Leo aille faire un test dans un club. Au début, il n’en parla à personne. Ramon Gallino, son ami, son collègue, son voisin, l’apprit par son épouse. La Puchi avait raconté à la femme de Ramon qu’ils étaient sur le point de s’en aller. Jorge démissionna soudainement de son poste à l’usine. Dans le quartier, on ne savait pas grand-chose, si ce n’est qu’ils partaient, et tout le monde s’en alla les saluer. Leo et Matias ne purent s’arrêter de pleurer. Toutes les questions étaient destinées à Jorge, mais même lui ne semblait pas bien savoir quoi répondre. La seule chose qu’il savait, et c’est ce qu’il dit ce jour-là, c’est que ce serait la première fois que lui et son fils allaient prendre l’avion.

Un retour de Messi au Newell’s : qu’en pense le peuple ?

Par Ignacio Fusco, à Rosario, avec Léo Ruiz, pour So Foot et Don Julio

Tous propos recueillis par IF.

Portrait initialement paru en septembre 2021 dans le numéro 189 du magazine SO FOOT.

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