S’abonner au mag
  • France
  • Politique

Lionel Jospin, le socialiste qui aimait le sport pluriel

Par Nicolas Kssis-Martov
5' 5 minutes
35 Réactions
Lionel Jospin, le socialiste qui aimait le sport pluriel

Lionel Jospin nous a quittés à 88 ans. Avec lui, une autre époque, une autre gauche, une autre manière aussi de penser le rôle du politique vis-à-vis du sport, et donc du foot.

La photo va forcément refaire surface. Nous sommes à l’Élysée le 14 juillet 1998. Le président de la République, Jacques Chirac, ne se contente pas de célébrer, comme à l’ordinaire, la fête nationale. Il reçoit les Bleus d’Aimé Jacquet, qui viennent de coudre, deux jours plus tôt, une première étoile sur leur maillot. Le pays est en liesse. La France vit alors sous le régime de la cohabitation. L’instant semble propice à l’union nationale. Sur le perron, Lionel Jospin, Premier ministre socialiste, est accompagné de certains membres de son gouvernement dit de gauche plurielle, dont Marie-Georges Buffet, ministre des Sports, communiste, qui laissera une trace certaine dans le sport tricolore, notamment avec une loi qui porte son nom. Lionel Jospin se montre plutôt réservé. Un style très éloigné de l’exubérance de l’ancien maire de Paris qui, pourtant peu connaisseur en football, surjoue la proximité et la camaraderie avec David Trezeguet ou Thierry Henry, un peu comme il déambule dans les allées du Salon de l’agriculture, un verre à la main. Deux façons de penser et d’utiliser ou de regarder le sport au sommet de l’État.

Le foot au rebond

Par ailleurs, la prédilection du Premier ministre se porte sur le basket, qu’il a longtemps pratiqué, au lycée, à l’université, au CS Meaux, d’où proviennent d’ailleurs les plus célèbres photos de ses performances en short et en détente. Une passion qui demeura très présente jusqu’à récemment. Il s’est par exemple rendu à Levallois applaudir les débuts d’un jeune prodige nommé Victor Wembanyama. Jospin suivait également l’actualité sportive, surtout lorsqu’elle débordait sur des débats de société. L’Équipe relate que l’ancien pensionnaire de Matignon leur avait écrit en janvier 2023, après le débordement fatal de Noël Le Graët (pour mémoire, ancien maire socialiste de Guingamp) sur RMC, afin de défendre, comme beaucoup à l’époque d’ailleurs, Zinédine Zidane : « Je tiens à dire simplement que Zinédine Zidane, l’immense joueur qui a illustré le sport français et le grand entraîneur de club, mérite notre admiration. Il doit être traité avec respect. » Il faut savoir s’occuper pendant sa retraite.

On chantait ensemble, on s’arrêtait dans les Gasthaus le soir, on discutait un peu politique. Je savais déjà qu’il était de gauche.

Guy Roux

Son amour du ballon orange l’a aussi conduit, durant son service militaire, à représenter la France en 1962 lors d’une compétition interalliée de l’OTAN. L’occasion de sympathiser avec son homologue capitaine des footeux, un certain Guy Roux : « On allait jouer en Allemagne contre des clubs qui avaient à la fois une équipe de basket et une équipe de foot », confiait dans France Football en 2018 celui qui deviendra coach de l’AJA. « On chantait ensemble, on s’arrêtait dans les Gasthaus le soir, on discutait un peu politique. Je savais déjà qu’il était de gauche. Après l’armée, on s’est un peu revus… » De fait, le basket, discipline à forte empreinte scolaire et laïque, surtout dans la France de l’après-guerre, correspondait parfaitement au profil et à la trajectoire de ce fils d’enseignant protestant et militant à la SFIO (ancêtre du PS). De même, cela devait s’accorder idéalement, presque en matière de tempérament, avec son parcours, longtemps clandestin, au sein des lambertistes, les plus discrets et, d’une certaine manière, austères des trotskistes.

France-Algérie comme traumatisme

Sa relation au foot restera surtout marquée par une certaine idée du sport au sein de la République. On imagine son désarroi lorsqu’il dut affronter de nouveau le terrible choc de ce France-Algérie en 2001, match interrompu par l’invasion du terrain par des supporters des Fennecs à la 76e minute. Ce moment est souvent présenté comme une bascule vers un pays crispé sur la question de l’immigration, clivé et matrixé par la montée du FN puis du RN. Marie-Georges Buffet se souvenait surtout, dans Marianne, qu’« aucun élu de droite n’avait fait le déplacement. Le président Chirac était absent lui aussi. Avaient-ils d’autres informations que les nôtres ? Était-ce un positionnement politique ? Cela me semble toujours incompréhensible. » Il reste pourtant erroné d’en faire une des causes expliquant l’échec de la candidature de Lionel Jospin à la présidentielle de 2002, surtout dû à la division de la gauche et à l’éparpillement des voix au premier tour entre Chevènement, Taubira et Besancenot. Les sondages le donnaient ensuite largement favori pour renvoyer sur le banc un Jacques Chirac caricaturé en « Super Menteur » par Les Guignols de l’info.

Zinédine Zidane, Marcel Desailly, Laurent Blanc, president Jacques Chirac, Didier Deschamps, Michel Platini, Frank Lebœuf and Lionel Jospin celebrate winning the FIFA World Cup final match between France and Brazil at Stade de France, Saint Denis, on July 12th, 1998. Photo : Allstar / Icon Sport – Photo by Icon Sport
Zinédine Zidane, Marcel Desailly, Laurent Blanc, president Jacques Chirac, Didier Deschamps, Michel Platini, Frank Lebœuf and Lionel Jospin celebrate winning the FIFA World Cup final match between France and Brazil at Stade de France, Saint Denis, on July 12th, 1998. Photo : Allstar / Icon Sport – Photo by Icon Sport

« Lionel aime le sport, Jacques Chirac aime les sportifs. » La phrase prêtée à Michel Platini, qui avait alors la charge de l’organisation de la Coupe du monde à domicile, résume bien finalement l’héritage que laisse le personnage en ce domaine. Le rapport de Lionel Jospin au football fut d’abord marqué du sceau du politique, au sens profond du terme. De facto, bien qu’arrivé aux affaires en 1997, il a dû superviser la modernisation des stades, notamment le Stade de France, et assumer la responsabilité de la bonne tenue d’un événement mondial renforçant l’image internationale du pays. Les universitaires et autres spécialistes séparent souvent la gauche entre les réfractaires idéologiques au football (par exemple le courant de critique freudo-marxiste du sport né dans le sillage de Mai 68) et ceux qui en appréciaient la dimension populaire (les communistes en particulier, avec le cas emblématique de Georges Marchais). Finalement, Lionel Jospin illustre une posture originale de serviteur de l’État, plutôt distante, mais guidée par l’intérêt supérieur du service public. L’évolution conjointe du football et de la politique depuis 2002 a dû parfois le faire se sentir bien vieux…

Sondage : Que pensez-vous des maillots de l’équipe de France pour la Coupe du monde 2026 ?

Par Nicolas Kssis-Martov

À lire aussi
Les grands récits de Society: Les multiples visages de Corinne Berthier
  • Grand Récit
Les grands récits de Society: Les multiples visages de Corinne Berthier

Les grands récits de Society: Les multiples visages de Corinne Berthier

Ces 40 dernières années, sa photo a été utilisée pour représenter la France, son nom pour usurper des identités et détourner des millions d’euros, sans que personne ne sache vraiment qui était Corinne Berthier, ou même si elle avait jamais existé. Jusqu’à cette enquête.

Les grands récits de Society: Les multiples visages de Corinne Berthier
Articles en tendances

Votre avis sur cet article

Les avis de nos lecteurs:

C'est une putain de bonne question !

Que pensez-vous des nouveaux maillots des Bleus ?

J'adore
Je n'aime que le bleu
Je n'aime que le vert
Je déteste
Fin Dans 2j
59
20

Nos partenaires

  • #Trashtalk: les vrais coulisses de la NBA.
  • Maillots, équipement, lifestyle - Degaine.
  • Magazine trimestriel de Mode, Culture et Société pour les vrais parents sur les vrais enfants.