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Martin Expérience : « Je ne suis pas un aventurier mais j’aime prendre des risques »

Propos recueillis par Enzo Leanni, à Nancy
9' 9 minutes
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Martin Expérience : «<span style="font-size:50%">&nbsp;</span>Je ne suis pas un aventurier mais j’aime prendre des risques<span style="font-size:50%">&nbsp;</span>»

Après la bataille pour le maintien en Ligue 2 avec Nancy, Martin Expérience va s’envoler à 27 ans vers les États-Unis pour disputer le Mondial 2026 avec Haïti. Rencontre avec un homme patient qui, en six ans, est passé du National 3 à défendre sur les attaquants brésiliens, marocains et écossais.

Tu es né à Châteaubriant, assez loin d’Haïti. Comment s’est établi le contact avec cette sélection ?

Mon père est haïtien, il est né là-bas, et ma mère française, donc j’étais éligible. C’est la Fédération qui est venue à moi en 2021, c’est Billy Charlera (scout de la Fédération haïtienne, NDLR) qui m’a appelé. Quand j’étais à Avranches, j’étais avec Steven Séance, qui a aussi été appelé à ce moment-là. Moi, j’ai d’abord joué avec les U23, au Mexique, pour les qualifications aux JO. Quand je suis passé en équipe A, on s’est retrouvé, c’était sympa, on a une relation particulière, on s’entend super bien. C’est mieux au début de connaître quelqu’un pour s’intégrer. On a fait nos papiers ensemble pour avoir la double nationalité. C’est assez simple, en vrai, il faut prendre une photo dans l’ambassade, des documents à signer, c’est tout. C’est prêt au bout d’une semaine, c’est plus facile quand c’est pour jouer au foot.

Dans quel état trouves-tu l’équipe ?

Dès 2021, on avait une bonne équipe, un bon groupe, j’ai été surpris du niveau, c’était une bonne première impression. Il y avait beaucoup de joueurs qui se connaissaient déjà très bien, donc c’est une équipe qui était déjà rodée. Au vu de l’ancienneté, les cadres étaient Johny Placide, Frantzdy Pierrot, Ricardo Adé, Carlens Arcus et Duckens Nazon.

Entre septembre 2021 et septembre 2024, tu n’as connu que deux petites sélections, que s’est-il passé ?

Après la Gold Cup 2021, il y a eu plusieurs changements de sélectionneurs (Jean-Jacques Pierre a été remplacé par Gabriel Calderón, lui-même remplacé par Sébastien Migné, NDLR). À ce moment-là, je n’étais plus trop appelé. Une fois, j’avais refusé la sélection pour des matchs amicaux parce que c’était compliqué avec Cholet et, comme il n’y a pas de trêve internationale en National, je n’avais pas pu être libéré. La Fédération ne m’en a pas voulu, le coach non plus, ils comprennent que ce n’est pas toujours simple et que je serais venu si ça avait des matchs importants.

Depuis, tu n’es quasiment plus sorti du groupe…

Oui, je me sens super bien. Avec le coach (Sébastien Migné), ça se passe très bien, il est bon dans le dialogue, il s’est présenté à chacun, ça s’est fait naturellement. Je ne vais pas dire que je suis un ancien, mais je commence à être là depuis longtemps, je suis un peu plus établi. C’est toujours une fierté de représenter Haïti, mais c’est encore mieux de me sentir considéré. Je me sens bien, on a un super groupe, tout le monde s’entend bien, il n’y a pas de clan.

On a rapidement vu que Wilson (Isidor) n’était pas là que pour la Coupe du monde, qu’il est là pour faire le taf comme tout le monde. Je le connais depuis Rennes, je sais qu’il a un bon état d’esprit.

Quelle a été la principale évolution de cette sélection en cinq ans ?

On s’est vraiment aguerri. On a aussi un meilleur bloc équipe, que ça soit défensivement ou offensivement. Il y a aussi de plus en plus de bons joueurs qui sont arrivés au fil des années.

Justement, t’es là depuis longtemps, comment juges-tu l’arrivée de joueurs plus confirmés comme Jean-Ricner Bellegarde, Hannes Delcroix ou Wilson Isidor ?

Franchement, on les a accueillis à bras ouverts. On est content que de bons joueurs arrivent dans l’effectif, tant qu’ils font le boulot comme nous, il n’y a pas de problème.

 

Attention à Neymar, c’est le prochain sur la liste.
Attention à Neymar, c’est le prochain sur la liste.

C’est aussi le débat sur un potentiel opportunisme des joueurs possédant la double nationalité. Quel regard portes-tu là-dessus, toi qui en fais aussi partie ?

Ça arrive dans toutes les sélections, pas seulement Haïti. C’est le foot, ce sont les opportunités, je vois plutôt ça d’un bon œil. Si c’est quelqu’un qui peut apporter du positif, il faut l’accueillir. On a rapidement vu que Wilson n’était pas là que pour la Coupe du monde, qu’il est là pour faire le taf comme tout le monde. Je le connais depuis Rennes, je sais qu’il a un bon état d’esprit.

Tu connais un peu le pays maintenant ?

J’y étais déjà allé trois fois avant d’être sélectionné. La situation est très délicate, on essaye de donner un peu de bonheur au peuple avec le foot, mais ça ne suffit évidemment pas vu tous les problèmes qu’il y a. Quand tu vois tout le monde dehors après la qualification pour la Coupe du monde, ça rend forcément fier et heureux. Face à leur malheur, il y a au moins ça.

En France, quand on parle d’Haïti, il est beaucoup question de la guerre des gangs. Sur place, c’est comment ?

C’est vrai qu’on me pose la question, mais ce n’est jamais déplacé, c’est plutôt pour savoir comment ça évolue. La guerre se passe principalement dans la capitale, Port-au-Prince. Aux alentours, c’est un peu plus calme. On sait qu’il y a des endroits à éviter. Nous, on joue tous nos matchs sur terrain neutre. La Fédération s’arrange pour que ça soit des endroits où il y a toujours des Haïtiens, mais ce n’est vraiment pas facile. Depuis cinq ans, je n’ai encore jamais pu jouer en Haïti, c’est dur à vivre de se dire qu’on a raté plein de choses, des moments avec les supporters, avec nos familles.

On veut passer deux jours en Haïti pour célébrer ça avec le peuple. C’est une demande des joueurs, ça nous tient à cœur.

La qualif au Mondial 2026 compense un peu ?

Ça, c’était incroyable. Après avoir battu le Nicaragua (2-0), on ne savait pas encore qu’on était qualifié parce qu’on attendait le résultat de Costa Rica-Honduras (0-0). On regardait le match sur le téléphone d’un membre du staff et à côté on actualisait Flashscore sur nos téléphones pour savoir le plus vite possible. Je n’arrive même pas à décrire ce qu’on a vécu ce soir-là. C’est dur de se rendre compte de ce qu’on a fait, on a été longtemps dans l’euphorie. J’ai tout de suite pensé à toutes les années que j’avais passé pour arriver là.

Vous avez pu fêter ça avec vos supporters ?

Après le match, on n’a pas pu se rendre en Haïti malheureusement. Mais on compte y aller avant la Coupe du monde. On va aller aux États-Unis pour se préparer, mais on veut passer deux jours en Haïti pour célébrer ça avec le peuple. C’est une demande des joueurs, ça nous tient à cœur, mais la Fédération a validé, je pense que ça leur fait plaisir qu’on pense à ça. Même pour nous, ça nous ferait du bien d’avoir cette énergie avant la compétition.

Quand on représente Haïti, peut-on vraiment avoir des ambitions en Coupe du monde ?

Bien sûr ! On n’y va pas pour faire de la figuration. Là, on est bien dans le jeu, on a de bons nouveaux joueurs, les automatismes sont créés. On est conscient que c’est un groupe relevé (Brésil, Maroc, Écosse, NDLR), mais on va jouer avec nos armes, sur un match tout est possible.

Il paraît que tu es fan de Neymar, as-tu un message à faire passer à Carlo Ancelotti pour qu’il le sélectionne ?

(Rires.) Non, Carlo fera ses choix, mais Neymar a fait partie des meilleurs joueurs au monde, donc il faut qu’il soit à la Coupe du monde. C’est un créatif, il n’a peur de rien, on aime ça dans le foot, il nous fait rêver. Franchement, j’aimerais bien défendre sur lui, je veux me confronter aux meilleurs.

 

Ligue 2, Coupe du monde ou les deux ?
Ligue 2, Coupe du monde ou les deux ?

Avant toute cette aventure, il y a eu quelques turbulences. Tu es formé au Stade rennais, dans la génération de Lilian Brassier, Sofiane Diop ou Warmed Omari. Que gardes-tu de ces années au centre ?

Beaucoup de positif. Je viens de Rennes, jouer dans le club de ma ville, c’est magnifique. On était entre potes. Quand t’es jeune, ce sont les meilleurs moments de ta vie. Je retiens surtout cette insouciance, le fait de jouer au foot pour le plaisir. Maintenant, c’est mon métier, je n’ai plus la même approche. Ça me manque un peu.

Pourquoi es-tu parti au Xerez CD, en D4 espagnole, en 2017 ?

J’étais sous contrat amateur à Rennes, quand ils m’en ont encore proposé un alors que je sortais d’une bonne saison, j’ai décidé de partir. Un agent m’a approché et il y a eu cette offre en Espagne. Je n’ai pas eu peur, j’avais besoin de voir ailleurs. Je ne suis pas un aventurier non plus, mais j’aime prendre des risques. C’était une bonne expérience, mais j’ai été freiné par une pubalgie, c’est pour ça que je suis revenu en France.

Précisément à l’US Changé, en N3. C’est difficile psychologiquement de sortir d’un des meilleurs centres français et de se retrouver en cinquième division ?

C’est surtout difficile quand tu dois lutter avec ton corps. J’ai fait un an et demi sans jouer au foot à cause de la pubalgie. Je suis vraiment bien revenu pendant l’année Covid, avant de partir d’Avranches. C’est dur, mais je venais pour me relancer.

Ça a payé car avec Avranches, Cholet et Nancy, tu montes les échelons petit à petit, jusqu’en Ligue 2, aujourd’hui. À 27 ans, tu penses avoir rattrapé le retard ?

Je ne parle pas de retard. C’est Dieu qui décide, ma carrière devait être comme ça, je suis déjà très content d’en arriver là après toutes les péripéties. Je n’ai pas de frustration quand je vois les anciens du centre de Rennes percer en Ligue 1. Chacun son chemin.

Bon, place à la question la plus importante : toi aussi, tu trouves que t’as un nom de héros de dessin animé ?

(Rires.) Expérience, c’est un très bon nom d’Haïtien. Mais, maintenant, avec ce qu’on a fait, on peut nous voir comme des super-héros.

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