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Mondial 2026 : peur sur Mexico

Par Javier Prieto Santos, à Mexico
6' 6 minutes
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Mondial 2026 : peur sur Mexico

Si tout se passe bien, le Mondial devrait commencer aujourd’hui. Oui mais voilà : des manifestations menées notamment par des professeurs mexicains menacent de ruiner la cérémonie d’ouverture... Explications.

Dans quelques heures, au coup d’envoi de Mexique – Afrique du Sud, Mexico deviendra la première ville de l’histoire à accueillir des matchs de trois éditions différentes de la Coupe du monde (1970, 1982 et donc 2026). Une fierté pour la cité aztèque, dont la communication autour de l’événement s’est quasiment limitée à un slogan : La pelota vuelve a casa (Le ballon revient à la maison, en VF). Problème : la pelota est devenue excessivement chère et a exclu des stades la très grande majorité des habitants de la capitale. Pour ceux qui n’auraient pas eu le courage de claquer l’équivalent de cinq salaires mensuels moyens (environ 600 euros) pour voir les déhanchés de Shakira et de Javier Aguirre le long de la ligne de touche, il reste donc l’option des fans-fests, situées aux abords du mythique stade Azteca, et dans le Zocalo, la place principale du centre-ville. Cette dernière fait face au Palacio Nacional où réside la première femme élue présidente du pays (en 2024), Claudia Sheinbaum. Pas vraiment fan de foot, elle a annoncé qu’elle regarderait le choc contre les Bafana Bafana à la télévision. Ça reste à voir…

Professeurs en colère

Il y a de grandes chances, en revanche, que ceux qui comptaient se rendre à la fan-fest du Zocalo doivent finalement se rabattre sur leur petit écran, puisque la fête « made in FIFA », tout comme l’Élysée local sont toujours placés sous cloche par la police. Ces énormes palissades anti-émeutes entourant la moitié du quartier confortent d’ailleurs Ismael dans l’idée qu’il est un citoyen de seconde zone : « Sheinbaum nous regarde depuis sa tour d’ivoire nous enfoncer dans la misère, et elle ne fait rien pour que ça s’arrête. » Voilà bientôt une dizaine de jours qu’Ismael, 23 ans et professeur dans le Guerrero, l’une des régions les plus marginalisées du pays, dort dans une minuscule tente de camping plantée à même l’asphalte.

Des abris de fortune en toile comme le sien, il y en a des milliers dans ce quartier réputé pour son brouhaha et ses articles de contrefaçons. Ils appartiennent tous à des professeurs affiliés au CNTE (Coordinadora Nacional de Trabajadores de la Educación), un syndicat qui s’est juré de transformer la Coupe du monde en véritable casse-tête pour le gouvernement central. Ismael et ses jeunes collègues Inès et Teresita, toutes deux enseignantes dans des écoles primaires du Chiapas, jurent qu’ils sont désormais 30 000 dans la capitale pour protester contre le manque de moyens dans leurs classes, des salaires trop bas (600 euros par mois), et un système de retraite par capitalisation synonyme de fins de mois encore plus difficile.

Ces manifestations sont un moyen pour nous les provinciaux de rappeler à Sheinbaum que le Mexique ne s’arrête pas aux frontières de la capitale.

Teresa, prof désespérée

Il y a deux jours, le CNTE paralysait toutes les voies d’accès conduisant au stade Azteca avec l’aide de Hasta Encontrarlos, un collectif de familles de personnes disparues voulant profiter de la vitrine du Mondial pour mettre fin à des cold cases souvent liés aux cartels de la drogue. « Une répétition générale pour le match d’ouverture », sourit Ismael, qui indique que des syndicats de personnels soignants et d’agriculteurs devraient également être de la partie pour esquinter le lever de rideau du tournoi. Une convergence des luttes qui agace sérieusement Claudia Sheinbaum. « Il y a des groupes qui cherchent à provoquer et à faire le buzz en faisant croire aux médias internationaux que le gouvernement mexicain réprime ses fonctionnaires, notamment ses professeurs d’école, tranchait-elle en conférence de presse. On ne tombera pas dans ce jeu-là (la Présidente a d’ailleurs demandé à la police d’économiser des charges sur les manifestants, NDLR), et je peux garantir que l’inauguration de la Coupe du monde se déroulera correctement et en paix. »

Le pacifisme plutôt que la violence

De quoi rassurer Infantino, mais pas vraiment Teresita, fatiguée de devoir dormir dans la rue comme une « sans-abri » : « J’ai voté pour Sheinbaum aux dernières élections et je le regrette déjà, souffle-t-elle en fixant une énorme marmite remplie de riz. Son discours progressiste m’avait séduit, mais depuis qu’elle est au pouvoir, les inégalités n’ont pas arrêtées de se creuser. » Selon Teresita, ses collègues de Mexico toucheraient ainsi deux fois plus qu’elle, ce qui explique en partie qu’ils brillent par leur absence lors des manifs. « Ces manifestations sont un moyen pour nous les provinciaux de rappeler à Sheinbaum que le Mexique ne s’arrête pas aux frontières de la capitale. Elle n’arrête pas de répéter qu’il n’y a pas de fracture sociale, que tout va bien… Mais comment peut-elle sérieusement dire ça ? » Pour illustrer son propos, la jeune prof dégaine son téléphone pour montrer une photo de sa salle de classe : une baraque en bois posée à même la terre. « Voilà les conditions dans lesquelles on travaille… Même si on nous donnait un ordinateur on ne pourrait pas s’en servir, car on aurait nulle part où le brancher… »

J’ai parfois des parents d’élèves qui travaillent dans des domaines disons “illicites” et qui viennent me mettre la pression pour que je donne des meilleures notes à leurs enfants. Avec ce que je touche, vous croyez que je vais prendre le risque de refuser ?

Inès

Sa collègue Inès explique une autre vicissitude de l’enseignement national dans le Chiapas, le terrain de jeu du sous-commandant Marcos : « J’ai parfois des parents d’élèves qui travaillent dans des domaines disons “illicites” et qui viennent me mettre la pression pour que je donne des meilleures notes à leurs enfants. Avec ce que je touche, vous croyez que je vais prendre le risque de refuser ? » Inès, Teresita, Ismael et les autres syndiqués à la CNTE préfèrent désormais parler de leurs malheurs aux journalistes étrangers plutôt qu’avec leurs homologues mexicains. « Depuis qu’on est là, ils nous font passer pour des profiteurs du système et des vandales qui cassent tout sur leur passage, alors que notre démarche est pacifique », justifie Ismael.

Un carton, ce plat de riz.
Un carton, ce plat de riz.

Impopulaires auprès du grand public, car considérés comme des casseurs de fête, les syndiqués du CNTE peuvent néanmoins compter sur le soutien indéfectible de la droitarde et populiste TV Azteca, une chaîne de télévision appartenant à Ricardo Salinas Pliego, grand opposant de Sheinbaum, et fervent partisan de foutre le feu à la compétition : « Oublions les manifestations pacifiques qui ne servent à rien : pour être écouté, il faut durcir le ton. » Pour l’heure, Ismael et ses deux collègues n’ont pas encore prévu de lancer des cocktails molotov sur les forces de l’ordre : « La violence génère de la violence, pas du dialogue, il faut qu’on continue à faire les choses pacifiquement, et croiser les doigts pour que le gouvernement nous écoute enfin, philosophe le prof du Guerrero. On veut se servir du Mondial comme d’une caisse de résonance, mais au fond, on n’a pas envie de le paralyser. Malgré notre mécontentement et nos difficultés, on est fier d’être mexicains : quand les hymnes retentiront, on aura tous la main sur le cœur. »

En direct : Mexique - Afrique du Sud (0-0)

Par Javier Prieto Santos, à Mexico

Tous propos recueillis par JPS, sauf mentions


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