- CAN 2025
Maroc : derrière la « CAN du siècle », l'extermination des chiens errants
Le Maroc est accusé d'éliminer, chaque année, des centaines de milliers de chiens errants, parmi les plusieurs millions qui rôdent sur le territoire. Une extermination qui se serait intensifiée en vue de la Coupe d'Afrique des nations, actuellement accueillie dans le pays, mais surtout du Mondial, que le pays coorganisera en 2030. Reportage sur place, entre tabou et signal d’alarme.

« Ils ont commencé par les chiens, puis les chats et les pigeons. » Cachée derrière le comptoir de cette animalerie de Casablanca dans laquelle borders collies et bichons frisés gambadent joyeusement, Ikram perd le sourire lorsqu’est dévoilée, après quelques minutes de conversation, la raison de notre venue : le sort réservé aux nombreux chiens errants de son pays, le Maroc, et ce qu’elle n’hésite pas à qualifier de « tueries » organisées. Le mot est presque faible. Les autorités locales sont accusées (par la Coalition animale internationale, et d’autres) d’éliminer chaque année 300 000 chiens afin de « nettoyer les rues » et rendre les villes plus « présentables », notamment aux yeux des supporters de football venus de l’étranger : il y a ceux du continent, qui ont afflué en décembre et janvier à l’occasion de la Coupe d’Afrique des nations, mais il y a aura aussi ceux du monde entier, dans quatre ans et demi, lors du Mondial coorganisé avec l’Espagne et le Portugal. Une échéance qui a même valu à Gianni Infantino de recevoir en avril dernier une lettre de Brigitte Bardot, exhortant la FIFA de « disqualifier le Maroc comme hôte de la Coupe du monde de football, tant que l’arrêt des tueries n’est pas véritablement constaté et officialisé ».
La CAN qui cache le canicide
Les chiffres sont, évidemment, difficilement vérifiables, mais cette pratique barbare, qui semble malheureusement avoir toujours existé au Maghreb, perdure bel et bien de nos jours avec, entre autres, des empoisonnements à la strychnine et des abattages. Nos confrères du magazine L’Équipe ont d’ailleurs rapporté, document(s) à l’appui, que plusieurs collectivités locales commandaient encore, il y a quelques mois, des cartouches destinées à fusiller des chiens errants. « Ça se produit la nuit, ça se produit le matin. Maintenant, ils ne se cachent même plus, témoigne Ikram. J’ai vu tout ça. À Dar Bouazza (commune de la banlieue de Casablanca, NDLR) et ailleurs. Je suis dans des groupes, on a des vidéos. Hier, avant-hier, cette semaine, le mois dernier. » En dehors de ses heures de travail, la jeune femme donne de son temps, bénévolement, pour nourrir et s’occuper de certaines bêtes sans domicile. Du moins, elle essaie : « Malheureusement, il n’y a plus de chiens ici. Ils les ramassent et les tuent. Quand on revient, ils ne sont plus là. »
Les gens frappent les chiens, leur lancent des pierres. Les enfants grandissent avec cette violence.
« Le problème, c’est la castration, glisse un client, venu récupérer l’un des douze chats que compte la ferme de sa famille. Tout le monde n’a pas les moyens de castrer. Parfois, les chiens blessent des enfants… C’est un sujet délicat ici, on ne veut pas de problème. Moi, je n’ai pas beaucoup d’argent, je ne peux pas prendre tous les chiens. Ce n’est pas qu’au Maroc. C’est pareil en Algérie, au Brésil, en Colombie… Comment vous faites, vous, en France ? » Malgré cela, « il n’y a pas beaucoup de monde aux manifestations » auxquelles participe régulièrement Ikram, à Casa. « Peu de gens donnent aux associations. L’humain passe avant », déplore-t-elle.
.@rickygervais pls share 40+ dogs vanished from the streets of Fes ahead of the Nigeria vs Mozambique AFCON game on Jan 6. They cleanse the city & confine these poor dogs in the most disgusting hell holes This is “beautification”. It must be stopped. #stopkillingdogsinmorocco pic.twitter.com/En7PHZTQdH
— Peter Egan (@PeterEgan6) January 7, 2026
« Moi, je suis tout le temps avec des chiens errants. Je n’ai jamais été attaquée. Les gens frappent les chiens et leur lancent des pierres. Après, le chien va essayer de se défendre. Les enfants grandissent avec ça, avec la violence. Mais le chien, si tu ne lui fais rien, il ne va rien te faire. J’emmène mon petit cousin, depuis qu’il est petit, vers les chiens. Au contraire, ils ont besoin de beaucoup d’amour. » En moyenne, 100 000 morsures ou griffures de chiens errants sont dénombrées chaque année au Maroc, selon des chiffres rapportés notamment par l’AFP. Les autorités recensaient 33 cas de rage mortelle sur l’année 2024. Le soir du Nouvel an, Yousri Khachroub, jeune footballeur de 15 ans passé par l’OGC Nice, est décédé en tombant dans un puits de 50 mètres, durant un footing ; selon le récit déroulé par son père, il aurait tenté d’échapper à des chiens errants, dont il était phobique.
TNVR, une utopie ?
Comment expliquer le nombre de cabots qui rôdent un peu partout sur le territoire (ils seraient environ trois millions, même si ce sont surtout des chats que l’on voit errer sur les trottoirs, dans les grandes agglomérations) ? « En premier lieu, les abandons. Et ça depuis des années et des décennies. Il n’y a pas de stérilisation. Alors ils se reproduisent », raconte Ahmed Tazi, attablé à l’étage d’un snack de Rabat, entre deux coups de téléphone. Il est le président de l’ADAN (Association de défense des animaux et de la nature), et n’a qu’un seul mot à la bouche : TNVR, pour « trap, neuter, vaccinate, return » (capturer, stériliser, vacciner, relâcher).
Les tueries ne pourront jamais apporter de solution durable.
Le nom d’une convention nationale signée en 2019 entre le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Santé et de la Protection sociale, l’Office national de la sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) et l’Ordre national des médecins vétérinaires, mise en place pour dicter la marche à suivre aux quatre coins du pays et, à terme, dire stop aux massacres. « Cette convention est très, très peu respectée, regrette Ahmed. Mais les tueries ne pourront jamais apporter de solution durable. Il faut adopter la convention pour pouvoir relâcher les animaux dans leur territoire d’origine, où on les a capturés de façon humaine, éthique et professionnelle. Avec cette stérilisation, leur nombre va être contrôlé, et diminuer petit à petit. Ils seront moins dangereux. Nous sommes là pour aider, orienter et travailler en étroite collaboration avec les autorités. »
🔴 Attention : images choquantes du nouveau "dispensaire" pour chiens errants à Arjat, près de Salé, et qui sert les communes de Rabat, Salé et Témara. Des chiens morts laissés à l'abandon dans les cages, d'autres affamés qui se nourissent sur les cadavres... pic.twitter.com/xRu5DblVMa
— Omar H. 🇲🇦 🇵🇸 (@Omar_H_) April 5, 2023
« Le roi avait donné beaucoup d’argent pour ça (plus de 22 millions d’euros, NDLR). Mais cet argent, on ne sait pas où il est parti », rappelle Ikram. En riposte, le pays soigne son image. En septembre dernier, durant un voyage de presse piloté par la Fédération royale marocaine de football – et dédié initialement à la visite des stades de la CAN – auquel So Foot participait, une étape a été improvisée au dispensaire d’Al-Arjate, en forêt de Maâmora, dans la région de Rabat. Détail important, non précisé lors de la visite : début avril 2023, le premier dispensaire vétérinaire régional (DVR) dédié à l’application du programme TNVR, qui avait ouvert ses portes quelques mois plus tôt, faisait scandale après la divulgation de vidéos y montrant des chiens enfermés et abandonnés, certains morts, d’autres agonisant et dévorant même des cadavres pour survivre. L’horreur. L’AMPANA (Association marocaine de protection des animaux et de la nature), qui gère ce centre d’un hectare, affirmait à la presse locale n’en avoir pris le contrôle que le 6 avril 2023, au lendemain de cet épisode.
Dans les années 1980 et 1990, c’est vrai, il y avait cette stratégie de captures et mises à mort. Aujourd’hui, nous sommes inscrits dans cette stratégie qui respecte le bien-être animal.
Aujourd’hui, le centre met avant sa technologie de pointe et son esprit d’exemplarité vis-à-vis de l’animal et de la convention de 2019, mais ferme aussi les yeux sur les éradications perpétrées à quelques kilomètres de là : « (Le pays) ne pratique plus d’abattage. Les vidéos qui circulent, ce sont des anciennes vidéos, ou des cas isolés. Avant, l’abattage était même pratiqué en Europe », affirme un « expert de la santé animale » présent dans le cadre de la visite des lieux… mais qui ne préfère pas divulguer son identité après avoir fait causette. Une trentaine de dispensaires de ce genre devraient, à terme, permettre de quadriller le territoire. « Les recommandations de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) concernant la TNR (ou TNVR), ont commencé au début des années 2010, pose de son côté Youssef Lhor président de l’AMPANA. Nous, on en a pris conscience en 2019 avec la signature de la convention. Et ici, à Rabat, on a commencé à concrétiser cette stratégie en 2024. Avant, dans les années 1980 et 1990, c’est vrai, il y avait cette stratégie contre les chiens, avec parfois leur capture et leur mise à mort. Aujourd’hui, nous nous sommes inscrits dans cette stratégie qui respecte le bien-être animal. » Officiellement, le Maroc affirme avoir interdit l’abattage des animaux depuis… août 2024.
Si cette Coupe d’Afrique est celle « du peuple », elle n’est définitivement pas celle du meilleur ami de l’homme. Même si, pour Ahmed Tazi, les massacres n’ont en réalité « pas de relation » avec la tenue de la CAN ou celle de la Coupe du monde : « C’est une manière de médiatiser le problème, pour faire réagir le gouvernement. Moi, j’ai plusieurs fois été mordu par des chiens à propriétaires, dressés pour l’attaque. Mais jamais par des chiens errants : ce sont des chiens dociles, parfois peureux. » Il y a quelques mois, le projet de loi 19.25 « relatif à la protection des animaux errants et à la prévention des dangers qu’ils représentent », présenté par Ahmed El Bouari (ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et forêts), a été rendu public et provoqué l’ire des associations, notamment pour son article 5 stipulant qu’il « est interdit à toute personne de prendre soin d’un animal errant, que ce soit en l’hébergeant, le nourrissant ou le soignant ». Avec, article 44 à l’appui, des amendes allant jusqu’à 3000 dirhams (280 euros) en cas de délit.
Comme Bounou, ces gardiens ont innové lors d’un tir au butPar Jérémie Baron, avec Rayane Amarsy, au Maroc























































