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Pourquoi le Hellas Vérone d'Osvaldo Bagnoli est une équipe de légende

Par Lucas Duvernet-Coppola et Stéphane Régy, à Vérone – Tous propos recueillis par LDC et SR
13' 13 minutes
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Pourquoi le Hellas Vérone d'Osvaldo Bagnoli est une équipe de légende

Saison 1984/85, le football italien est ce qui se fait de mieux sur la planète. La sélection est championne du monde en titre, la Serie A accueille des stars comme Platini, Zico, Maradona ou Rummenigge, les stades sont pleins. Et pourtant, c’est une bande d’inconnus qui va rafler la mise: le Hellas Vérone, une petite équipe de province constituée de vétérans et d’anciens espoirs perdus pour la cause.

Article publié initialement dans le magazine SO FOOT numéro 132 en décembre 2015.

Il n’aurait pas dû faire partie de cette histoire. Le 13 juin 1982, alors qu’il termine son énième saison en seconde division italienne avec le maillot de Brescia sur les épaules, Domenico Volpati, 32 ans dont quatorze à faire le milieu de terrain, a déjà pris sa décision: cet été sera celui de sa retraite. Il est trop vieux, trop fatigué, a trop voyagé –Borgomanero, Solbiatese, Reggiana, Côme, Monza, Torino, Brescia…– pour trop peu –un palmarès vierge. De telle sorte que lorsqu’Osvaldo Bagnoli, l’entraîneur de son adversaire du jour, le Hellas Vérone, qui s’apprête à monter en Serie A, lui glisse dans le couloir: “J’aurais bien besoin d’un joueur comme toi pour l’an prochain”, Volpati refuse poliment l’appel du pied. Et puis la providence s’en mêle. Un orage torrentiel repousse la partie à trois jours plus tard. Comme ses coéquipiers, Volpati profite du temps mort pour rentrer chez lui. Il va au bar, se confie à ses amis. Que se disent-ils?

Attablé 35 ans plus tard devant un caffè macchiato dans un modeste établissement du centre historique de Vérone, le milieu n’a pas oublié leurs mots: “Ils m’ont répété que j’étais fou de partir comme ça à la retraite, que je faisais une erreur monumentale, que Vérone montait en Serie A et que jouer une dernière saison en première division était une chance énorme, parce que le championnat italien comptait alors des joueurs comme Falcao, que Michel Platini arrivait, que c’était le centre du monde.” Les trois jours passent. Domenico Volpati remet son short, croise à nouveau Bagnoli. Tout est pareil. Sauf qu’entre temps, Volpati a changé d’avis. “Disons qu’un train est passé et que je l’ai pris”, dit-il aujourd’hui.

Roméo, Juliette et les “déchets”

Lorsque le joueur arrive en gare de Vérone, l’été est là. La ville de Roméo et Juliette s’est, comme chaque année à cette période, garnie de milliers de touristes. Cette saison-là, elle s’est en plus habillée d’une multitude de petits drapeaux vert, blanc et rouge: le 11 juillet, en Espagne, l’Italie est devenue championne du monde. Plus que jamais, la Serie A est l’endroit où il faut être. Domenico Volpati rencontre ses nouveaux coéquipiers. À chaque ligne, à chaque poste, ou presque, il voit des types comme lui: des joueurs sur qui personne ne miserait plus une Lire. La presse sportive leur a d’ailleurs déjà trouvés un surnom: ils sont les “déchets des grandes équipes”. Il y a là Giuseppe Galderisi, trois saisons à la Juventus comme attaquant pour six buts marqués. Roberto Tricella, formé à l’Inter, où il ne s’est jamais imposé. Antonio Di Gennaro, 44 matchs en quatre ans à la Fiorentina. Dario Donà, une saison blanche au Milan AC. Luciano Marangon, anonyme à Naples et anonyme à la Roma. Ou encore Pietro Fanna, qui arrive juste de la Juventus, totalement déprimé. Le voici aujourd’hui. Il ouvre les grilles du stade Bentegodi de Vérone, où le club a mis à disposition des anciens du Hellas une salle tapissée de photos souvenirs et équipée d’une machine à café qui marche une fois sur deux. Les rares cheveux que Pietro Fanna avait sur le crâne quand il était joueur ont totalement disparu. Il se rappelle sa galère: “C’était le moment le plus difficile de ma carrière. J’avais été annoncé comme l’un des grands espoirs du football italien, mais je n’avais pas réussi à m’imposer à la Juve. Et voilà, je me retrouvais à 24 ans à Vérone, en crise.” Il raconte les premiers jours de sa nouvelle équipe en Serie A: “Les deux premiers matchs de la saison, on affronte l’Inter et la Roma. Deux défaites. Et le troisième, c’est la Juve…”

En toute logique, les défaites auraient dû s’enchaîner, avec la relégation au bout. Mais une fois encore, la providence s’en mêle: le 26 septembre 1982, contre toute attente, Pietro Fanna marque contre son ancien club “le but le plus important de [s]a vie”, le Hellas Vérone gagne 2-1 contre la Juventus, et l’équipe qui devait ne rien faire devient d’un coup la sensation de la saison. La suite est un rêve: 17 résultats positifs d’affilée, une quatrième place à l’arrivée, à trois points de l’Inter. Ce n’est pourtant qu’un début. Celui d’un cycle qui va durer presque cinq ans, envoyer Vérone en coupe d’Europe et en finale de la coupe d’Italie et, surtout, marquer à jamais le football italien: en 1985, le Hellas Vérone deviendra le dernier club non chef-lieu d’une région à remporter le scudetto. Un exploit sans lendemain, et qu’aucune équipe ne répétera sans doute plus jamais. Que s’est-il passé? Pas seulement une histoire de providence, selon Pietro Fanna: “La presse s’était trompée: finalement on n’était pas une équipe de déchets. On était une équipe de rebelles”.

Combien tu gagnes à l’usine?

Au moment de désigner le grand instigateur de cette rébellion, les joueurs de Vérone, comme un seul homme, pointent tous le doigt vers le banc de touche: le héros de cette aventure, c’est l’entraîneur, Osvaldo Bagnoli. En poste depuis 1981 à Vérone, ancien coach de Cesena, Côme ou Rimini, Bagnoli est, à l’époque, davantage connu en Italie pour avoir derrière lui une petite carrière de joueur à l’AC Milan que pour réaliser des prodiges au tableau noir. Au pays des entraîneurs bien sapés ou fous de tactique, lui affiche l’air d’un oncle de province timide et discret. Une anecdote: pour mettre au point son recrutement, Bagnoli feuilletait l’album Panini de la saison précédente et cherchait les joueurs présentant des statistiques pas trop mauvaises. Une autre: un jour de mars 1985, alors qu’un congrès portant sur “l’évolution tactique du football mondial” réunit les plus grands entraîneurs italiens à Coverciano, le Clairefontaine transalpin, Bagnoli est appelé sur scène pour évoquer le cas de sa surprenante Vérone. “Je vais passer pour un idiot car il n’y a rien à expliquer, commence-t-il. Je dis seulement une chose: Vérone joue un foot traditionnel, le fait qu’on pratique le pressing, je le lis dans les journaux. Sur le terrain, je ne l’ai jamais remarqué. Désolé, mais vous me demandez une recette que je n’ai pas.” Trente ans plus tard, rien n’a changé. Osvaldo Bagnoli, qui est resté vivre à Vérone, donne rendez-vous sur la colline qui surplombe la ville, au Sanctuaire de Lourdes, sous le soleil d’automne. Il ne ressemble toujours pas à un chef rebelle. Il sort d’une petite voiture noire, tend une poignée de main fragile, parle d’une voix fluette. Bagnoli porte un béret en feutre sur le crâne, une veste en laine sur le dos, sort un mouchoir en tissu de sa poche. De sa façon d’envisager son équipe, il dit simplement: “Chaque fois qu’un joueur arrivait, je lui demandais: ‘Où tu veux jouer? Comment tu veux jouer?’ Et si cela m’allait aussi, on faisait comme ça.” Puis: “Lors des entraînements, si je voyais que les joueurs ne s’amusaient pas, j’arrêtais tout et je leur faisais faire dix fois des sprints sur 100 mètres. Sans plaisir, ça ne m’intéressait pas.”

Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est ce management minimaliste qui libérera des joueurs que le football croyait bloqués à jamais. “À la Juve, quand je montais, Trapattoni sifflait tout de suite et me demandait de redescendre. Chacun devait rester à son poste et ne pas en bouger. Bagnoli, lui, ne m’a jamais sifflé. Je pouvais aller à droite, à gauche. Au moment d’entrer sur le terrain, dans ma tête, ça faisait une sacrée différence”, dit Fanna. Il regardait d’abord à l’intérieur de toi pour voir comment tu étais fait. Ensuite, il tirait le meilleur de l’homme qui était en toi. La conséquence logique, c’est que le joueur de foot progressait”, dit Galderisi. “Bagnoli était tout simplement l’anti-Sacchi, synthétise Domenico Volpati, en buvant cette fois un verre d’eau minérale. Là où Sacchi cherchait les joueurs qui pouvaient s’intégrer à son système de jeu très précis, lui partait de l’homme pour former ses équipes.” Il précise: “Un démocrate”. À la question: comment le calcio, si imbu de sa science, a-t-il pu enfanter un manager aussi humble? La réponse est facile: plus que tout autre homme, Osvaldo Bagnoli a toujours su que le football, avant d’être des schémas tactiques et des formules lâchées à la presse, est une distraction. Lui a connu la vraie vie, celle de l’usine et des réveils à l’aube. “J’ai commencé à fabriquer des ceintures à 12 ans, raconte le fils d’ouvriers d’une banlieue populaire de Milan. Plus tard, j’ai construit des lavabos, avant de devenir mécanicien. Pendant tout ce temps-là, le foot était un à-côté. Jusqu’à ce que le Milan me propose de m’engager. Je dis oui, je remonte sur mon vélo, et là je réalise: ‘Je ne peux pas, je travaille à l’usine demain’. Je retourne les voir pour leur dire. ‘Combien tu gagnes à l’usine?’ – ‘28 000 lires par mois’ – ‘On t’en donne 35 000, tu commences demain’. Voilà comment j’ai débuté ma carrière.”

Footballistiquement, l’Italie se souviendra que le Hellas pratiquait un jeu agréable, dont les forces principales résidaient en un libéro doté d’une bonne relance (Tricella), un arrière gauche offensif (Marangon) et un ailier droit qui faisait ce qu’il voulait (Fanna). Mais tout le monde le sait: le Hellas Vérone, c’était surtout une histoire d’hommes, sortis pour la plupart d’une Italie qu’on croirait aujourd’hui disparue. De son enfance, Domenico Volpati se souvient ainsi que l’été, les gens dans son village sortaient les chaises du bar et les posaient sur le bord de la nationale, afin de se rafraîchir au passage des camions lancés à toute vitesse. À Vérone, leur vie sera aussi faite de plaisirs simples. En plus d’être l’une des plus belles villes d’Italie, Vérone jouit d’une situation idéale: la mer et Venise sont à une heure de route, les douceurs du lac de Garde à une quinzaine de minutes, les sommets des Dolomites juste derrière. On y mange bien, on y boit bien aussi: autour de la ville s’étendent les vignes du Bardolino, du Valpolicella, du Soave, du Lugana. Ce n’est pas la province triste des mauvaises rumeurs et des commerces qui tirent leurs rideaux à 18h. Mais une ville riche, vivante, touristique. Logiquement, ses joueurs de foot, que la mairie invite à assister à des opéras donnés dans les arènes antiques, ne se privent pas de profiter de ces beautés. Un mot revient dans chacun de leurs témoignages, celui de trattoria. “On se retrouvait en centre-ville, au bord du lac, en montagne, toujours autour d’un bon repas”, dit Volpati. “Au départ, on faisait deux entraînements le mercredi, illustre Pietro Fanna. L’un le matin, l’autre l’après-midi. Au bout d’un moment, on a demandé à Bagnoli s’il n’était pas possible d’en faire un seul le matin, long, de manière à ce qu’on puisse tous aller manger ensemble ensuite. Il a dit oui, et tous les mercredi, on filait dans un bon petit resto du centre historique.”

Coup de fil à 3h du matin

Tout cela aurait sans doute pu continuer encore quelque temps. Une bande de potes en confiance qui claque des résultats et que tout le monde trouve sympathique. Après avoir fait 4e en 1982-83, Vérone –il n’est pas encore question à l’époque de l’autre club local apparu depuis, le petit Chievo– termine la saison 1983-84 à une jolie sixième place. Tout le monde semble satisfait. Sauf le directeur sportif, Emiliano “Ciccio” Mascetti. “On jouait bien, mais je trouvais qu’on manquait de muscles pour aller plus haut, dit-il aujourd’hui, assis lui aussi au Bentegodi, dans la salle des anciennes gloires du Hellas. Avec l’entraîneur, on s’est donc mis en quête de deux étrangers robustes qui pourraient compléter l’effectif.” Leurs recherches les mènent au nord de l’Europe, là où, selon eux, jouent les plus solides gaillards du continent. Ils en reviennent avec, dans leurs valises, Hans-Peter Briegel, un rugueux défenseur allemand à frisettes d’1m88, et Preben Elkjaer-Larsen, un attaquant danois d’1m82, que ses fans surnomment “le Bison”. Elkjaer-Larsen se souvient: “J’ai demandé à Laudrup, qui jouait en Italie, ce que je devais penser de Vérone. Il m’a dit: ‘Pas mal, la ville est belle, et l’équipe peut faire cinquième ou sixième’. Ça m’allait”. Il enchaîne: “Le jour de mon premier entraînement, Bagnoli m’a dit une seule chose: ‘En Italie, l’attaquant ne doit pas perdre le ballon’. J’ai dit: ‘Ok, je ne perdrai pas le ballon’, et voilà.” Les deux recrues sont plongées de suite dans le grand bain. Pour l’ouverture du championnat, Vérone accueille Naples et sa nouvelle star, Diego Maradona. Bagnoli prend Briegel à part. “Je lui ai demandé s’il se sentait de marquer Maradona. Et lui, avec son accent allemand: ‘Pas de problème, je peux le faire’. C’était très clair.” Pendant le match, Briegel fait plus que son devoir. Non content de museler le génie argentin, il ouvre le score à la 26e minute. Vérone l’emporte finalement 3-1 et s’empare de la tête du classement dès la première journée. Les matchs passent, puis à Noël, surprise: Vérone est toujours en tête. Jusqu’où cette affaire peut-elle aller? Même si le mot d’ordre reste le maintien, un homme va briser le tabou. C’est Pietro Fanna.

Alors que tous les joueurs sauf les étrangers, accompagnés de leurs épouses, se sont réunis pour fêter le nouvel an dans un chalet à la montagne, l’ailier droit lève son verre et s’adresse aux autres smokings de la pièce. “C’est notre année”, dit-il. Galderisi, ancien attaquant, n’a pas oublié ce dernier jour de l’année 84: “Après les mots de Pietro, il y a eu un moment de silence. On comprenait qu’il ne fallait pas faire de longs discours, mais prendre enfin nos responsabilités. Quand le moment de silence s’est arrêté, on s’est levé, on a trinqué, et on a repris sa phrase: ‘C’est notre année les gars!’”. Les joueurs tiennent parole. En janvier, en février, au printemps, chaque dimanche, à domicile comme à l’extérieur, la pression monte. Chaque week-end, la presse spécialisée de se demander jusqu’à quand ce miracle permanent va bien pouvoir durer. Mais Vérone ne rompt pas. Jusqu’à ce que la perspective de gagner n’apparaisse vraiment réelle. Le fameux concept du “jeu petit bras” s’empare alors de l’équipe. Le 14 avril 1985, à cinq journées de la fin, le Hellas reçoit le Torino. Il se fait surprendre 2-1. “Cette nuit-là, à 3h du matin, j’entends le téléphone sonner, se souvient Volpati. C’était notre capitaine, Tricella. Il me demande: ‘Tu dors?’ – ‘Bien sûr que non’. On venait de prendre conscience que comme dans les grands clubs, l’obligation de gagner pouvait devenir dramatique. On n’avait jamais connu ce stress.” Heureusement, l’équipe parvient à redresser la barre, et devient championne avec une journée d’avance, à Bergame, au bout d’un match nul un peu ennuyeux, 1-1. Au retour, les 120 kilomètres qui séparent les deux villes prennent l’allure d’une procession, jaune et bleue. La fête dure encore une semaine, puis, pour le dernier match contre Avellino, elle vire au carnaval: des majorettes chauffent l’ambiance avant le coup d’envoi, pendant que des avions passent dans le ciel en traînant des banderoles à l’effigie du club. Le stade entier n’est qu’un seul gigantesque tifo. 90 minutes plus tard, les joueurs rejoignent leurs supporters sur la place des Arènes.

C’est le début d’une série de nuits blanches que Domenico Volpati ne verra hélas pas. Dès la fin du match, le milieu de terrain est parti pour un petit village de montagne, qu’il avait réservé de longue date pour son mariage, quand l’hypothèse d’un scudetto n’était encore que du domaine de l’utopie. Cet Avellino-Vérone ne sera pourtant pas son dernier match: le milieu de terrain jouera encore deux saisons à l’Hellas, le temps de voir le club rentrer dans le rang, avant de finir sa carrière à Mantoue comme il l’avait démarrée: modestement. Depuis, Domenico Volpati a enfin repris le chemin de sa vie. Il a fini ses études de médecine et exerce désormais la profession de dentiste. Quand on lui demande ce qu’il garde de cette aventure, sa réponse sort dans l’instant: “Les sentiments”.

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