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Memo Ochoa : « Dire que je suis un joueur de Coupe du monde, ça ne me dérange pas »

Propos recueillis par Baptiste Brenot
12' 12 minutes
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Ochoa : « Dire que je suis un joueur de Coupe du monde, ça ne me dérange pas »

À 40 ans et en activité à l’AEL Limassol, Memo Ochoa disputera selon toutes vraisemblances une sixième Coupe du monde avec le Mexique, le temps d'empocher un record de participation, puis tirer sa révérence. Le moment parfait pour revenir avec touffe la plus soyeuse du football mondial sur son parcours, dans un français presque parfait.

Les médias mexicains assurent que tu seras dans la liste pour la Coupe du monde aux États-Unis. Ce serait donc ta sixième participation, un record…

Rien n’est encore complètement sûr, il faudra attendre la sélection finale du coach, Javier Aguirre. Je suis au crépuscule de ma carrière, et ces quatre dernières années, ce n’était pas facile. Dans le football, il y a beaucoup de monde qui pousse derrière toi, ça va très vite. J’ai essayé de donner le maximum pour continuer avec l’équipe nationale du Mexique, au Portugal, en Italie, ici à Chypre… J’en vois le bout, mais faire six coupes du Monde, ce n’est pas une mince affaire.

Quel est ton premier souvenir de ta vie d’une Coupe du monde?

Je crois que la Coupe du monde dont je me souviens le mieux, c’est la Coupe du monde 1994 aux États-Unis. C’est la finale du Brésil contre l’Italie à Los Angeles, à Pasadena, et ce penalty raté de Roberto Baggio, et Claudio Taffarel, quand il fait comme ça sur les genoux… (Il imite Claudio Taffarel les doigts pointés vers le ciel.) Ça, c’est mon premier souvenir. Après il y a aussi la Coupe du monde 1998 en France, c’était magnifique. À ce moment-là, je n’avais pas les cheveux longs comme ça, mais plus comme Fabien Barthez. On jouait un championnat de jeunes au Minnesota, aux États-Unis. Et avec mon ami Alan Zamora, avant chaque match, il me faisait un bisou sur la tête.

Lors de ta première Coupe du monde en 2006, tu es coaché par Ricardo La Volpe, gardien remplaçant au Mondial 1978 avec l’Argentine. C’est quelque chose qui t’a aidé ?

Il m’a fait confiance alors que j’étais jeune et que je commençais à jouer au Club América. Deux ans avant, on avait fait les Jeux olympiques d’Athènes, donc il connaissait ma manière de travailler. Même sans jouer, j’ai pris de l’expérience cette année là. La Volpe, c’était quelqu’un de particulier, une personne très exigeante, avec un caractère fort. Il sait lire les matchs, qui sait ce qui va arriver, et sait te dire où trouver les espaces pour faire reculer l’autre équipe. Tactiquement, c’est très, très fort. Dans la semaine, on travaillait beaucoup les sorties de balle, toujours avec le ballon. Les jours de match et c’était plus facile, c’est comme ça qu’il nous faisait gagner des matchs.

Ochoa a déjà gagné un titre international sur le sol étatsunien, la preuve ici avec la Gold Cup 2009.
Ochoa a déjà gagné un titre international sur le sol étatsunien, la preuve ici avec la Gold Cup 2009.

En un rien de temps, tu passes des Tigrillos, l’équipe B du Club América, à la sélection (première convocation en 2004) et à prendre part à une Coupe du monde. Ça n’allait pas trop vite pour toi ?

Ça peut sembler rapide, mais moi, je l’attendais. Après, bien sûr que c’était difficile. Quand je regarde derrière, jouer dans un club comme le Club América, la plus grande équipe au Mexique, celle avec le plus de pression, la plus suivie par la télévision et par la presse… C’était comme le PSG ou l’Olympique de Marseille. Alors avoir un gardien de 18 ans titulaire, c’est extraordinaire. À mes débuts, j’ai vu beaucoup de gardiens faire deux ou trois matchs, puis c’était fini. Ils restaient deuxième ou troisième gardien. Ma première, c’était un match championnat, et le deuxième, c’était de la Copa Libertadores. Ce ne sont pas des choses qui arrivent tous les jours, mais j’avais, la chance d’avoir un coach comme Leo Beenhakker, qui a travaillé au Real Madrid, à Ajax, et qui faisait confiance aux jeunes. Un autre coach aurait peut-être dit : « Non, non, non, j’ai besoin d’un gardien avec de l’expérience, pas avec un jeune comme Ochoa. » Et lui a dit que si j’étais prêt, je pourrais jouer. Je me suis dit : « Dieu, c’est le moment, mon opportunité. » Et après, j’en ai profité.

Si je voulais faire quelque chose d’extraordinaire, je devais quitter le Mexique pour grandir comme personne et comme gardien.

Memo Ochoa

Rapidement, le club renoue avec le succès. À quel moment as-tu senti que tu devenais une star ?

Jamais. Même aujourd’hui, je ne me sens pas comme ça. J’essaie d’avoir les pieds sur terre, la tête sur les épaules, bien concentrée. C’est ce qui me permet de continuer à m’exprimer. Heureusement qu’il n’y avait pas de réseaux sociaux à ce moment-là, seulement les journaux, la télévision, et basta. Ça m’a permis de protéger ma vie privée. Dans la rue, oui bien sûr, quand tu joues dans un club comme le Club América, les gens commencent à te reconnaître. Mais j’avais aussi un entraîneur des gardiens – Nestor Verderi, un Argentin – très, très exigeant, qui chaque fois qu’il le pouvait continuait à me dire : « Hé Memo, je te connais bien, et avec moi tu vas continuer à travailler. » Ça et ma famille, ça m’a beaucoup aidé à rester tranquille. Parce que c’est facile de perdre la tête dans un club comme ça.

Entre le Mondial 2006 et 2010, tu changes de statuts, tu joues presque tous les matchs de qualification, mais finalement, tu n’es pas titulaire pour le Mondial sud-africain. Comment tu l’as vécu ?

C’était pas facile, d’autant plus qu’un an plus tôt, j’avais joué et gagné la Gold Cup avec Javier Aguirre… C’était moi le numéro un. Et à la fin, juste avant la Coupe du monde, Javier Aguirre fait le choix d’un gardien avec plus d’expérience, Oscar Pérez (dit « El Conejo »), qui avait joué en 2002 en Corée et au Japon. J’avais un goût amer, c’était un coup très très dur. En 2006, je me suis dit que la prochaine serait ma Coupe du monde, mon moment, et arrive ce coup très dur. Tu te demandes si tu fais ce qu’il faut, si tu as la qualité pour disputer une Coupe du monde… Les doutes commencent à arriver. C’est là que je me suis dit que si je voulais faire quelque chose d’extraordinaire, je devais quitter le Mexique pour grandir comme personne et comme gardien.

C’est ce qui t’amène à Ajaccio, en 2011. Avant comme point de départ à une histoire de mauvaise viande

Attention, on ne parle pas de charcuterie corse, même si c’est merveilleux. Voilà comment ça s’est passé : on disputait une Gold Cup aux États-Unis (remportée en 2011 par le Mexique, NDLR), et après un test antidopage, on est positif au clenbutérol. On s’était empoisonnés avec de la viande, mais on était avec l’équipe nationale, on a tous mangé les mêmes choses en même temps. C’était en juillet, au moment du mercato. Je n’avais pas de club, pas de contrat. Il y avait un accord verbal avec le PSG, mais aucun club ne pouvait me signer à cause de ça. Je ne savais pas quand je pourrais rejouer. Le seul club qui est venu, c’était Ajaccio et le président Orsoni. Il m’a donné sa parole, m’a dit : « Memo, je crois en ce que tu dis. Je veux que tu signes avec nous. » J’ai dit : « OK, président, mais je ne peux pas signer parce que j’ai des soucis. Si je signe, peut-être que je ne pourrai pas jouer. » Il m’a dit : « Pas de souci, je crois en toi. » Et voilà. Fin août, il a été reconnu que ce n’était pas du dopage, donc je pouvais jouer. Tout de suite, deux ou trois clubs sont arrivés mais Ajaccio et Alain Orsoni m’avaient donné leur parole. Moi aussi, donc j’ai signé avec l’Ajaccio et j’ai passé les trois années les plus merveilleuses de ma vie.

 

Rassurez-vous, Memo a bien eu des enfants malgré tout.
Rassurez-vous, Memo a bien eu des enfants malgré tout.

Tu avais conscience d’où tu arrivais, et de qui était Alain Orsoni ?

Au début, je ne savais pas qui il était. Bien sûr que tu te rends un peu compte quand tu fais tes recherches. Mais j’ai surtout connu une personne très gentille, qui était comme un père. Il m’a beaucoup, beaucoup aidé, il était souvent avec moi, et j’ai de très bons souvenirs de lui.

On savait que pour un club comme Ajaccio, avec ce budget, être ne serait-ce qu’un an en Ligue 1, c’est déjà un très grand défi. Et nous y sommes restés trois ans, c’était magnifique.

Don Ochoa

Ton expérience à Ajaccio se termine par une relégation, mais juste derrière tu sors le Mondial de ta vie. Tu gères comment, ces émotions contradictoires ?

C’est un mélange. Parce qu’on savait que pour un club comme Ajaccio, avec ce budget, être ne serait-ce qu’un an en Ligue 1, c’est déjà un très grand défi. Et nous y sommes restés trois ans, c’était magnifique. Bien sûr, à la fin on était tristes, mais tranquilles parce qu’on avait tout donné. Les supporters ont profité de ces trois années merveilleuses en Ligue 1. Puis il y avait cette fierté d’avoir aidé Ajaccio à progresser.

Les Mondiaux 2014 et 2018 assoient un peu ta réputation à l’international. Pour toi, quel est ton meilleur Mondial ? 

Je pense que c’est la Coupe du monde de Brésil en 2014. Le match de poule contre le Brésil, cette prestation… Peut-être que les gens me connaissaient un peu avant la Coupe du monde, mais c’était un déclic. Imagine, faire ça au Brésil, contre le Brésil en Coupe du monde, avec tout le monde derrière sa télévision… C’est parce que c’est un 0-0 que c’est un peu Memo Ochoa qui a gagné. Parce qu’imagine, si je fais le même match mais à la fin un attaquant marque, tout le monde va parler de l’attaquant ou du mec qui a marqué. Mais comme c’était un 0-0, que j’étais l’homme du match, tout le monde a parlé de moi. Ça a été un déclic, ça m’a changé la vie.

 

Comment tu expliques que derrière ce déclic, tu te retrouves remplaçant à Málaga ?

Déjà, c’est un très bon championnat, où il y a droit à trois extracommunautaires. Toute ma carrière, j’ai eu ce problème d’extracommunautaire. Tu vois, si une équipe comme Málaga signe un gardien extracommunautaire, c’est que le projet, c’est toi, qu’ils vont te donner leur confiance, tu vas être le titulaire… Mais le foot, ce sont des choix. Tu te rends compte que des coachs n’aiment pas ta façon de jouer, de travailler, ou préfèrent un autre gardien. La seule façon de changer cette situation, c’est de ne pas parler, d’être professionnel, et de travailler. Je me suis dit que ça allait arriver à un moment, j’attendais et voilà, à la fin j’ai joué quelques matchs en Liga, et les gens se sont souvenus de moi parce que j’étais professionnel.

Que les gens disent que je suis un joueur de Coupe du monde, ça ne me dérange pas. Pas du tout. Je dis même merci, merci beaucoup.

Memo Ochoa

Entre ce passage à Málaga et ta grande Coupe du monde 2018, tu as eu l’image d’un grand joueur de Coupe du monde. Ça ne te dérange pas d’être « réduit » à cette image-là, celle d’un joueur de Coupe du monde ?

La Coupe du monde, c’est la compétition maximale. Plein de grands joueurs n’y ont pas été. Les gens parlent de ça dans l’histoire du football, car la Coupe du monde, c’est l’histoire du football. Alors, que les gens disent que je suis un joueur de Coupe du monde, ça ne me dérange pas. Pas du tout. Je dis même merci, merci beaucoup. Et bien sûr, après, les gens disent : « Putain, Memo, pourquoi tu n’arrives pas à jouer dans un grand club ? » Bien sûr. Mais je dis toujours ça : j’étais le premier gardien mexicain à jouer en Europe. Il n’y avait pas eu quelqu’un avant moi. Puis il y a eu le problème du passeport extracommunautaire. La première fois que j’ai joué avec un passeport européen, c’était en Serie A à 37 ans (avec la Salernitana). Il y avait des options pour signer dans les grands clubs. Mais au dernier moment, c’était « on n’a pas de place pour lui ». Un grand club, dont je ne dirai pas le nom, a préféré signer un attaquant plutôt qu’un gardien extracommunautaire. C’est dommage, mais je ne peux rien y faire.

Un autre truc qui est ressorti de ces tournois internationaux, et surtout avant le Mondial 2018, ce sont les fiestas avec des prostituées. Vous aviez vécu comment ces moments dans le groupe ?

Le groupe était ensemble, très uni. On était très concentrés sur le football. Tu ne peux pas contrôler tout ce qui se passe autour de toi et de la sélection. Mais nous, à l’intérieur, on savait bien ce qui se passait, on est resté concentrés, et le plus important, c’est qu’on a battu l’Allemagne la semaine suivante. On gagne 1-0 contre le champion du monde. Ça, c’était important. Le reste, tu ne contrôles pas.

C’est quoi, ton meilleur souvenir lors d’un Mondial ?

C’est difficile d’en choisir un, mais le premier match contre le Cameroun. Quand l’arbitre siffle, je me dis : « Ok, c’est fait, j’ai joué en Coupe du monde. » Après, il y a ce match déclic contre le Brésil, qui m’a changé la vie, parce que tout le monde se souvient de ce match, et n’arrête pas de m’en parler. Après il y a cette victoire 1-0 contre l’Allemagne, je fais un bon match contre le champion du monde, c’était un grand match pour nous. Puis il y a ce penalty arrêté contre Lewandowski et la Pologne en 2022.

Le Mondial à venir se déroulera au Mexique, mais aussi aux États-Unis de Donald Trump, qui voulait construire un mur entre les deux pays, et a déjà tenu des propos discriminatoires envers les Mexicains. Est-ce que ça t’inquiète ?

C’est de la politique, pas du sport, il faut faire attention aux mots qu’on emploie. Beaucoup de personnes latino-américaines travaillent aux États-Unis, dont beaucoup de Mexicains, qui sont derrière nous. Je ne veux pas mélanger la politique avec le sport, mais je dirai seulement que je suis avec les Mexicains. Ce sont des gens qui font tout pour leur famille, leur pays, et le pays qui les a accueillis. On est aussi très fier d’accueillir une troisième Coupe du monde au Mexique et au stade Azteca, où le Brésil a gagné, où Maradona a gagné en 1986, et pour la troisième, on verra, mais j’espère que ce sera le Mexique. (Rires.) Ça va être une bonne Coupe du monde, et c’est une fierté de le partager avec les États-Unis et le Canada.

L’AC Ajaccio remonte en R1 quelques mois après son dépôt de bilan

Propos recueillis par Baptiste Brenot

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