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Ce que l’on sait de l’assassinat d’Alain Orsoni

Par Théo Juvenet
7 minutes

Alain Orsoni est décédé à l’âge de 72 ans, assassiné aux obsèques de sa propre mère. Voici ce que l’on sait de la tragique disparition de l’ex-président de l’AC Ajaccio et figure du mouvement indépendantiste, dont le passé houleux laisse entrevoir la piste des représailles.

Ce que l’on sait de l’assassinat d’Alain Orsoni

« Le mec qui veut me tuer, c’est simple : je pars de chez moi tous les matins à la même heure au stade. Tout le monde connaît ma route, puisque je vis au village, chez ma maman, à 57 ans.  […] Objectivement, il n’y a aucune raison que l’on vienne me tirer dessus. Sauf peut-être un fou qui va ressasser une vieille histoire de 20 ans en se disant : “Tiens, Orsoni il s’en est bien tiré à l’époque, je vais lui faire sa fête.” » Ces mots, prononcés par Alain Orsoni dans nos colonnes en septembre 2011 (So Foot, n°89), sonnent quinze ans plus tard comme une triste prémonition. Visé selon le procureur de la République à Ajaccio, Nicolas Septe, par un tireur isolé embusqué et un « un tir à longue distance », depuis la dense forêt qui entoure le cimetière de Vero (650 habitants), c’est dans son village que l’ex-président de l’AC Ajaccio a été assassiné ce lundi 12 janvier d’une seule balle dans le thorax alors qu’il assistait aux obsèques de sa mère.

L’impact fatal aurait eu lieu aux alentours de 16h, alors qu’Alain Orsoni se recueillait sur la tombe de sa mère, ou quittait le cimetière, selon les sources locales qui se confrontent. Tentée d’être réanimée par les secours dans l’heure qui a suivi le choc, sans succès, cette figure du mouvement nationaliste corse et dirigeant de l’ombre à la vie improbable s’est éteint à l’âge de 71 ans. « Qu’est-ce qui se passe chez nous ? La Corse me paraît pire que la Sicile, c’est inimaginable », déclarait à Ici Corse l’abbé Roger-Dominique Polge, qui a assisté à la scène puisqu’il dirigeait la cérémonie d’obsèques de la mère d’Orsoni, ancienne institutrice.

Un relais privilégié entre le gouvernement et le FLNC

Si les circonstances exactes de l’assassinat, le calibre de l’arme utilisée, le tireur, les pistes privilégiées et le service d’enquête restent pour l’heure inconnus, plonger dans l’histoire et le passé tumultueux d’Alain Orsoni permet d’émettre l’hypothèse d’une vengeance. Biberonné au Groupe union défense (GUD, un mouvement étudiant d’extrême droite) pendant ses études parisiennes, pilier du Front de libération nationale de la Corse (FLNC) puis fondateur du Mouvement pour l’autodétermination (MPA), le natif d’Ajaccio est rapidement devenu une figure de l’indépendantisme corse à partir des années 1970. Encore loin d’avoir des fonctions décisionnelles dans le foot, Orsoni est régulièrement impliqué dans de sombres histoires. Son frère Guy est enlevé en juin 1983 par une bande rivale du FLNC, son corps n’ayant jamais été retrouvé ensuite. Un traumatisme pour Alain, qui soutient publiquement (sans y participer) les représailles sur deux personnes suspectées d’être à l’origine de l’assassinat de son frère. C’est à ce moment-là qu’Orsoni connaît ses premières incarcérations : en 1981, pour l’implication dans un attentat devant l’ambassade d’Iran à Paris puis en 1984 aux Baumettes pour apologie de meurtre.

Objectivement, il n’y a aucune raison que l’on vienne me tirer dessus. Sauf peut-être un fou qui va ressasser une vieille histoire de 20 ans en se disant : “Tiens, Orsoni il s’en est bien tiré à l’époque, je vais lui faire sa fête.”

Alain Orsoni, triste devin

Au début des années 1990, les scissions internes au sein des mouvements indépendantistes corses grandissent au même rythme que le nombre d’assassinats et des menaces qui planent autour de lui. Interlocuteur privilégié entre le gouvernement et le FLNC au début des années 1990, Orsoni prend une décision crève-cœur : il doit quitter son île. En cause, des frictions entre ses propres frères d’armes, conditionnés en partie par une déstabilisation voulue par Paris. « Il y a en France des officines parallèles qui sont payées pour gérer un certain nombre de situations politiques sensibles. Ces officiers ont travaillé pour que les inimitiés se transforment en haine, et les nationalistes ont été suffisamment bêtes pour tomber dans le panneau. C’est aussi pour cette raison que j’ai mis fin à mon engagement politique. Qu’est-ce que j’allais dire aux Corses ? On se tire les uns sur les autres et on aspire à gérer notre île ? Ce n’était plus possible », expliquait-il dans nos colonnes.

Machine à sous au Nicaragua et grève de la faim

Il s’exile en Amérique centrale à partir de 1996, et revient sur l’Île de Beauté à intervalles réguliers. Devenu consultant de l’équivalent de la Française des jeux au Nicaragua, pizzaïolo à Miami puis résident à Barcelone, Orsoni rentre enfin chez lui en 2008, moment où il devient président de l’AC Ajaccio en prenant la suite de son ami Michel Moretti, artisan de la remontée de l’ACA dans l’élite au début des années 2000 et qui a mis fin à ses jours après avoir longuement lutté contre la maladie. Un début de mandat mouvementé pour Orsoni, qui échappe à une tentative d’assassinat orchestré par la « bande du Petit Bar » et la famille Castola, avec qui il a fait des affaires lors de son exil centraméricain. Soupçonné d’avoir orchestré le meurtre de Thierry Castola, le dirigeant de l’AC Ajaccio est de nouveau incarcéré, tout comme son fils Guy, mais relâché faute de preuves et après une grève de la faim longue de 36 jours, pour protester contre les conditions de détention de son fils. Pendant ce temps-là, la guerre des clans sévit toujours, et le football va de mieux en mieux. De 2012 à 2014, l’Ajaccio d’Orsoni passe trois saisons dans l’élite et parvient à attirer des joueurs de renom comme Adrian Mutu ou encore Guillermo Ochoa.

C’est pourtant dans ce contexte en apparence prospère qu’Alain Orsoni perd de nombreux proches à lui dans des assassinats, dont l’avocat du club Antoine Sollacaro en 2012. Moment choisi par l’intéressé pour tenter de démonter son propre mythe : « C’est quoi le clan Orsoni ? Est-ce qu’il fait du racket ? Est-ce qu’il est investi dans l’immobilier en Corse ? Est-ce qu’il est investi dans le jeu en Corse ? Est-ce qu’il contrôle le trafic de drogue ? Non, jamais. Moi, je n’ai jamais été impliqué dans une affaire de droit commun. Le clan Orsoni, c’est un fantasme », expliquait-il à iTélé en 2012. La lente descente aux enfers de l’AC Ajaccio sur le plan économique (malgré une remontée sportive en 2022-2023) s’accompagne de l’éloignement du club d’Orsoni, au moment où il était censé le sauver. À partir de 2016, Alain et sa famille s’installent dans son cher Nicaragua, où il était autrefois d’un des magnats de la machine à sous, et gère l’ACA en TT, où il revient régulièrement.

Je n’ai jamais été impliqué dans une affaire de droit commun. Le clan Orsoni, c’est un fantasme.

Alain Orsoni

Cette vie un peu plus loin des problèmes ne lui permettra cependant pas de redresser son club, qui n’échappe pas au dépôt de bilan en septembre dernier par la DNCG, faute de garanties bancaires, et à une redescente forcée au niveau amateur (Régional 2). C’est à ce même moment que le dirigeant lâchait son poste de président, avant de ne plus apparaître publiquement jusqu’à ce 12 janvier fatidique. « Alain Orsoni était un homme parfaitement attachant, loin de ce qu’ont pu en dire certains. C’était tout sauf un voyou », explique son avocat Jean-Félix Luciani à L’Équipe. Rattrapé par ses brouilles politiques d’antan, ses bisbilles avec les grandes familles de Corse ou par cette fin sportive en eau de boudin ? C’est probablement cet engrenage inarrêtable qui a conditionné la terrible vengeance orchestrée à Alain Orsoni, dont la disparition démontre que le grand banditisme et les vieux antagonismes sont encore bien d’actualité sur l’Île de Beauté.

L’ex-président de l’AC Ajaccio Alain Orsoni a été assassiné

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