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Foot et théâtre : Magdebourg prend la clé des chants

Par Julien Duez

Le 10 septembre dernier, à l’occasion de l’ouverture de la saison du théâtre de Magdebourg, des supporters du 1. FCM, pensionnaire de 2. Bundesliga, sont montés sur scène pour y interpréter une sélection de chants cultes de leur tribune, en compagnie de quelques musiciens. Un projet initié par le Suisse Julien Chavaz, qui entend montrer que les deux mondes ont, malgré les apparences, beaucoup de choses à se raconter.

Les voilà qui sortent un à un de la grande porte du Theater Magdeburg, telles des vedettes des planches, saluant d’un geste de la main la petite foule massée sur le parvis de l’édifice. Toutes et tous portent leur maillot bleu et blanc sur le dos, mais que l’on ne s’y trompe pas : la rencontre entre le FC Magdebourg et Greuther Fürth n’est prévue que le lendemain après-midi. Il n’empêche : au vu du départ catastrophique du récent promu en D2 allemande (seulement quatre points pris avant la huitième journée), un peu de soutien en dehors du Heinz-Krügel-Stadion ne sera pas de refus. Pendant trois sessions de vingt minutes chacune, les voici qui entonnent à pleins poumons les hymnes qui rythment habituellement les matchs de leur club de cœur, le seul à avoir remporté une Coupe d’Europe du temps de la RDA. C’était en 1974, lorsque Magdebourg avait triomphé face à l’AC Milan au Kuip de Rotterdam en finale de la C2. Depuis la réunification allemande, l’écurie de Saxe-Anhalt a connu des fortunes diverses dans les divisions inférieures, mais son aura n’a jamais disparu auprès des locaux. « Quand on arrive à la gare, le premier truc que l’on voit, c’est le grand fan-shop en face, où l’on peut acheter des maillots, des écharpes, des assiettes ou des tasses à café. Ce n’est pas le même niveau que la boutique du PSG, mais c’est quand même quelque chose », pose Julien Chavaz, intendant général du théâtre local depuis cet été.

Originaire de Fribourg, ce jeune quadra a très vite voulu jeter un pont entre deux institutions de sa nouvelle ville : « À Magdebourg, j’ai découvert une certaine forme d’exotisme, surtout pour moi qui viens de Suisse. Déjà, au niveau architectural, avec ces grands bâtiments et ces larges avenues héritées de l’époque de la RDA, on découvre un potentiel de développement exceptionnel, analyse-t-il. Ensuite, il y a le rapport particulier des gens avec leur théâtre, surtout à l’Est : c’est vraiment un élément constitutif de la ville. Quand vous jouez à Sim City, vous devez placer la caserne des pompiers ou le zoo, là il y a le théâtre en plus. Les gens entretiennent presque un rapport « service public » avec lui. Ça ne veut pas dire pour autant que 100% de la population va au théâtre, mais, comme dans un club sportif, une partie d’entre elle s’intéresse aux arrivées et au départ au sein de l’équipe. » Pour Chavaz, déménager de Fribourg à Magdebourg équivaudrait presque « à passer d’une équipe de D3 à une autre de D1, en matière de rayonnement et de productions annuelles ». Et surtout, l’homme y a trouvé une occasion de mettre en place un projet qui lui tenait à cœur depuis longtemps : faire sortir des chants de supporters de leur théâtre habituel : le stade.

D’une scène à l’autre

L’idée en soi n’est pas complètement nouvelle. Julien Chavaz en avait expérimenté les prémices il y a quelques années, dans le cadre d’un petit festival d’art contemporain : « Là d’où je viens, à Fribourg, le sport national c’est le hockey sur glace. En Suisse, il fait un peu office de deuxième discipline, comme le rugby en France ou le handball en Allemagne. Dans les patinoires, ça résonne beaucoup et du coup, les chants de supporters revêtent presque un effet cathédrale. Il y a 8000 – 9000 personnes qui viennent à chaque fois, ce n’est pas beaucoup, mais ça donne une ambiance assez remarquable. » Cet effet cathédrale, Chavaz l’a exploité à travers des chanteurs d’opéra, recrutés pour interpréter des chants de supporters du Hockey Club Fribourg-Gottéron : « Quand des gens qui ont des aptitudes vocales extraordinaires se mettent à chanter, ça donne presque envie de pleurer. C’est aussi très poétique, parce que ce sont deux mondes qui se rencontrent. »

À Magdebourg, l’intendant a ainsi mis en scène le projet inverse, mais en suivant la même logique : « La base du théâtre, c’est prendre une chose qui existe et lui donner une nouvelle lumière. Le chant de supporter, c’est un acte relativement simple, mais quand c’est répété, que des musiciens les accompagnent, cela donne un produit extraordinaire. J’ai toujours été très attaché à ça et très curieux de voir à quel point la musique se transmet d’une façon pas du tout scientifique. Pourquoi tel chant se retrouve à Manchester, à Lyon ou à Magdebourg et pas à Dresde ou à Toulouse ? Qui invente les paroles ? Comment se transmettent-elles ? Il n’y a pas de répétition, pas de chef d’orchestre et pourtant, ça fonctionne et c’est lié à des émotions fortes. Je voyais cela comme le fait de gens qui chantent un peu éméchés le dimanche après-midi en plein soleil et je voulais voir ce que cela donnerait si l’on donnait un autre cadre à cette musique. »

Venez comme vous êtes

Pour la partie technique, il faut se tourner vers Martin Wagner. Bien que né à Dresde, l’homme a remonté l’Elbe pour poser ses valises à Magdebourg en 2006. Aujourd’hui âgé de 52 ans, il occupe le poste de chef de chœur. Après avoir rencontré des représentants des supporters du FCM au conseil d’administration il y a quelques mois, Martin a réussi à convaincre une cinquantaine de fans de se lancer dans l’aventure, en enchaînant les répétitions pendant l’été : « Ce qui était intéressant pour moi, c’était de ne pas travailler avec des chanteurs professionnels. Pour participer, il n’y avait aucun prérequis vocal, seulement l’envie de faire partie de l’aventure. La différence avec les chanteurs avec lesquels j’ai l’habitude de travailler, c’est qu’ici, il ne fallait pas leur présenter les chants étudiés, pour la simple raison qu’ils les connaissent déjà, ainsi que les mélodies. Les premières répétitions ont donc surtout été l’occasion pour moi de faire connaissance avec ce matériel musical. »

Entre deux fredonnements de chants qui rappellent les grandes heures de l’histoire du FCM ou se résument simplement à quelques formules d’encouragements classiques, Martin admet qu’il lui est difficile d’en sortir un du lot. « Comme il n’existe pas de CD ou de livre qui compilent les chants de supporters, il a d’abord fallu se constituer notre propre bibliothèque, que ce soit en allant au stade ou en visionnant un tas de vidéos sur YouTube. Mais pendant le match, c’est la partie en elle-même qui dicte que tel ou tel chant sera entonné. Là, nous étions dans un contexte différent, celui de la scène, et il a donc fallu faire une sélection tous ensemble, pour finalement obtenir une sorte de pot-pourri qui correspondait à chacun des chanteurs. » C’est ainsi qu’en écoutant le résultat final, on note un certain nombre de marqueurs temporels indiquant l’époque à laquelle un chant a été créé, tant par rapport à la mélodie qui l’accompagne (celle-ci pouvant aller de I am Sailing de Rod Stewart à L’Hymne à la joie de Beethoven) que dans la rythmique, qui oscille entre le rock et une atmosphère plus solennelle. « Pour les supporters, cela a été aussi l’occasion de se repencher sur leur répertoire dans un cadre nouveau, conclut Martin. Par exemple, pendant les répétitions, ils me disaient :« Non, ce chant-là, on le chante beaucoup plus bas », et je devais donc transposer la partition de telle sorte à rendre l’air moins aigu. Parfois, cela conduisait aussi à des débats entre eux, pour savoir si par exemple telle strophe était encore vraiment chantée, ou bien si elle était entrecoupée de salves d’applaudissements. C’était vraiment très intéressant de les voir étudier un pan entier de leur culture de supporters. »

La représentation, elle, a été un franc succès. Accompagnés de quelques musiciens – comme une autre manière de réinventer le chant de supporters -, les participants ont mis le feu au parvis de l’opéra. Un choix de lieu complètement assumé par Julien Chavaz : « La raison pour laquelle ils ne se sont pas produits sur la scène, c’est qu’on voulait faire se rencontrer le Théâtre et la ville. On visait un public de passants. Et ce qui était marrant, c’est que la dernière représentation a eu lieu à 18h, une heure avant la grande première à l’opéra, ce qui implique la présence d’un public de notables sur leur 31, qui s’attendait à rentrer boire leur coupe de mauvais champ’ – parce qu’on est en Allemagne – comme d’habitude. Mais là, tout d’un coup, ils voient des dizaines de supporters aux couleurs du club, avec de la musique et des effets pyrotechniques qu’on a l’habitude d’utiliser au théâtre. » Cela suffira-t-il à les voir dans les travées du Heinz-Krügel-Stadion ? En tout cas, Julien Chavaz a de la suite dans les idées : « On est déjà en train de réfléchir à un nouveau projet pour fêter le jubilé de la victoire du FCM en Coupe d’Europe. On ne sait pas encore quelle forme cela prendra, mais on en discutera assurément avec le club. » Pour l’anecdote, au lendemain de la représentation, Magdebourg a gagné 2-1 face à Greuther Fürth. Le théâtre des rêves serait-il finalement un concept universel ?

Par Julien Duez

Photos : Nilz Böhme.

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