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Zlatko Dalić : « Deschamps a toujours été obsédé par la victoire mais respectueux de l’adversaire »

À l’aube de la dernière compétition de Didier Deschamps en tant que sélectionneur de l’équipe de France, son meilleur rival, le Croate Zlatko Dalić, revient sur une relation qui a eu pour point d’orgue une finale de Coupe du monde en 2018. Et forcément, ça marque des hommes.
Sept matchs, sept batailles, sept histoires. Didier Deschamps et Zlatko Dalić sont de la même génération (57 ans pour l’un, 59 pour l’autre) et ils partagent plus qu’une formidable longévité aux commandes de leur sélection nationale respective. Si la Ligue des nations les a amenés à se croiser une paire de fois (six duels), c’est surtout leur première rencontre au sommet du foot mondial, un certain 15 juillet 2018 à Moscou, qui les a liés à tout jamais. Le Français en est sorti vainqueur, c’est vrai, mais cela n’a pas empêché les deux hommes d’entamer une relation basée sur le respect. Alors que d’autres professionnels n’ont pas manqué d’analyser de vive voix les 14 ans de mandats de Didier Deschamps à la tête des Bleus, Zlatko Dalić a lui pris le temps d’écrire dans un long mail tout ce qu’il pense de son meilleur rival, et ce, quelques jours avant d’entrer lui aussi dans une nouvelle Coupe du monde. En attendant la huitième et dernière confrontation ?
Le bilan. Les résultats parlent d’eux-mêmes : tout ce que je puisse faire, c’est le féliciter pour tout ce qu’il a accompli avec la sélection nationale française. Quand vous gagnez une Coupe du monde comme il l’a fait en 2018, vous inscrivez votre nom dans l’histoire. Au-delà de ça, Didier Deschamps a aussi enchaîné de grandes performances, que ce soit la finale du Mondial au Qatar ou la finale de l’Euro 2016. Avec un peu plus de chance, il aurait pu remporter ces deux trophées supplémentaires. Il mérite tous ces succès parce qu’il a toujours fait preuve de beaucoup de respect envers sa fonction, ses joueurs et ses adversaires.
La recette du succès. Nous connaissons tous le vivier exceptionnel de joueurs dont dispose la France, grâce à l’incroyable travail réalisé pour le développement des jeunes talents. N’importe qui rêverait d’avoir à choisir parmi tant de joueurs d’élite pour composer sa sélection. Mais il n’est pas pour autant facile d’obtenir des résultats avec une telle constance, dans un environnement où les attentes sont énormes. C’est pourquoi j’admire particulièrement le fait qu’il ait réussi à rester sélectionneur de l’équipe de France pendant si longtemps. Quand vous regardez le documentaire sur l’équipe de France de 2010 (Le Bus, NDLR), vous pouvez vous rendre compte à quel point il est difficile de maintenir une unité dans une équipe et à quel point cette unité est primordiale pour avancer. Deschamps, lui, sait comment sélectionner les bons joueurs, ceux qui se sacrifieront pour l’équipe. Ce n’est pas évident quand on a une abondance de joueurs de qualité à disposition. Du fait de son expérience en tant que joueur, il connaissait déjà les ingrédients pour gagner une Coupe du monde. Ça l’a sans aucun doute aidé. Je crois aussi qu’il sait comment s’entourer des bonnes personnes et les résultats montrent clairement que lui et son staff savent préparer leur équipe psychologiquement et techniquement.
L’impression que j’avais de lui en tant que joueur est restée la même que celle que j’ai du coach : un compétiteur obsédé par la victoire qui respecte ses adversaires quand il gagne, et qui vient leur serrer la main quand il perd.
Le respect. Dans le foot comme dans la vie, le respect est pour moi la base de tout. Je m’attache à le montrer à tout moment à mes joueurs mais aussi aux joueurs et coachs adverses. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai toujours gardé Didier Deschamps en haute estime : malgré les succès, il a toujours respecté tous ses adversaires. L’impression que j’avais de lui en tant que joueur est restée la même que celle que j’ai du coach : un compétiteur obsédé par la victoire qui respecte ses adversaires quand il gagne, et qui vient leur serrer la main quand il perd. C’est essentiel dans le football.
France 1998. J’étais dans les tribunes en 1998 quand la France avait battu la Croatie. J’ai évidemment un souvenir encore très précis de cette demi-finale parce que c’était la grande génération croate, celle qui a bâti les fondations de tous les succès qui ont suivi et qui a prouvé qu’un petit pays comme le nôtre pouvait rivaliser avec n’importe qui. Si Lilian Thuram n’avait pas marqué immédiatement après la magnifique action d’Asanović et Šuker, qui sait comment l’histoire aurait pu finir ? La France avait aussi une équipe incroyable, et Deschamps y jouait un rôle primordial en tant que leader.

Le style Deschamps. Il n’était pas le plus beau joueur à voir sur le terrain, mais il avait une approche pragmatique, engagée et tournée vers le résultat. Je pense que Deschamps est exactement le même en tant que coach : à la recherche constante de la meilleure façon pour remporter un match plutôt que de produire du beau jeu. Cela ne veut pas dire pour autant que son équipe de France n’a pas disputé de nombreux matchs magnifiques et spectaculaires, à commencer par la dernière finale de la Coupe du monde. Je qualifierais le style de M. Deschamps de pragmatique. Il trouve la meilleure façon, avec les joueurs dont il dispose, d’affronter l’adversaire qui se présente devant lui.
La finale. La finale en Russie est certainement inoubliable pour de nombreux Français et de nombreux Croates. Naturellement, on se souvient toujours plus facilement d’un moment glorieux, mais nous sommes également immensément fiers que la Croatie, malgré sa petite taille, ait atteint la finale de la Coupe du monde de football et se soit présentée au monde sous son meilleur jour. En première mi-temps, nous avions été excellents, peut-être même meilleurs que la France. C’est dommage que nous soyons rentrés au vestiaire menés au score. Nous nous demanderons toujours comment le match aurait pu se terminer si les deux décisions arbitrales importantes – la faute inexistante avant le premier but de la France et la décision controversée d’accorder un penalty – avaient tourné dans l’autre sens. Mais cela ne m’a pas empêché de féliciter sincèrement tous les joueurs et le sélectionneur Deschamps pour ce titre mérité.
Nous avons tous les deux perdu notre père le même jour, une semaine avant le match, ce qui est une coïncidence assez incroyable.
La compassion. Il y a un moment dont je me souviens très bien : notre match à Split en 2022, et pas seulement pour des raisons sportives. Nous avons tous les deux perdu notre père le même jour, une semaine avant le match, ce qui est une coïncidence assez incroyable. Ce match a eu lieu peu de temps après ces pertes, et nous nous sommes présentés nos condoléances avant le coup d’envoi.
La rivalité. Nous nous sommes affrontés à de nombreuses reprises, tout comme j’ai souvent affronté l’équipe d’Angleterre de Gareth Southgate. Ce sont les deux entraîneurs contre lesquels j’ai le plus souvent joué, et j’ai un immense respect pour chacun d’eux, tant pour ce qu’ils ont accompli que pour la manière dont ils y sont parvenus. Je suis fier que la Croatie ait atteint un niveau qui lui permette d’affronter régulièrement de si grandes équipes, et que ces matchs soient souvent très serrés – et qu’ils tournent parfois en notre faveur. J’espère que nous nous retrouverons lors de cette Coupe du monde, mais si ce n’est pas le cas, je suis heureux que nous ayons réussi à nous imposer à Paris en Ligue des nations et à remporter notre première victoire contre la France, ce qui était très important pour nous dans cette rivalité. Je garde un excellent souvenir de cette victoire, qui était extrêmement importante pour nous à l’époque, car elle nous a permis de décrocher par la suite une place pour la phase finale de la Ligue des nations. Je dirais aussi que je suis fier de la façon dont nous avons globalement rivalisé avec la France, fier d’avoir pu leur tenir tête à armes égales lors de la plupart de nos rencontres.

Blažević. Nous avons le même mentor : Miroslav Blažević. Ćiro, comme on l’appelle en Croatie, était un personnage unique et une personne exceptionnelle à qui je dois énormément. Sans lui, je ne serais probablement jamais devenu entraîneur. Il m’a appris beaucoup de choses, mais surtout à quel point l’ambiance et la cohésion sont essentielles à la réussite d’une équipe, et à quel point un entraîneur doit être concentré pour maintenir ces éléments au plus haut niveau.
Je ne peux pas parler au nom du sélectionneur Deschamps, mais pour moi, l’explication est simple : aussi forte que soit la pression, plus grand encore est le privilège.
Tenir sur la longueur. Je sais à quel point la pression et les attentes sont fortes en Croatie, et j’imagine que c’est pareil en France. Je ne peux pas parler au nom du sélectionneur Deschamps, mais pour moi, l’explication est simple : aussi forte que soit la pression, plus grand encore est le privilège. Être sélectionneur de son pays est un immense honneur. C’est le plus beau et le plus important des rôles que je puisse endosser dans ma carrière. Cela me permet de rester compétitif, ambitieux, motivé et désireux de nouveaux succès, car je sais à quel point les résultats de l’équipe nationale comptent pour toute la nation.
L’évolution du groupe. Comme dans toutes les équipes nationales, les joueurs changent au fil du temps. Au Qatar, nous avions 18 nouveaux joueurs par rapport à la Russie, ce qui représentait une transition considérable, mais nous avons tout de même réussi à atteindre les demi-finales et à remporter la médaille de bronze. C’est pareil avec la France. Les joueurs changent, mais le niveau reste au plus haut. Je pense que le sélectionneur Deschamps s’adapte très bien à ces changements et qu’il est capable d’ajuster sa philosophie de jeu à l’effectif dont il dispose à un moment donné.

Les critiques. Vous voyez à quel point c’est difficile d’être sélectionneur d’une équipe nationale ? Même quand on remporte tout, il y aura toujours des détracteurs. Préféreriez-vous pratiquer « le plus beau football du monde » et être éliminé dès la phase de poules ? Dans le football, il n’est pas facile de concilier beau jeu et résultats, et au bout du compte, seuls les résultats comptent vraiment.
Les particularités du job. Je pense que c’est difficile pour les sélectionneurs nationaux, car nous passons beaucoup moins de temps avec nos joueurs que les entraîneurs de club. Même avant les grands tournois, nous disposons généralement d’à peine deux semaines de préparation, soit peut-être un tiers du temps dont dispose un entraîneur de club avant une nouvelle saison. C’est pourquoi sélectionner les bons joueurs est de loin la tâche la plus importante : des joueurs qui correspondent à la vision que l’on a, qui sont prêts à faire passer l’équipe avant tout et à se sacrifier pour son succès. Il faut une excellente ambiance au sein de l’équipe et avoir la capacité de gérer la pression que ces compétitions entraînent dans chaque pays.
Dans la légende. Quand on remporte la Coupe du monde en tant que joueur, puis à nouveau en tant qu’entraîneur, on rejoint un cercle très restreint et très select. Je tiens à féliciter M. Deschamps pour cet exploit. Malgré tous ses succès, il est resté respectueux, mesuré et courtois. Je lui souhaite sincèrement beaucoup de succès dans la prochaine étape de sa carrière et, surtout, beaucoup de bonheur et d’épanouissement dans sa vie personnelle.
L’équipe de France perd le bronze aux tirs au butPropos recueillis par Mathieu Rollinger





















































