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Pause hydratation : de l’eau à leur moulin tactique

Par Brice Bossavie
9' 9 minutes
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Pause hydratation : de l’eau à leur moulin tactique

Décriées pour leur aspect commercial, les pauses hydratation transforment le déroulé des matchs de la Coupe du monde 2026 en passant de deux mi-temps à quatre quart-temps. Une configuration inédite qui permet aussi aux entraîneurs de beaucoup plus échanger tactiquement avec leurs joueurs, comme lors d’un temps mort. L’occasion d’en parler avec des entraîneurs de basket et de hand.

Depuis les matchs de préparation fin mai, elle hante les couloirs des salles de presse : en l’espace de quelques semaines, la question « pause fraîcheur » est devenue un classique des conférences des sélectionneurs de la Coupe du monde. Parmi toutes les nouveautés offertes par la FIFA, la mise en place obligatoire d’une pause de trois minutes pour s’hydrater au milieu de chaque mi-temps anime tous les débats depuis le début de la compétition, pour le plus grand bonheur des annonceurs. Et le désarroi des sélectionneurs.

« C’est bien pour vous, diffuseurs, d’avoir la page de pub, mais ça change le football d’avoir ces 3 minutes. » En mars dernier, Didier Deschamps, comme de nombreux autres de ses pairs, se lamentait de cette pause forcée après la victoire des Bleus face au Brésil aux États-Unis. « Peu importe l’équipe, si elle est dans un temps fort, trois minutes, ça casse tout. » Un constat lucide, tant l’application de cette règle – qui ne tient pas compte des conditions climatiques de chaque match et s’applique à toutes les rencontres – semble avoir été pensée pour pouvoir rentrer encore plus de pub plutôt que pour le bien-être des joueurs.

Pour moi, c’est davantage une pause coaching qu’une pause fraîcheur. Si on est assez malins, cela peut avoir un impact.

Rudi Garcia

Au milieu de ce concert de lamentations, un homme a pourtant fini par faire ce que ses confrères n’osaient pas jusque-là : voir le verre à moitié plein. Face aux journalistes à Seattle lundi, Rudi Garcia a décidé de faire preuve d’optimisme, avant d’affronter l’Égypte avec la Belgique : « Pour moi, c’est davantage une pause coaching qu’une pause fraîcheur. Si on est assez malins, cela peut avoir un impact. Pendant nos deux matchs amicaux, c’était intéressant de pouvoir passer des consignes tactiques supplémentaires ». Avant d’ajouter : « Peut-être qu’un jour on en viendra aux temps morts comme au basket, où le coach pourra demander à parler à son équipe. »

Un grand coca s’il vous plaît.
Un grand coca s’il vous plaît.

Le même jour, Didier Deschamps nuance étonnamment lui aussi son avis, en réponse à une question posée sur le sujet – via nos confrères – par notre ami et collègue emprisonné, Christophe Gleizes : « Évidemment, ce sont des moments de pause, pendant trois minutes on peut avoir les joueurs proches. Ça laisse la possibilité de modifier certaines choses par rapport aux 22, 23, 24 minutes qui se sont écoulées. Que ça nous laisse à nous, coachs, une parenthèse ou deux parenthèses, oui, c’est la réalité. C’est quasiment quatre quart-temps. Donc les joueurs et les coachs s’adaptent. » Jusqu’à revoir positivement les pauses fraîcheur ?

Outil en plus

Pouvoir parler à ses joueurs deux fois dans le match en pleine mi-temps offrirait-il des nouvelles opportunités tactiques ? À écouter ceux qui ont déjà dû composer avec cette particularité, la réponse semble être plutôt oui. « En MLS, c’est quelque chose de très commun, et je l’ai utilisé pour parler individuellement à mes joueurs ou leur montrer des choses tactiquement », explique Wilfried Nancy. Coach remarqué aux États-Unis pour ses bons résultats avec le CF Montréal puis Columbus Crew, le Guadeloupéen aura utilisé durant ses quatre années en tant que coach principal les pauses hydratation pour rappeler des consignes et vite s’adapter. « Il m’est arrivé plusieurs fois d’attaquer avec un schéma tactique préparé en début de match, puis de décider de changer au milieu de la mi-temps. Le fait d’avoir ce moment-là à la 22e minute m’a permis de parler aux joueurs et de leur montrer visuellement ce qu’on allait changer, avec un board au bord du terrain. Et j’ai vu que ça avait changé quelque chose au match suivant. »

Ça peut être un outil en plus de coaching et de management, pour la tactique, mais aussi pour du psychologique.

Wilfried Nancy

L’anecdote rappelle cette image insolite de Mauricio Pochettino, ordinateur dans les mains, avec ses joueurs autour de lui, en train de profiter de la pause fraîcheur de la première mi-temps d’un match face au Sénégal pour réorganiser tactiquement ses joueurs. « Ça peut être un outil en plus de coaching et de management, pour la tactique, mais aussi pour du psychologique, résume Wilfried Nancy. Je pouvais parfois profiter de ce temps-là pour aller voir mon attaquant qui ne marquait pas et lui dire : “Reste sur ta tâche, ça va venir.” Ça me permettait de les faire revenir au moment présent. »

Derrière cette vision plutôt positive de la chose, une autre (grande) partie du football est pourtant beaucoup plus dubitative sur l’apport tactique de la chose. Voire agacée. Au téléphone, Christian Gourcuff ne mâche pas ses mots lorsqu’il faut donner son avis sur des matchs en quatre périodes au lieu de deux : « Le problème, c’est pourquoi est-ce qu’on fait ça ? C’est purement commercial. On essaye de trouver des arguments pour que ce soit perçu positivement, mais la vraie raison reste de mettre de la pub en plus. » Selon le coach historique des Merlus, le principe même de ces pauses remettrait ainsi en question l’éthique sportive du football : « Un match de foot repose sur une dynamique. Et quand on le saccade, évidemment qu’on casse cette même dynamique. Une équipe qui travaille l’adversaire, qui l’use pour faire la différence, va se retrouver cassée dans son rythme. Comme le football est un sport assez fragile au niveau psychologique, avec un écart de points faibles, la dynamique est plus précieuse que dans d’autres sports où l’équipe la plus forte a d’avantages de chances de faire la différence. »

Passion temps morts

Fractionner le temps de jeu et casser la dynamique à l’image des pauses fraîcheur, le basketball et le handball connaissent. Inscrits dans leurs règles, les temps morts permettent aux coachs de ces deux sports de demander l’arrêt du jeu, tout en ayant même des quart-temps pour le basket. Des occasions de parler avec les joueurs – et d’embêter l’équipe adverse – à des moments ici choisis par les coachs. Figure incontournable du basket en France, notamment sur beIN Sports qui diffuse l’intégralité de la Coupe du monde en France, Jacques Monclar résume la chose avec son bagout historique : « Le coach en basket est peut-être celui qui peut le plus intervenir sur un match dans le sport. Vous pouvez stopper le jeu, les joueurs vous entendent, bien sûr que ça peut changer un match ! Je suis sûr que des pointures comme Luis Enrique ou Jürgen Klopp seraient contents de pouvoir échanger avec leurs joueurs en pleine rencontre. C’est une richesse de pouvoir directement communiquer avec ses joueurs. » Il fait une analogie : « C’est comme si vous aviez votre rédacteur en chef qui vous faisait des retours en direct pendant que vous faites votre article. Ça aide quand même ! »

Vous avez un plan. Et souvent rien ne se passe exactement comme prévu. Plutôt que d’attendre la mi-temps, on a cette possibilité de recadrer.

Julien Mahé, coach de Nanterre 92

Porté par des résultats enthousiasmants cette année avec Nanterre 92, Julien Mahé a été élu meilleur entraîneur de la saison 2025-2026 de Betclic Elite en basket. Une récompense qu’il a sans doute récoltée en échangeant avec ses joueurs en pleine partie au bord du terrain : « Je me suis toujours demandé comment les coachs de ce sport peuvent avoir une influence et donner des consignes aux joueurs qui sont très loin d’eux, à l’autre bout du terrain. Les pauses fraîcheur vont offrir aux entraîneurs de la Coupe du monde de nouvelles possibilités d’intervenir sur le sort de leurs équipes. » Il explique : « Quand vous préparez un match de basket, vous avez un plan. Et souvent rien ne se passe exactement comme prévu. Plutôt que d’attendre la mi-temps, on a cette possibilité de recadrer les joueurs et de leur expliquer des choses tactiquement en plein milieu du match, avec un temps mort et on s’en sert énormément. » L’arrivée des 3 minutes de pause intrigue forcément cet amateur de ballon rond : « Je pense notamment aux coups de pied arrêtés dans le foot, qui ont de plus en plus de combinaisons tactiques collectives élaborées à l’avance. La pause fraîcheur peut vraiment aider là-dessus. Ça casse peut-être un peu le rythme, mais ça offre de nouvelles choses en matière de coaching. »

Un impact sur les fins de matchs

Un constat que dresse aussi le monde du handball, représenté par Olivier Krumbholz. Entraîneur de référence avec quinze médailles avec les Bleues (dont une en or olympique en 2021 à Tokyo), le Mosellan voit aussi d’un œil curieux l’apparition des pauses fraîcheur à la Coupe du monde : « Le football n’a pas les mêmes habitudes que nous, donc ce sera intéressant de voir les coachs qui vont essayer d’utiliser tactiquement ce moment, et ceux qui vont le considérer comme un simple moment de récupération. J’ai en tout cas vu des changements dans la dynamique d’un match après un temps mort. Dans le handball, il y a un chasseur et une proie. Et quand vous êtes la proie, ça vaut le coup d’inverser. »

Pour illustrer sa pensée, il se remémore un souvenir : dans la chaleur de Rio à l’été 2016, les handballeuses françaises sont en train de sentir le vent de la fin de compétition se rapprocher en quarts de finale des Jeux olympiques face à l’Espagne. Depuis son banc, Krumbholz décide alors d’essayer d’influer sur le scénario du match. Menées 12-5 à la mi-temps, les Bleues vont alors entamer une remontada qui va marquer l’histoire de ce sport, après avoir pu discuter entre elles. « Je prends un temps mort en deuxième mi-temps à la 50e minute, parce que je sentais qu’elles commençaient à accepter la défaite, se rappelle l’entraîneur. Je leur ai alors dit : “Il y a un chemin où on ne rate rien, et où on se qualifie.” Les joueuses m’en ont reparlé après : ces mots en plein match les ont marquées et ça leur a redonné de l’énergie pour revenir à égalité. » Avant de remporter le match en prolongation.

De là à penser que le même scénario pourrait s’appliquer à la Coupe du monde cet été ? « Les temps morts qui ont le plus d’impact sont ceux que l’on prend en fin de match, constate Julien Mahé de Nanterre 92. Donc je vais être très curieux des pauses fraîcheur à la Coupe du monde, notamment en deuxième mi-temps. » Il résume : « Il y a les remplacements qui arrivent autour de ce moment-là, on se rapproche de la fin du match, et c’est évident que ça va offrir aux équipes les plus faibles un temps de récupération. Je pense que cette pause-là sera beaucoup plus marquante. » Boire de l’eau en fin de match n’aura jamais été aussi stratégique qu’à l’été 2026.

L’équipe de France a-t-elle vraiment un problème de latéraux ?

Par Brice Bossavie

Tous propos recueillis par BB, sauf mentions.

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