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Et à la fin, c’est l’Allemagne qui ne gagne plus

Tristan Claeyssen
6' 6 minutes
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Et à la fin, c’est l’Allemagne qui ne gagne plus

Après deux éditions sans disputer le moindre match à élimination directe, l’Allemagne voulait pourtant profiter de ce nouveau chapitre estival pour enfin se relancer. Cette nouvelle déconvenue pose alors une question, plus existentielle : et si la Mannschaft ne savait tout simplement plus gagner ?

C’est sans doute la plus grosse surprise de ces seizièmes de finale de la Coupe du monde. Il est un peu plus de 19 heures au Gillette Stadium de Foxborough lorsque Jonathan Tah, le défenseur central allemands, envoie sa frappe loin, très loin au-dessus de la cage d’un Orlando Gill héroïque. La joie des Paraguayens contraste avec la déception, presque le vide, qui se lit sur le visage de leurs adversaires du soir. La fin, déjà, d’une compétition que les coéquipiers de Manuel Neuer n’auront jamais vraiment pris du bon pied.

« Le football est un jeu simple : 22 hommes courent après un ballon pendant 90 minutes et, à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent. » La légendaire punchline de Gary Lineker après une demi-finale perdue par les Anglais contre la Mannschaft en 1990 n’a jamais paru aussi datée. Depuis son titre mondial en 2014, l’Allemagne voit un mythe s’évaporer. « L’équipe nationale se fissure de plus en plus. Peut-être qu’on a trop perdu ces dernières années, les adversaires ne sont plus vraiment angoissés », explique le sociologue Dominik Grillmayer. Un point de vue que partage son confrère Albrecht Sonntag qui va même plus loin sur le costume de clown que portent les joueurs de Nagelsmann. « De quoi auraient-ils peur ? », s’interroge-t-il. Le cadre est posé.

Une Allemagne moins impressionnante

Si l’on se concentre sur le jeu et uniquement le jeu du quadruple champion du monde, c’est surtout la dissonance entre la nouvelle génération et le style traditionnel de l’Allemagne qui chagrine Albrecht Sonntag : « Il y a eu une véritable révolution à partir de 2004, portée par Jürgen Klinsmann et Joachim Löw. La génération de joueurs actuelle ne semble pas en mesure de réaliser l’idée de jeu dominante et attrayante qui la sous-tend. » Le sociologue ne croit d’ailleurs pas à l’idée de la fin « d’une culture de la gagne » chez les joueurs, puisque la majorité d’entre eux participent à la Ligue des champions, sous les couleurs du Bayern Munich. C’est plutôt « une gestion des ressources humaines défaillante, notamment de la part du sélectionneur », qui est à l’origine des résultats plus que décevants. Un sélectionneur invité à aller voir ailleurs mais à propos duquel le sociologue a un avis tranché : « Il a perdu son crédit au cours de la dernière année, pour cause d’incohérences multiples, communication inappropriée à tous les niveaux, et échec dans la mission qui lui avait été confiée. » Froidement.

En matière de combativité et de détermination, oui, la sélection actuelle manque de personnalités de la trempe de Joshua Kimmich.

Albrecht Sonntag

Outre la gestion du sélectionneur, Sonntag a également son idée sur le type de joueurs qu’il manque à la Mannschaft. « En matière de combativité et de détermination, oui, la sélection actuelle manque de personnalités de la trempe de Joshua Kimmich. » Le seul qui a vraiment disputé la Coupe du monde selon une presse allemande quelque peu énervée, pour rester poli, de l’élimination. Et malgré les 11 buts inscrits par les coéquipiers de Kai Havertz sur le tournoi (dont 7 contre Curaçao), Albrecht Sonntag n’a pas de doute sur les questions que va soulever cette élimination précoce. « Il est clair que cet échec va remettre en cause la question de la formation, explique-t-il. Le football allemand ne semble actuellement pas en mesure de produire des attaquants du même niveau que d’autres nations européennes. » Le Bayern n’a d’ailleurs plus eu d’attaquant allemand depuis 2013 et Mario Gómez auteur de 113 buts en 174 matchs sous le maillot rouge et blanc. Pas vraiment une coïncidence.

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Des raisons sociologiques

Mais les raisons sportives ne sont peut-être pas les seules explications de ce naufrage allemand. Pour Dominik Grillmayer, chercheur à l’institut franco-allemand de Ludwigsburg, un pas de côté est à faire pour comprendre ce trou d’air. La difficulté que rencontrent les noir et blanc ne serait plus un échec uniquement sportif, mais bien le reflet d’une société plus fracturée qu’à l’accoutumée : « Ce dernier échec survient à un moment où la société allemande est marquée par une profonde incertitude. C’est-à-dire que l’image que les Allemands ont d’eux-mêmes est quelque peu ébranlée, explique le sociologue. « L’Allemagne a perdu son titre de champion du monde des exportations, l’industrie est en grande difficulté, elle peine à gérer les profondes transitions, ce qui vaut particulièrement pour l’automobile. La capacité d’innovation semble affaiblie par rapport à d’autres pays qui sont plus efficaces concernant les nouvelles technologies notamment. »

Autant dire que le tableau n’est pas bien réjouissant… « Et ce n’est pas tout : même au niveau politique, la confiance envers le chancelier et son gouvernement est au plus bas dans cette situation », complète Grillmayer. Comme pour illustrer cette fracture, le chancelier Friedrich Merz a mis un message sur X quelques minutes après la fin de la rencontre : « Même si cette élimination est douloureuse, quel match ! Grâce à votre engagement et à votre esprit d’équipe lors de cette Coupe du monde, vous avez enthousiasmé notre pays. Nous sommes fiers de vous. » À l’ouest.

Les grands succès de l’Allemagne en Coupe du monde ont été très espacés dans le temps – un minimum de 16 années entre chaque étoile, ponctuées d’échecs relatifs, de psychodrames, puis de renouveaux

Albrecht Sonntag

Malgré la situation difficile de l’équipe nationale, les deux hommes sont d’accord sur un autre point : le football allemand n’en est pas à ses premiers passages à vide. « Sur la longue durée, les grands succès de l’Allemagne en Coupe du monde ont été très espacés dans le temps – un minimum de 16 années entre chaque étoile, ponctuées d’échecs relatifs, de psychodrames, puis de renouveaux », explique Sonntag. Grillmayer, lui, a un exemple plus précis de ces périodes de grands déserts qui peuvent déboucher sur de grands succès : « On peut prendre l’exemple des deux championnats d’Europe consécutifs de 2000 et 2004 (éliminations en phase de groupes). Pourtant, lors de la Coupe du monde en 2002, l’équipe est arrivée en finale. Alors que personne ne s’attendait à ce qu’elle aille aussi loin. »

Cette alternance entre ombre et lumière pousse Albrecht Sonntag à mettre fin au débat facile : c’es qui le plus nul entre l’Allemagne et l’Italie ? « Les deux situations sont foncièrement différentes, parce que l’Allemagne n’a jamais été éliminée dans une phase de qualification à une Coupe du monde », explique le Franco-Allemand avant de poursuivre : « La vraie différence est que le football allemand, malgré les déboires de la Nationalmannschaft, est fondamentalement en bonne santé . Infrastructure, affluence, spectacle, gestion, finances. Qu’un club comme Fribourg, une structure associative sans investisseur ni propriétaire, arrive en finale de la Ligue Europa, est révélateur. » Le sociologue conclut : « Pour le football allemand dans son ensemble, il ne faut pas être inquiet. » Alors oui, l’Allemagne renaîtra de ses cendres, même si Sonntag s’attend, dans les prochaines semaines, à « un débat qui part dans tous les sens, avec beaucoup d’anciennes gloires qui donnent leur grain de sel. » Mais doit-on vraiment attendre l’avis de Bastian Schweinsteiger ? Pas certain.

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Tristan Claeyssen

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