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Cielito Lindo, l’autre hymne du mondial

Chanson préférée des mariachis apparue au début du XXe siècle à Xochimilco, l’universel et folklorique Cielito Lindo est désormais le Freed From Desire des supporters mexicains. En ce jour de fête de la musique, ça valait bien quelques explications.
Il a neuf doigts en tout, des yeux sans paupières et trois houppes de part et d’autre de la tête qui lui permettent de respirer dans l’eau. Voilà pour l’axolotl, animal totem de la ville de Mexico et du plan com’ de la capitale aztèque pour le Mondial 2026. Si cette petite salamandre aquatique bizarroïde est partout en centre-ville et autour du stade Azteca, elle l’est malheureusement beaucoup moins à l’état sauvage. Selon les derniers recensements, ils n’en existeraient plus qu’un petit millier dans les lacs de Xochimilco, son habitat naturel. La situation de l’ajolote (en VO), déjà en sérieux péril d’extinction, ne risque pas de s’arranger de sitôt car les réseaux de canaux créés par les Aztèques dans ce qui est aujourd’hui surnommé « la Petite Venise de Mexico » sont devenus des entonnoirs à touristes. Il faut lâcher environ 1 300 pesos – le double si vous parlez japonais – pour monter dans des barques aussi colorées que des sachets de Haribo.
À ce prix-là, les bateliers n’ont pas le droit de pagayer. Pour avancer, ils doivent pousser un énorme bâton au fond de la vase, histoire de préserver la quiétude des lieux. Une quiétude toute relative puisque les chinampas (les jardins flottants classés au patrimoine mondial de l’Unesco qui longent les canaux), sont aussi bondés de monde que le périph’ parisien aux heures de pointe. Bref, des axolotls, vous n’en verrez pas. Leur écosystème est désormais le terrain de chasse préféré des génies locaux du marketing, capables d’amarrer leur barque à la vôtre pour vous proposer des photos avec des aigles, des serpents albinos, des ponchos avec la gueule de Messi, des couronnes de fleurs, des shots de tequilas ou encore des breuvages douteux censés retirer « l’envie d’être con ». Pour un minimum de 600 pesos – le triple si vous êtes japonais – une horde de mariachis peut aussi débarquer sur votre chaloupe afin de vous interpréter le tube éternel de Xochimilco : Cielito Lindo.
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« La chanter en chœur, c’est éminemment patriotique »
Selon le grand roman national mexicain, la fameuse chanson, née au sud de la capitale et sortie de l’imagination de Quirino Mendoza y Cortés, serait une ode d’amour de son compositeur à sa femme, Catalina Martinez. Seulement voilà : le véritable berceau de Cielito Lindo se trouverait en fait de l’autre coté de l’Atlantique, en Andalousie. « Les Espagnols l’ont amené avec eux au Mexique, et en 1882, Quirino Mendoza s’en est inspiré pour composer, et surtout enregistrer, la version que nous connaissons aujourd’hui » explique Gonzalo Camacho, dont le métier est aussi peu commun que l’axolotl : il est ethno-musicologue à l’université nationale autonome de Mexico (UNAM pour les intimes). Ce spécialiste des musiques folkloriques locales assure que « tout le monde sur cette terre » a déjà écouté Cielito Lindo, « même sans le savoir ». Il ajoute : « Avant de mourir, chaque Mexicain l’aura écouté en moyenne plus de 10 000 fois. C’est LA chanson populaire et universelle par excellence, mais aussi notre deuxième hymne national ».
Avant de mourir, chaque Mexicain l’aura écouté en moyenne plus de 10 000 fois. C’est LA chanson populaire et universelle par excellence, mais aussi notre deuxième hymne national.
Apprise à l’école, et jouée dans les mariages aussi bien que dans les enterrements, la bande-son nationale qui a valu un buste à Mendoza dans le centre-ville de Xochimilco est également devenue incontournable dans les stades de foot du pays, véritables temples d’émotions collectives. Rien d’étonnant pour Gonzalo Camacho : « C’est une chanson avec une structure musicale et des paroles relativement simples, mais derrière cette apparente simplicité s’entremêlent des thèmes chers aux Mexicains comme l’amour, l’espoir, la ruralité, la nostalgie, et même la notion de résilience ». Bien avant le show de Shakira, les hymnes et le premier but contre l’Afrique du Sud, le premier vrai frisson du mondial fut ainsi le premier Cielito Lindo repris en chœur par tout l’Azteca. « Pendant le match, le public l’a reprise quatre ou cinq fois, précise Camacho. C’est la preuve que c’est un véritable espace sonore communautaire. »
C’est aussi une manière pour les supporters de faire corps avec El Tri, mais également d’exorciser l’inévitable fatalité : une énième élimination en quarts de finale du tournoi, le plafond de verre historique des Aztèques. « Cette chanson est devenue une sorte de rituel, qu’on gagne ou qu’on perde, ce qui malheureusement arrive très souvent », expliquait ainsi Miguel, un supporter de 47 ans venu spécialement du Chihuahua pour assister au match contre les Bafana Bafana, et croisé dans la porte 4 de l’Azteca en train de beugler le hit de Quirino Mendoza y Cortés en chialant d’émotion. « Le refrain de Cielito Lindo dit : “Chante et arrête de pleurer, parce que c’est en chantant que le cœur se réjouit à nouveau”, et je trouve que ça résume assez bien notre état d’esprit. On sait qu’on ne gagnera pas cette Coupe du monde car El Tri finit toujours par nous décevoir, mais on continuera toujours à supporter notre sélection, car c’est dans notre nature profonde d’être optimiste et d’aller de l’avant. »
Camacho, qui avoue ne pas avoir trop le temps de suivre le Mondial, souligne une dernière chose : « Il y a encore quelques années, le Mexique était encore très perméable à la culture américaine, c’est moins le cas désormais. J’ai l’impression que les Mexicains veulent désormais renouer avec leur histoire, se réapproprier leur culture. Chanter tous ensemble Cielito Lindo dans une compétition coorganisée avec notre grand voisin américain, c’est éminemment patriotique : c’est une façon de montrer au monde que nous sommes fiers de qui nous sommes. » Bon ben voilà, il ne leur reste plus qu’à sauver de la disparition ce pauvre axolotl.
« Si tu es un vrai Mexicain, tu ne peux pas supporter les États-Unis »Par Javier Prieto Santos, à Xochimilco




















































