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Welcome to Téhérangeles

Los Angeles abrite la plus importante communauté iranienne hors d’Iran, estimée entre 500 000 et 700 000 personnes dans le sud de la Californie. Au-delà du terrain, que se passe-t-il dans les tribunes et dans la ville pour les débuts de la Coupe du monde ? Sous quels drapeaux les supporters soutiennent leur équipe ? Reportage à « Téhérangeles ».
Quiconque habite à Los Angeles sait que Westwood, l’un des quartiers prisés du « West Side », est le siège de la communauté irano-américaine. À tel point qu’on le surnomme « Téhérangeles ». Commerces, restaurants et enseignes de toutes sortes sont parfois indiqués en farsi, et des milliers de personnes se réunissent là, à deux pas de l’université UCLA, pour manifester leur opposition au régime de la République islamique.
Pourtant, Téhérangeles est étonnamment vide en ce lundi soir. Pas de supporters en maillot dans les rues. On passe d’un restaurant à l’autre parmi ceux qui étaient indiqués sur les réseaux sociaux comme retransmettant sans doute le match. Une, deux, trois échoppes : fermées, ou ne diffusant pas la rencontre. Adlee Efraim, un ami irano-américain qui nous accompagne : « J’ai appelé six amis compatriotes pour trouver une bonne adresse, mais ils sont tous allés au stade. » Car aujourd’hui, c’est ici que l’équipe d’Iran commence son Mondial, au SoFi Stadium de Los Angeles, où elle rencontre la Nouvelle-Zélande. Et c’est ici qu’elle défiera également la Belgique ce dimanche.
Exilés et invisibilisés
Enfin : sur le Santa Monica Boulevard, le restaurant Javan diffuse bien le match. À l’intérieur, une vingtaine de personnes dînent tout en regardant la rencontre. Les plats de kebabs et le thé circulent. L’ambiance est bon enfant. Il y a surtout des familles, mélange joyeux de générations, mais aussi quelques couples. Certain.e.s ont le visage peinturluré aux couleurs de leur équipe. Des cris de joie retentissent lorsque Ramin Rezaeian marque le premier but pour son équipe.

Eli, serveuse au restaurant, s’est arrêtée deux minutes pour apprécier le ralenti. « Je suis arrivée d’Iran il y a cinq ans. Bien sûr que je soutiens l’équipe ! Aujourd’hui, ce n’est pas politique. Je soutiens l’équipe nationale depuis que je suis enfant. » Sa vie aux États-Unis ? « Avec des hauts et des bas, mais c’est sympa. » Fahrideh, elle, comprend ceux qui ne soutiennent pas l’équipe. Bien sûr, elle est ici pour le foot et nous confie son admiration sans borne pour Zinédine Zidane en apprenant qu’on est français, mais elle est aussi prête à parler politique. « Tout le monde dans la communauté irano-américaine déteste la République islamique d’Iran », affirme-t-elle.
Les gens peuvent entrer dans le stade avec un drapeau arc-en-ciel ou un drapeau MAGA pour soutenir Donald Trump mais pas avec le drapeau iranien au lion solaire ?
La plupart l’ont fuie. Ils sont arrivés aux États-Unis après avoir été menacés, emprisonnés ou même torturés par les autorités iraniennes. Certains ont du mal à ne pas voir derrière la Team Melli le régime des mollahs. « Mon mari, par exemple, voulait rester à la maison ce soir, mais je l’ai convaincu. » Elle sourit et indique un monsieur en costume, très digne, à ses côtés. « Vous savez ce qui est assez inhabituel ? », interroge-t-elle à la fin du match : « C’est qu’on a eu presque aucune image des supporters iraniens dans les gradins. »
En effet, les chaînes de télévision ne semblent pas avoir souhaité montrer ce qui s’est déroulé en tribune : l’hymne des Gardiens de la révolution conspué au début du match, et surtout ces drapeaux au lion solaire, symbole de la monarchie renversée par la révolution islamique en 1979, honni par le régime. Le pouvoir iranien avait fait savoir que son équipe arrêterait de jouer si ces drapeaux apparaissaient dans le stade. Des centaines de supporters ont pourtant bravé ces menaces et l’interdit de la FIFA, qui proscrit ce drapeau au nom de la séparation entre politique et sport.

Roozbeh Farahanipour, entrepreneur américano-iranien et élu local à Los Angeles, est furieux de cette mesure. « Je suis américain. Nous respectons notre constitution. Le First Amendment garantit la liberté d’expression. Les gens peuvent entrer dans le stade avec un drapeau arc-en-ciel ou un drapeau MAGA pour soutenir Donald Trump mais pas avec le drapeau iranien au lion solaire ? »
Les divisions en mondovision
Peu relayées dans les médias américains, et encore moins sur les chaînes sportives diffusant le match, les manifestations devant le stade ont pourtant réuni plusieurs centaines d’Iraniens venus afficher leur opposition au régime, quitte à siffler les joueurs et l’ensemble de l’équipe. À un moment, les protestataires ont même bloqué le bus iranien, retardant encore un peu plus la préparation du match. De fait, tout a été compliqué pour les joueurs iraniens. Plusieurs membres de la délégation iranienne étant soupçonnés d’entretenir des liens avec les Gardiens de la révolution, classés organisation terroriste aux États-Unis, Washington a de fait limité les visas et imposé de nombreuses contraintes à l’équipe. Celle-ci a notamment été priée de regagner le Mexique, où elle réside, dès la fin de son match, les visas n’ayant été accordés aux Iraniens que pour une journée. Les joueurs ont donc préparé la compétition dans des conditions très différentes de celles des autres sélections, sans pouvoir se familiariser avec le stade et privés d’une grande partie de leurs supporters, empêchés de voyager. L’entraîneur iranien s’est d’ailleurs publiquement plaint de ces conditions d’accueil auprès de la FIFA.
Certains joueurs ont aussi suscité l’admiration de leurs compatriotes expatriés après le geste courageux de leur descente d’avion : ils ont arboré en arrivant sur le sol américain un pin’s marqué du nombre 168, en hommage aux victimes de la frappe contre l’école de Minab. Mais gare à ceux qui oseraient s’exprimer publiquement contre le régime en place à Téhéran. L’attaquant vedette Sardar Azmoun a ainsi été exclu de la sélection après la publication d’une photographie le montrant aux côtés du dirigeant de Dubaï, jugée inacceptable par les autorités iraniennes. « Ces garçons, je ne veux que le meilleur pour eux, affirme Roozbeh. S’ils passaient dans le quartier, je les inviterais à boire un verre. J’espère qu’ils seront remarqués par des clubs européens et pourront poursuivre leur carrière là-bas. » Sur ce point, le consensus est presque total : les joueurs n’y sont pour rien.

Nazrin Rahimieh, elle, a suivi le match depuis Irvine, à près de deux heures de Los Angeles. Irvine est l’autre grand bastion de la communauté iranienne du sud de la Californie, explique cette spécialiste de la diaspora iranienne et professeure de littérature comparée à l’université de Californie à Irvine. « La sociologie y est un peu différente. Beaucoup sont arrivés plus tard et ne font pas partie de la première vague d’exilés qui ont fui la République islamique après 1979. Ils appartiennent davantage aux classes moyennes. À Westwood, on trouve aussi une importante communauté de Juifs iraniens et de chrétiens d’origine iranienne. »
Moi, je suis contre cette guerre. J’ai perdu des amis à cause de cette question. Et pourtant, cela suffit également parfois pour être accusé d’être au service du régime.
Les divisions traversent pourtant toute la communauté. « Moi-même, j’ai déjà été accusée d’être une partisane du régime par des compatriotes expatriés », raconte-t-elle. « Lorsque j’avais soutenu l’accord nucléaire conclu sous Obama en 2015, beaucoup d’universitaires et d’intellectuels ont immédiatement été qualifiés d’agents de la République islamique. J’ai vu plusieurs de mes collègues, particulièrement des femmes, être attaquées de cette façon. » Selon elle, de plus en plus de membres de la communauté se rapprochent aujourd’hui des monarchistes, partisans du retour au pouvoir du fils du Shah. « La véritable ligne de fracture est désormais ailleurs : ceux qui soutiennent la guerre et ceux qui s’y opposent. Moi, je suis contre cette guerre. J’ai perdu des amis à cause de cette question. Et pourtant, cela suffit également parfois pour être accusé d’être au service du régime. »
« Je déteste entendre cet hymne »
Nazrin explique aussi par la peur le fait qu’il y ait eu si peu d’endroits où regarder le match. « Plusieurs personnes se demandent comment ils seront perçus par le reste de la communauté s’ils affichent leur soutien à l’équipe nationale. » Mais il existe une autre peur plus concrète encore : celle de la manière dont les Iraniens sont perçus aujourd’hui aux États-Unis. « On sent de plus en plus l’idée que les Iraniens ne sont pas dignes de confiance. Comme si les 90 millions d’Iraniens soutenaient automatiquement la République islamique. C’est une vision profondément déshumanisante. » Elle regrette également le manque d’hospitalité autour de cette Coupe du monde. « Certains supporters ont pu venir, d’autres non. Beaucoup ont été empêchés de voyager. La FIFA n’a pas suffisamment défendu les valeurs que cette compétition prétend représenter. »

Ainsi la peur joue, pour les supporters iraniens, dans les deux sens. « Il y a la peur d’être vu comme proche du régime, mais aussi la peur d’être pris pour cible par les autorités américaines », explique Nazin. Même si la police de Los Angeles a affirmé qu’ICE, la police fédérale de l’immigration, ne serait pas présente aux alentours du stade ni même dans les fans zones, l’angoisse des rafles de l’été dernier est encore dans tous les esprits. Roozbeh, lui, ne regardera aucun match de l’Iran. « Je ne veux pas me faire du mal, dit-il. Je déteste entendre cet hymne. Je déteste voir ce drapeau récupéré par les Mollahs. Les seuls matchs que je vais regarder sont ceux des États-Unis. » L’homme n’est devenu citoyen américain qu’il y a quelques années, après plus de deux décennies passées dans le pays.
Toute la soirée, ou presque, les conversations auront tourné autour du régime, de la guerre, de Trump, de la FIFA ou des monarchistes. Mais au restaurant Javan, lorsque Mehdi Ghayedi a inscrit le deuxième but iranien à quelques minutes de la fin, les débats se sont interrompus pendant quelques secondes. Tout le monde s’est levé. Même ceux qui ne supportent plus la République islamique. Même ceux qui boycottent désormais l’équipe nationale. Comme si, pendant un instant au moins, il avait été possible de distinguer l’Iran de ceux qui le gouvernent.
Thomas Meunier compare l’Ukraine et l’IranPar Yann Perreau, à Los Angeles

















































