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Comment Arsenal est devenu une équipe de tireurs d’élite pour conquérir l’Angleterre

Par Maxime Brigand
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Comment Arsenal est devenu une équipe de tireurs d’élite pour conquérir l’Angleterre

Depuis quelques saisons, regarder jouer Arsenal consiste essentiellement à se taper des gros plans sur les tireurs de corner et sur Nicolas Jover, son entraîneur français en charge des coups de pied arrêtés, l’arme fatale des Gunners. Un « gain marginal » qui a remis la bande de Mikel Arteta en haut de l’affiche. Mais à quel prix ?

Voilà maintenant des mois que les mêmes questions lui sont posées, sur les mêmes scènes, avec les mêmes acteurs, et Shay Given bouillonne. Alors, en cette toute dernière soirée de janvier 2026, assis sur le plateau de Match of the Day entre la présentatrice Gabby Logan et l’ancienne internationale anglaise Steph Houghton, l’ex-gardien aux plus de 450 matchs de Premier League, chargé d’analyser un match à Leeds largement remporté ce jour-là par les Gunners (4-0) grâce, entre autres, à deux buts plantés sur corner, sort poings en avant : « Je ne veux rien enlever au mérite d’Arsenal, mais chaque semaine, je vois les mêmes organisations défensives et les mêmes conséquences. Les joueurs d’Arsenal mettent du nombre au second poteau, viennent générer du chaos devant le but adverse, finissent souvent par marquer. J’aimerais simplement que quelqu’un tente quelque chose de différent pour bousculer cette approche. »

Venu avec un schéma, Given propose alors une solution aux futurs adversaires des hommes d’Arteta, déjà dégainée par certaines équipes lors des mois précédents, comme Monaco et Brighton : installer des joueurs près de la ligne médiane, de façon à forcer Arsenal à retirer des munitions offensives dans la surface. Une option utilisée trois jours plus tard par Chelsea, avec une variante, puisque trois Blues iront se positionner au niveau de la médiane à l’exact moment de la course d’élan du tireur d’Arsenal. À défaut d’éblouir tout le monde par le jeu, voilà donc ce que sont ces Gunners, champions d’Angleterre et en finale de Ligue des champions : une équipe de NFL, maîtresse des phases arrêtées. Notamment les corners offensifs et défensifs, face auxquels les adversaires ne trouvent pas de réponse, week-end après week-end.

« J’ai séquencé 3 000 corners »

Cette histoire dure maintenant depuis un peu moins de cinq ans. Soit depuis qu’un Français, né à Berlin, ayant grandi à Agde, parti un temps étudier au Canada et qui a ensuite fait ses armes à Sète, puis à Montpellier, Brentford et Manchester City, a déboulé dans le staff de Mikel Arteta pour enfiler la parka d’entraîneur des coups de pied arrêtés. Pionnier de l’analyse vidéo en France, Nicolas Jover a aujourd’hui le visage qui s’affiche sur une fresque au pied de l’Emirates Stadium. Ce qui en dit long sur ce football 2.0, dans lequel chaque curseur de jeu est poussé et exploité au maximum. Une quête du moindre centimètre carré de détail que Jover traîne avec lui depuis toujours. « Nicolas, je l’ai rencontré lors d’une formation d’entraîneur, à la fin des années 2000. Il y avait des séances d’entraînement, des jeux, mais lui passait son temps à filmer », remet Pascal Baills, meuble du Montpellier Hérault, qui a ensuite soufflé le nom du fou du caméscope à René Girard, en quête d’un analyste vidéo au moment du retour du club de la Paillade en Ligue 1, à l’été 2009.

Diplômé de la toute première promotion du DU Analyste vidéo de la performance sportive de Montpellier en 2015, Rudy Cuni a été le stagiaire de Nicolas Jover au MHSC, lors de la saison 2014-2015. « À l’époque, il voulait deux stagiaires pour séquencer et décrypter tous les coups de pied arrêtés de Ligue 1, se souvient celui qui est désormais en charge de l’analyse vidéo aux côtés de Julien Stéphan, à QPR. Il était déjà avant-gardiste sur le sujet. Sur l’année, j’ai séquencé pas loin de 3 000 corners. Pour chaque corner, on devait annoter entre 15 et 20 informations. On a aussi étudié les touches, les coups francs… L’idée globale, pour Nicolas, était de monter une grosse base de données afin de gagner en objectivité. On savait déjà qu’environ 20% des buts étaient marqués sur coups de pied arrêtés, mais les clubs n’y consacraient pas plus de dix minutes par semaine, la veille du match, en fin de séance. »

Aujourd’hui, tout le monde est plus affûté physiquement et préparé tactiquement que jamais. Rien ne peut être laissé de côté, tout doit être optimisé. Dont les coups de pied arrêtés.

Rudy Cuni, analyste vidéo de Julien Stéphan à QPR

Explorateur de différents sports et parti au Brésil, en 2014, vivre la Coupe du monde dans le staff de la Croatie de Niko Kovač, Jover a dû patienter pour qu’on prenne vraiment au sérieux son obsession des coups de pied de coin. Sans surprise, c’est en Angleterre, où l’on aime un peu plus qu’ailleurs la recherche, les staffs XXL et les ballons en l’air, qu’on lui a donné les moyens de son ambition. À Brentford, précisément, où lui a été confiée en 2016 la succession d’un autre pionnier de l’entraînement des free kicks, l’Italien Gianni Vio. Bilan trois saisons plus tard ? Quarante-six buts enfilés sur phases arrêtées offensives (sans celui de Kai Havertz contre Burnley), un effectif conquis et plusieurs créneaux réservés pour l’exercice au cours de la semaine d’entraînement. Une petite révolution qui remonte vite jusqu’aux oreilles de Mikel Arteta, alors adjoint de Pep Guardiola à Manchester City.

Un rendez-vous de près de quatre heures plus tard, et l’ancien du PSG tombe sous le charme. Le reste est connu : après une expérience mitigée de deux ans à City avec Guardiola, Jover est appelé à l’été 2021 par Arteta, ce qui va marquer un point de bascule majeur dans la construction du projet du technicien basque chez les Gunners. « La vraie différence intervient quand le travail sur les coups de pied arrêtés devient une partie intégrante de la culture du club, pointe Rudy Cuni. Lorsque Nicolas est arrivé à Brentford, les phases arrêtées avaient été identifiées comme la première clé de performance pour monter en Premier League. À Arsenal, même chose, les coups de pied arrêtés ont été vus comme un outil central pour gagner au très haut niveau. » Et l’ancien stagios d’ajouter : « Aujourd’hui, tout le monde est plus affûté physiquement et plus préparé tactiquement que jamais, et rien ne peut être laissé de côté, tout doit être optimisé, dont les coups de pied arrêtés. Et quand, à la tête de la machine, tu as quelqu’un qui fouille le sujet dans les moindres recoins depuis près de quinze ans, le temps d’avance est forcément énorme. »

Sept tireurs, dix receveurs

Depuis qu’Arsenal s’est trouvé son gourou frenchy, les résultats sont là : trois deuxièmes places consécutives en Premier League, une demi-finale de C1. Autrement dit, après des années de lose, les Gunners sont redevenus tendance outre-Manche, et Nicolas Jover y est pour beaucoup. « Il a totalement repensé la place des coups de pied arrêtés dans le football, en les insérant pleinement dans le modèle de performance d’Arsenal, juge Damien Della Santa, autre spécialiste français de ces phases de jeu, qui a notamment travaillé à Nice et à l’OL. Si 99% des équipes, y compris en Premier League, font du football et des coups de pied arrêtés, lui a réfléchi à la chose dans un paradigme que personne n’avait vu auparavant en insérant pleinement les coups de pied arrêtés dans le modèle de performance d’Arsenal. Sa vraie force, ce n’est pas de trouver une combinaison, c’est vraiment le fait qu’il n’est pas sur le même niveau de pensée et de logique que les autres, qu’il a tracé un chemin que les adversaires n’arrivent pas du tout à comprendre et à contrer. » La preuve : rien qu’en Premier League, Arsenal a marqué plus de 70 buts sur des situations liées à des corners offensifs depuis l’été 2021.

Plus important encore que les chiffres, ce qu’a changé Jover est surtout la grille de lecture d’une phase arrêtée, où il est habituel chez les analystes de répondre à trois questions. Quel est le tireur ? Quelle est la cible ? Quels sont les déplacements des joueurs qui favorisent la réception par la cible du ballon envoyé par le tireur ? Dans ce cadre, la force d’Arsenal est son illisibilité. Ainsi, les Gunners ne possèdent pas un seul, mais au moins sept éléments capables de déclencher les centres (Rice, Saka, Ødegaard, Eze, Madueke, Martinelli, Trossard). Cette saison, Nicolas Jover a également vu les Londoniens marquer grâce à plus d’une dizaine de receveurs différents, là où Gabriel, buteur à plus de vingt reprises lors des cinq dernières saisons, est souvent le seul mis en lumière. « C’est simple: aujourd’hui, ça vient de partout, de multiples façons, et une fois sur dix, ça se termine par un but, applaudit Della Santa. C’est un chiffre qui est vraiment exceptionnel quand on sait que généralement, c’était plutôt un corner sur trente qui finissait au fond. »

L’importance des coups de pied arrêtés a totalement explosé. Désormais, il est même impossible de gagner le championnat si vous avez un bilan négatif sur ces phases de jeu, ce qui est notre cas…

Arne Slot, coach dépité

La performance est d’autant plus notable si l’on se penche sur les profils et les gabarits des différents joueurs de l’effectif. À ce jeu-là, comparé à d’autres effectifs comme ceux de Newcastle et Tottenham, Arsenal n’est pas l’équipe la mieux outillée pour être la plus dominante sur ces phases de jeu. Tous tirés rentrants, les corners des Gunners sont une histoire de chorégraphie, de routine, avec notamment plusieurs situations où l’on voit un amassement des receveurs au second poteau, empêchant alors les défenseurs adverses de garder à la fois le ballon et leur adversaire direct dans leur champ de vision. Il faut ajouter à cela un travail précis réalisé sur les angles de courses – souvent réfléchies de façon à toujours rester le plus possible dans l’angle mort de l’adversaire direct –, sur les écrans – régulièrement réalisés autour du gardien adverse pour limiter son accès au ballon –, sur les courses à vide et sur l’isolation de la zone ciblée. « C’est une innovation permanente, avec toujours de nouvelles astuces, et tout ce qui est visible ne représente que 1% de la routine, explique Della Santa. Au début de la saison, beaucoup d’équipes ont d’ailleurs essayé de copier l’amassement de joueurs au second poteau, mais n’ont pas obtenu de résultats. Tout simplement car Nicolas évolue à un niveau de détails très profond. Le copier n’est pas si simple que ça. »

« Un championnat de basket »

Sous le règne Jover-Arteta, Arsenal est également une référence pour les corners défensifs, en étant toujours en tête des formations qui concèdent le moins de buts sur ces phases. Aux abords des deux surfaces, rien n’est hasard et tout est contexte. Les Gunners ont pleinement intégré dans leur projet de jeu des circuits maximisant le gain de corners offensifs et minimisant le nombre de corners défensifs, avec des chiffres qui ne font que grossir depuis cinq saisons. Pour situer, à l’issue de la saison 2021-2022, Arsenal avait généré 9,06 expected goals sur ses corners offensifs contre 19,34 à la fin de la saison 2024-2025, ce qui est aussi un révélateur d’une tendance plus globale à l’échelle de la Premier League, où les phases arrêtées remplissent désormais toutes les bouches, au point que certaines affiches deviennent des matchs dans le match entre spécialistes des coups de pied arrêtés. « Leur importance a totalement explosé, soulignait Arne Slot, le coach de Liverpool, mi-février. Désormais, il est même impossible de gagner le championnat si vous avez un bilan négatif sur ces phases de jeu, ce qui est notre cas… »

Dans ce contexte, les derniers étés ont été très parlants. En juillet 2025, pour remplacer Thomas Frank, Brentford a fait le choix de nommer l’un de ses adjoints, Keith Andrews, qui se chargeait jusque-là de l’entraînement des coups de pied arrêtés. Un an plus tôt, le même Brentford avait reçu une indemnité de 750 000 livres pour le départ de son spécialiste Bernardo Cueva à Chelsea. Tout autour, on voit lors de chaque match les adjoints en charge de ces phases se lever, aux côtés de leur entraîneur principal, puis exploser de joie dans leur zone technique et être célébrés par des joueurs qui, dans certains clubs, reçoivent des primes à chaque but inscrit sur coup de pied arrêté. Un nouveau monde sur lequel trône Arsenal et dans lequel notre bonne vieille Ligue 1 a du mal à entrer, puisque de ce côté de la Manche seul Monaco possède dans son staff un entraîneur (Abel Lorincz, arrivé lors de l’été 2025) qui turbine à plein temps dans le domaine spécifique des phases arrêtées.

Il faut dire aussi que la « révolution Arsenal » n’est pas sans conséquence. Les gagas de Premier League n’avaient plus vu aussi peu de buts plantés dans le jeu depuis la saison 2010-2011. En septembre 2025, Arne Slot, déjà, s’était plaint du spectacle vu lors d’un bout de Brentford – Manchester United avec « sur 25 minutes de jeu visionnées, 20 minutes de longues touches, corners, coups francs, six mètres… » Fin janvier, l’ailier de Newcastle Anthony Gordon a même été plus loin en parlant de la PL comme d’« un championnat de basket, où les matchs se résument souvent à qui gagne le plus de duels, où tout est devenu très physique ». Le tout avec un arbitrage différent de celui que l’on peut voir en Ligue des champions, où Arsenal n’a pas encore totalement su exporter son surnom réducteur de « Set Piece FC », lié au fait que les Gunners n’ont inscrit que 60% de leurs buts dans le jeu. Mikel Arteta, lui, se fout des critiques et des surnoms. Depuis l’arrivée de son roi des phases statiques, plus personne ne lui parle d’Arsenul.

Retrouvez d’autres articles consacrés à Arsenal, notamment un reportage à Highbury et un portrait de Declan Rice, dans le numéro de SO FOOT sorti en mars 2026

Un cadre du PSG de retour à l'entraînement cette semaine

Par Maxime Brigand

Tous propos recueillis par MB, sauf mentions.

Article tiré du long dossier consacré au renouveau d’Arsenal dans le So Foot 234 sorti en kiosque en mars 2026

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