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« Les Détestables, j’aime bien » : Arsenal, champion envers et contre tous

Vingt-deux ans plus tard, Arsenal est champion d’Angleterre. Enfin. Les Gunners n'ont pourtant pas attendus d'être des winners pour se faire détester en Angleterre : trop moches, trop arrogants, trop tout. Reportage à Londres, entre une manif d'extrême-droite (oui, oui), des pubs et l'Emirates Stadium, pour essayer de mieux comprendre cette hate.
« Les spectateurs neutres devraient souhaiter que Manchester City remporte le titre et que le Paris Saint-Germain gagne la finale de la Ligue des champions, car ce serait plus pur, plus beau et meilleur pour le football. » Le texte est lu par une maman à son fils dans un café au sud de South Bank, en plein cœur de Londres. Ce ne sont pas ses mots mais ceux de Barney Ronay qui, dans un édito pour le Guardian, affirme qu’Arsenal est détesté et détestable. « Il se prend pour qui lui ? », rétorque le gamin d’une dizaine d’années, un tee-shirt au nom d’un groupe des années 1990 sur les épaules. La mère arrive à la fin de l’article et achève son café à 4£. Le gosse, lui, semble avoir de la peine mais bouge en rythme sur le dernier album de Newdad qui passe un zeste trop fort dans l’établissement.
– Pourquoi on nous déteste autant, maman ?
– Parce qu’on est le plus grand club de la capitale, on représente la nouvelle Angleterre et ça ne plaît pas à tout le monde.
C’est peut-être un peu plus le cas depuis ce mardi soir. Le nul de Manchester City à Bournemouth a couronné les Gunners champions de Premier League, une première depuis 2004. Le spectateur neutre qu’est le journaliste du Guardian peut déjà ranger son billet au placard et les supporters d’Arsenal sont au paradis. Ils sont rois d’Angleterre, ils peuvent encore monter sur le toit de l’Europe dans dix jours à Budapest et ils se moquent bien d’être moches selon certains, détestables selon d’autres. Plus rien ne compte, dans ces moments-là.
Manif’ d’extrême-droite, haine de la win et affaire Partey
À la sortie de King’s Cross, il y a foule. Un peu plus que d’habitude, c’est curieux. Les yeux sont ouverts, les oreilles aussi. « Ce sont les bobos de la capitale ! Ils n’ont rien à voir avec le vrai Royaume-Uni ! » Michael est venu en train de Leeds. Il supporte évidemment les Peacocks, mais s’est pointé ce samedi dans la capitale pour une sombre raison : une manifestation anti-immigration organisée par l’extrême droitard Tommy Robinson. À ses côtés, en plus de la Française membre du collectif d’extrême droite Némésis Alice Cordier, se trouve Pitt, une casquette « Make Britain Great Again » vissée sur le front. « Ce qui m’énerve avec Arsenal, c’est qu’ils l’ouvrent trop. Ils n’ont rien gagné depuis des années, mais maintenant que ça va mieux pour eux, ils se prennent pour le Manchester United de Ferguson, déroule-t-il pendant qu’on se demande ce qu’on fout là. En fait, c’est ça, ils se prennent pour le grand d’Angleterre qu’ils ont été avec les Invincibles. Mais, ça fait 20 ans ! Du coup, on a envie qu’ils se plantent pour qu’ils redescendent un peu. »
Là, Arsenal, c’est nul et, avec leur nombre de points, ils n’auraient jamais été champions d’autres années.
Le cortège aux idées nauséabondes croise la route de quelques supporters de Manchester City. Ce jour-là, c’est la finale de la FA Cup (remportée 1-0 par les Skyblues face à Chelsea, cadeau de Semenyo). Ils n’ont pas envie d’être associés au mauvais cortège et se mettent en retrait. « On n’irait pas à la fan zone ? » Suivons les quelques mètres. Ces quatre potes assument principalement détester les Red Devils, rien d’étonnant, mais ne sont pas des grands kiffeurs des Gunners non plus : « Évidemment, on est au coude-à-coude avec eux pour le titre, donc on ne va pas dire qu’on les aime. Mais, je me souviens, quand c’était Liverpool qui était au top avec nous, je n’avais rien contre eux parce qu’ils étaient très forts. J’avais surtout peur d’eux. Là, Arsenal, c’est nul et, avec leur nombre de points, ils n’auraient jamais été champions d’autres années. » En cas de victoire contre Crystal Palace dimanche, le champion d’Angleterre finira à 85 points.

85, un nombre qui leur aurait permis d’être champions à deux reprises ces dix dernières années. C’est vrai qu’on est loin des 100 points atteints par Manchester City en 2018. L’année dernière, Liverpool a été sacré champion avec un total de 84 points. Est-ce que la haine était la même ? « Une récente étude sur les réseaux sociaux a conclu que les supporters d’Arsenal sont les plus impopulaires de la Premier League », avance Barney Ronay dans son édito. En 2011, Manchester United, alors dans ses belles années, était nommé comme l’équipe la plus détestée du pays. En 2016, le Mirror indiquait que le bâton passait à Chelsea, alors dans ses belles années. En 2022, SPORTbible trouvait la nouvelle victime : Liverpool, alors dans ses belles… On l’aura compris, de l’autre côté de la Manche, on aime haïr ceux qui gagnent. Pourtant, Arsenal n’a pas gagné grand-chose depuis son titre en 2004.
– Si, si, des FA Cup, Community Shield et Coupes de la ligue !
– Ça compte pas ça…
Charles et Henry matent la finale de FA Cup au Bell, un pub à l’est de Londres. Ici, on supporte plutôt West Ham, ou Leyton Orient pour les plus courageux. « Arsenal, ils me dérangeaient pas plus que ça… Mais l’affaire Thomas Partey, ça m’a dégoûté du club. À l’inverse de Bournemouth qui a directement réagi quand ils ont appris que Jimenez parlait à une fille de 15 ans, Arsenal n’a rien dit sur Partey », raconte Charles entre deux gorgées de John Smith’s, une bière à deux balles (littéralement). En effet, l’ancien milieu ghanéen des Gunners a été accusé d’agressions sexuelles, mais le club, au courant, n’a rien fait… Henry, maillot de City au-dessus de son pull, pointe du doigt un homme au fond de la salle, il porte un maillot floqué Saka : « Lui, il ne mettait jamais de maillot d’Arsenal avant. » Henry avouera plus tard avoir été un Hammer depuis l’enfance mais que, sa femme venant de Manchester, il s’est mis à supporter les hommes de Pep Guardiola. « Au moins, je peux fêter des titres avec ma belle famille. »
« Détestables ou pas, j’en ai rien à foutre ! »
Un tour par Rough Trade où le vendeur porte un maillot floqué Vieira, puis par le London Fields et ses joggeurs en survêt’ d’une récente collection d’Arsenal, et on arrive à Dalston. Au Molly Blooms, pub irlandais et repère londonien du groupe de rap du nord de l’Irlande Kneecap, Ryan, « pas une goutte de sang anglais » en lui, avoue que, quitte à supporter un club de l’autre île, autant que ça soit Arsenal : « En Irlande, les gens sont plus pour Liverpool car, à vol d’oiseau, c’est pas bien loin de Dublin. Sinon, certains aiment Manchester United pour Roy Keane. Mais Arsenal a aussi un fort soutien chez nous. » Cela est dû à l’immigration irlandaise à Londres, à Islington particulièrement, pas bien loin d’Highbury, l’ancien stade des Gunners. International, le canon l’est depuis longtemps. En 2005, Arsène Wenger réalise une première : aucun Anglais dans le onze ni sur le banc de son équipe face à Crystal Palace : « Les Anglais ont eu du mal avec ça. Pour eux, Arsenal était devenu international trop tôt. Ça a installé de la méfiance ».
Avec Pierre-Emerick Aubameyang, on ne gagnait pas. Mais on nous laissait tranquille, enfin, un peu plus. Mais surtout, on ne l’ouvrait pas autant.
La rencontre, la dernière à l’Emirates Stadium cette saison, est dans deux heures. Qui aurait cru que l’un des matchs les plus importants de la saison des hommes d’Arteta serait face à Burnley, déjà relégué avant le premier coup de sifflet ? Carmen prend, comme à chaque fois, une photo de la statue de Thierry Henry. Sur son dos, un maillot jaune de son club de cœur, floqué Aubameyang. « Je suis un peu nostalgique de cette époque. Avec Pierre-Emerick, on ne gagnait pas. Mais on nous laissait tranquille, enfin, un peu plus. Mais surtout, on ne l’ouvrait pas autant. Aujourd’hui, t’allumes ton téléphone et tu vois plein de fans fanfaronner après une victoire. Tu m’étonnes qu’on nous déteste après ! »
We did it, together. pic.twitter.com/wQDp02LvLd
— Arsenal (@Arsenal) May 19, 2026
Pourtant, l’Emirates attire de plus en plus de nouveaux adeptes. Rob’ est venu spécialement de Cambridge avec sa femme et ses deux enfants afin de profiter de ce moment historique. Une fois au stade, ils tournent le dos, direction The Famous Cock. Tout ce trajet pour aller au pub ? « T’as vu le prix des places ? On est quatre, ça nous coûterait un salaire ! » Il est vrai qu’il faut débourser une belle somme pour partager les tribunes avec Anne Hathaway, Dua Lipa et environ 60 000 supporters. Alors, la Rob’s Family regardera la rencontre à la télé, avec les autres sans-tickets dont Patrick, la jambe tatouée aux couleurs d’Arsenal. « Invincibles ? Ouais, c’était un beau surnom. Quel serait celui pour l’équipe de cette année ? J’ai entendu quelqu’un dire « les détestables ». J’aime bien, ça fait bad boy ».
Encore un corner, a set piece comme on dit, sauve les Rouge et Blanc. Kai Havertz, héros du jour, peut remercier Nicolas Jover. Arsenal s’impose finalement 1-0 et peut célébrer le lendemain, au centre d’entraînement, au bar, à la maison et partout dans le monde son titre de champion d’Angleterre qu’il attendait depuis longtemps, trop longtemps. Détesté, Arsenal l’est. Par tout le monde : certainement pas. Patrick termine son énième bière : « Qu’on soit détestables ou pas, j’en ai rien à foutre ! On va être champion et c’est tout ce qui compte. L’édito du Guardian ? Ils peuvent se le mettre là où je pense. En plus, celui qui l’a écrit supporte Millwall. Quelle merde ! »
Scènes de liesse devant l’Emirates après l’officialisation du titre d’ArsenalPar Ethan Ameloot, à Londres
Tous propos recueillis par EA à Londres
























































