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Anaïs Bounouar : « J’encourage les femmes à prendre leurs responsabilités si elles souhaitent entraîner des hommes »

Propos recueillis par Suzanne Wanègue
12' 12 minutes
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Une femme à la tête d’une équipe masculine ? Oui, et alors ? À 35 ans, Anaïs Bounouar entraîne les joueurs U17 du Toulouse FC, cinquième meilleur centre de formation de France. Après une carrière de joueuse professionnelle marquée par une expérience au Stade rennais, la Stéphanoise de naissance s’est naturellement tournée vers le banc pour entraîner, et ce peu importe le genre. Portrait.

Cette passion du foot, d’où vient-elle ?

Si j’écoute les dires de Maman et Papa, mon premier mot était « but ». Je suis stéphanoise, née à quelques pas de Geoffroy-Guichard : je n’ai pas eu trop le choix que d’aimer le foot. Je baigne dedans depuis toujours grâce à ma famille. Mon père était footballeur et mes oncles sont entraîneurs. Quand je suis arrivée à l’école, le premier sport que j’ai pu faire dans la cour de récré, c’était le foot avec les copains. Et c’est vrai que dans ces premiers moments dans la cour de récré, où tu es avec tes meilleurs potes et que tu joues contre d’autres personnes pour gagner chaque match, tu vis des émotions incroyables. Grâce à ça, j’ai pu m’exprimer et voir ma personnalité très vite. Le foot a été un élément fondateur dans ce que je suis.

Dans cette cour de récré, tu n’as jamais été un peu discriminée ou critiquée en tant que fille ?

Jamais. Alors, j’étais dans un quartier aussi. Les seuls temps que tu as, pour t’affirmer, c’est au moment de jouer au foot. J’ai eu aussi la chance d’avoir très vite des aptitudes qui m’ont permis d’y parvenir. Quand tu en as et que tu permets à ton équipe de gagner, pour tes copains, que tu sois un garçon ou une fille, tu viens dans l’équipe. J’ai souvent joué contre des plus grands que moi. Le fait d’être plus jeune et en plus de petite taille, j’étais un peu la chouchoute des grands. J’ai plutôt été protégée que discriminée.

Le fait d’être plus jeune et en plus de petite taille, j’étais un peu la chouchoute des grands. J’ai plutôt été protégée que discriminée.

Anaïs Bounouar, au sujet du foot à la récré

Même plus tard, tu n’as jamais connu ça ?

Si. Quand tu es plus jeune, tu joues contre des équipes adverses qui chambrent un peu les copains parce qu’ils jouent avec une fille, mais ça faisait un peu partie du jeu. C’est grâce à ces remarques que j’ai essayé d’être meilleure. Pour éviter justement d’avoir des critiques. Après, je ne me suis jamais trop attardée dessus. Bien sûr qu’on a toujours des petites réflexions encore aujourd’hui, mais des hommes en ont aussi. Je fais plutôt attention à ceux qui posent des questions et qui sont plutôt ouverts d’esprit, car je ne vais pas pouvoir aider des personnes qui ne le sont pas.

C’est en Bretagne que tu chausses les crampons en club, avant de bouger un peu… 

Mes parents ont été mutés à Rennes, je suis un peu bretonne d’adoption. J’ai commencé à 6 ou 7 ans dans un club à côté de chez moi qui s’appelait le CPB Bréquigny. Deux ans plus tard, j’ai signé au Stade rennais FC, avant de retourner dans mon premier club à 14 ans parce qu’il fallait jouer avec les filles. J’ai vraiment la chance d’être formée au Stade rennais, le meilleur centre de formation de France, où j’ai pu côtoyer des joueurs aussi qui étaient très talentueux et qui avaient énormément d’aptitudes avec des formateurs incroyables. J’ai enchaîné avec les filles à Bréquigny en D2 avant de découvrir la D1 à l’ASJ Soyaux Charente, qui était un club mythique entraîné à l’époque par Corinne Diacre. Après, je suis partie en Normandie, à Cormel. Ce n’était pas encore le Stade Malherbe Caen où j’ai joué en D2. J’ai alterné D2, D1, mais j’ai arrêté très vite à cause d’une grave blessure à la cheville.

Comment la bascule vers le banc s’est-elle faite ?  J’ai bien vu que je n’avais plus aucune motivation à revenir en tant que joueuse et que je prenais bien plus de plaisir à entraîner. J’ai commencé dès mes 15 ans, quand je suis revenue à Bréquigny, en prenant des jeunes catégories, puis j’ai été responsable de l’école de foot des garçons en parallèle de ma carrière de joueuse. J’ai passé tous mes diplômes comme ça jusqu’à mon brevet d’État à Soyaux. Même quand je suis partie en Normandie, je n’ai pas arrêté. Je suis devenue manager de la section féminine du Stade Malherbe Caen (de 2019 à 2022, NDLR). Ensuite, je suis partie au centre de formation du FC Lorient, et me voilà depuis l’été dernier à Toulouse.

 

Qu’est-ce qui caractérise tes différentes expériences en centre de formation ?

Chaque ville et chaque région sont différentes, mais chacun de ces clubs a une identité très prononcée. Le Stade rennais, c’est un club qui a l’ADN de la compétition, marqué par la formation. Il faut pouvoir faire perdurer cette histoire-là. Ils ont quand même sorti le Ballon d’or 2025, Ousmane Dembélé. La compétition est plus prenante qu’au FC Lorient, qui a une histoire avec Christian Gourcuff et Régis Lebris, et où le collectif et l’esthétique du jeu sont mis en avant. Toulouse, c’est un mélange des deux. Comme on est le cinquième meilleur centre de formation français, on nous demande de gagner les matchs, et c’est comme ça que les joueurs, de toute façon, doivent vivre au quotidien.

C’est quoi justement, la recette du Téfécé pour assurer sa compétitivité ? 

Les Pitchouns, c’est très important dans la ville et dans le club. On a des jeunes garçons qui arrivent avec beaucoup de créativité. Pour les Toulousains, l’engagement et l’intensité, c’est très important. Ils aiment voir des joueurs qui courent et qui s’impliquent vraiment dans chaque duel, dans chaque ballon qu’ils vont jouer. Mais ce sont aussi des connaisseurs : ils veulent du spectacle, et qu’on contrôle le match.

Qu’est-ce qui fait, pour toi, qu’un centre de formation est meilleur qu’un autre ?

À partir du moment où un centre arrive à ce qu’un joueur soit en capacité d’aller jouer dans l’équipe première et qu’il soit assez armé pour vivre dans cet environnement très concurrentiel, c’est une réussite. Si on arrive aussi à en faire des jeunes hommes autonomes et responsables, je pense qu’on est un très bon centre de formation. Aujourd’hui, il y a des classements qui existent, mais ma perception des choses, c’est d’être en capacité de faire ça.

Pour moi, prendre du plaisir, c’est mettre du sens. Mon rôle, c’est de les remettre dans ce plaisir pendant des séances où la seule règle, c’est de jouer ensemble.

Anaïs Bounouar

Et comment toi, tu arrives à repérer les talents qui sont propices à éclore chez les pros ?

J’utilise très peu le mot talent. La définition est différente pour chacun, mais je ne repère pas plus un joueur qu’un autre. J’ai la chance d’avoir travaillé dans des clubs où, à Lorient et à Toulouse, on a très peu de joueurs par génération, ce qui me permet de connaître chacun d’entre eux et surtout de jouer sur leurs qualités fortes. Mon objectif, c’est de rééquilibrer les choses s’il y a des axes d’amélioration qui pourraient être rédhibitoires pour le haut niveau. J’ai la chance au TFC d’avoir de très, très bons joueurs.

 

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À Lorient, tu as notamment eu Éli Junior Kroupi…

Je n’ai pas entraîné Junior Kroupi, il s’est entraîné tout seul. (Rires.) Quand je suis arrivée, même s’il était U17 avec la génération 2006 que j’ai eue quand je suis arrivée au club, il faisait déjà partie de l’équipe réserve. Il a fait six mois en réserve et après il s’est entraîné directement avec les professionnels. C’est un joueur à part, comme il y en a très peu dans le monde du foot. Sa première qualité, c’est qu’il aime le foot, il aime le jeu et il prend du plaisir sur le terrain. Je ne l’ai pas eu directement dans mon effectif, mais de ce que j’ai vu de lui, c’est un joueur qui est très en avance et qui met très vite en avant ses qualités.

Tu parles du plaisir du jeu. C’est un aspect du foot qui se perd ?

Oui, et c’est une question que nous, formateurs, devons mettre en avant. Les joueurs performent et arrivent très tôt dans un univers très concurrentiel, ça fatigue. C’est difficile à gérer, avec les exigences quotidiennes aussi. Il faut faire des choses exceptionnelles, donc travailler plus et être très disciplinés. Tout notre enjeu est de garder leur sourire au quotidien, alors qu’ils s’entraînent tous les jours, voire parfois deux fois par jour. Il y a un épuisement qui peut se faire aussi, une routine qui peut s’installer. Pour moi, prendre du plaisir, c’est mettre du sens. Mon rôle, c’est de les remettre dans ce plaisir pendant des séances où la seule règle, c’est de jouer ensemble et de marquer un but de plus que l’adversaire pour gagner le match.

La seule chose un peu particulière, c’est que je suis une jeune femme de 1,55 m qui coache aujourd’hui des jeunes joueurs qui font entre 1,80 et 1,90 m.

Anaîs Bounouar, à propos du fait de coacher une équipe masculine en tant que femme

Être une femme à la tête d’une équipe masculine a-t-il déjà été un frein ou un obstacle à ce que tu voulais mettre en place ?

Dans mon parcours, je ne suis jamais tombée sur des responsables, des présidents ou des directeurs qui m’ont recrutée pour mon genre, mais plutôt pour mes compétences. Le sujet est plutôt sur la personnalité que sur mon genre. Je n’ai pas besoin des autres pour prouver quoi que ce soit. Ce qui m’importe, c’est de devenir meilleure que la veille. Ce qui peut être un peu particulier, c’est que je suis une jeune femme de 1,55 m qui coache aujourd’hui des jeunes joueurs qui font entre 1,80 et 1,90 m.

Tu n’as jamais senti que tu avais plus à prouver à tes joueurs parce que tu es une femme ?

Nos nouvelles générations sont incroyables parce qu’elles ont une capacité d’adaptation et d’ouverture aussi. L’adaptation est très rapide pour les garçons. C’est moi qui ouvre toujours le sujet sur ça, parce qu’il faut mettre des codes en place. Par exemple, je ne rentre pas dans un vestiaire sans avoir eu l’accord de mes joueurs. Je frappe à la porte et c’est l’un des joueurs qui regarde si tout le monde est OK pour que je puisse rentrer dans le vestiaire. Pareil sur des moments de vie, je fais attention à ma façon d’être, sur l’aspect tactile. Ce sont des garçons et je suis une femme. Mais je ne ressens pas de la part de mes joueurs quelque chose de différent quand je les vois avec moi ou avec mes collègues masculins. Je pense que c’est plutôt une question de personnalité. C’est très bien pour eux qu’ils puissent avoir peut-être une autre personnalité dans leur quotidien.

Ne pas évoluer dans un environnement 100 % masculin, ça peut les aider ?

Sur certains sujets, je pense que ça peut jouer. Par exemple, certains sont venus me voir pour échanger sur les propos de Daniel Bravo sur Gaëtane Thiney. Peut-être qu’ils ne l’auraient pas fait avec un coach masculin. Mais la mixité, que ce soit en matière de religion, de personnalités ou de genre, ça permet d’avoir une ouverture d’esprit sur le monde. J’adore nos nouvelles générations, car ce sont des éponges qui sont en capacité de s’adapter bien plus vite que ce que j’ai pu connaître auparavant.

Outre l’affaire Bravo – Thiney, que penses-tu de l’évolution de la place de la femme dans le foot depuis que Corinne Diacre a dirigé l’équipe masculine du Clermont Foot, de 2014 à 2017 ? 

Il y a de plus en plus de femmes dans le football. Quand j’ai passé mon brevet pour entraîner, on était trois filles dans la promo. Mais on est dans un univers très concurrentiel, et donc forcément, c’est plus difficile après d’avoir des femmes dans les centres. Je pense qu’il y a des directeurs et des présidents qui sont très intelligents et qui ont envie d’avoir un peu de mixité – pas uniquement dans le genre, mais aussi dans les personnalités. Si aujourd’hui, il y a une femme qui a les compétences pour entrer dans un centre, je pense qu’il pourra y en avoir de plus en plus à l’avenir. C’est ce que j’espère, et j’encourage les femmes à prendre leurs responsabilités si elles souhaitent entraîner des hommes, qu’elles soient en capacité de le dire et de postuler.

Selon toi, qu’est-ce qui empêche le football féminin d’être autant apprécié que le football masculin encore aujourd’hui ?

C’est une bonne question à laquelle je n’ai pas de réponse. Je pense que c’est parfois un problème culturel. Par exemple aux États-Unis, regarder du foot féminin, c’est normal. Mais cette discipline a beaucoup évolué. Aujourd’hui, les clubs sont plus structurés, ce qui permet d’avoir des joueuses qui n’ont pas un double emploi et qui sont vraiment salariées de leur club. Les joueuses sont de plus en plus fortes athlétiquement, elles sont capables de répéter des efforts à haute intensité. Les filles commencent aussi de plus en plus tôt parce qu’on leur ouvre les portes du football, en mixité ou non. La relation qu’elles ont au ballon leur permet aujourd’hui de réaliser plus de choses., donc de résoudre plus de problèmes. On voit bien maintenant, en Angleterre notamment, le nombre de spectateurs qu’il y a dans les stades. Ça devient plus attractif.

Prendre une équipe A par la suite, ça te tente ?

Je vis au jour le jour. Je crois beaucoup au fait de pouvoir m’adapter à l’environnement. Il y a un an, je n’aurais pas mis une pièce sur le fait de pouvoir travailler dans le top 5 français. Je m’adapte à la situation dans laquelle je me trouve, à mes besoins et envies pour continuer à me nourrir de tout ça. Le football est très imprévisible, et je n’ai aucun plan. Je sais qu’aujourd’hui, je suis très heureuse là où je suis, avec ces jeunes joueurs, mais je ne sais pas de quoi demain sera fait.

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