- Mondial 2026
Alan Rothenberg : « Le gouvernement des États-Unis s’est trop impliqué dans la Coupe du monde 2026 »

S’il y a un « père fondateur » du soccer aux États-Unis, c’est bien lui. Patron du comité d’organisation de la Coupe du monde 1994, superviseur de la création de la MLS, président de la United States Soccer Federation, boss du Mondial féminin 1999, Alan Rothenberg a tout fait et tout connu. Du haut de ses 87 ans, il revient sur la Coupe du monde 2026 avec un regard aussi aiguisé… que très américain.
On ne peut pas commencer sans parler de l’actualité récente : Gianni Infantino veut ouvrir la FIFA aux investisseurs privés. Qu’en pensez-vous ?
C’est un peu ainsi que vont les choses. Aux États-Unis, on est habitués à ce genre de pratiques. C’est comme pour la tarification dynamique du prix des billets, qui a fait polémique. Ça peut paraître choquant vu de l’extérieur, mais ici, ça marche comme ça. Ici, il y a beaucoup de ligues et d’équipes qui ont séparé leurs droits marketing de la gestion opérationnelle, et qui ont fait entrer des investisseurs extérieurs : en MLS, en NFL…
L’un des problèmes, c’est qu’apparemment, l’un des investisseurs principaux serait Josh Kushner, qui est le frère du gendre de Trump. Et comme il y a eu énormément de controverses autour de la relation entre Infantino et Trump, je pense que ça a un peu… enfin, disons que ça a un peu perturbé les gens.
En 1994, Bill Clinton n’avait pas l’air aussi investi que Donald Trump…
Que ce soit George H. W. Bush, avant lui, ou Clinton, les deux nous ont laissé travailler tranquillement. Et lorsque on avait besoin de quelque chose, on l’obtenait, sans complications. Rien ne faisait la Une des journaux. Ils n’avaient pas besoin que leur nom soit associé à l’événement.
En 2026, avec Trump, c’est bien différent !
Je pense que cette Coupe du monde a été incroyable. Sur tous les plans. Mais je relèverai tout de même deux exceptions. La première, c’est l’implication excessive et parfois injustifiée du gouvernement. Et l’autre, c’est les abus liés au système de la VAR.
Si on avait gagné grâce à Balogun, tout le monde aurait dit que c’était truqué. Tout ça, c’était un poids inutile sur l’équipe et sur sur la compétition.
Sur le premier point, vous parlez du cas Folarin Balogun ? Ou de l’implication géopolitique ?
Du cas Balogun certes, mais pas que. Regardez la manière dont les Iraniens ont été traités. À l’origine, l’Iran devait avoir son camp de base ici, à Los Angeles. En plus, Los Angeles compte la plus grande communauté iranienne en dehors de l’Iran. Mais le gouvernement les a envoyés au Mexique. Et lorsqu’ils sont venus jouer à L.A., ils les ont forcés à repartir le plus vite possible après le match. Il y a eu quelques autres épisodes du même genre, comme l’arbitre qui n’a pas été autorisé à venir, ou les pressions mises par Trump pour déplacer des matchs, avant la compétition, parce qu’il n’aimait pas certaines villes. Donc, il ne s’agit pas seulement de l’ingérence autour du carton rouge, même si, évidemment, c’est ce qui a le plus marqué les esprits. Et ça nous a desservis ! Si on avait gagné grâce à Balogun, tout le monde aurait dit que c’était truqué. Tout ça, c’était un poids inutile sur l’équipe et sur la compétition.
Et Infantino, était-il trop proche du gouvernement ?
Le gouvernement s’est trop impliqué. Par contre, c’est vrai qu’on ne peut pas vraiment critiquer Gianni [Infantino] lorsqu’il essaye d’entretenir de bonnes relations avec un chef d’État. Il l’a fait au Qatar, il l’a fait en Russie. Il essaye de s’assurer que le chef de l’État coopère et que la Coupe du monde soit une réussite, on peut comprendre la démarche. Mais là, la vraie question, c’est : est-il allé trop loin ? Est-ce qu’il a fini par mettre la FIFA et la Coupe du monde dans l’embarras, avec ces histoires de prix de la Paix ? Bon, au final, avec le soutien du président des États-Unis, le tournoi a été très réussi…
Comment les gens, aux États-Unis, ont-ils vécu ce tournoi ?
Pour moi, la plus belle chose de cette Coupe du monde, ce sont les gens. Quelque part, il faut savoir faire abstraction du bruit que font les dirigeants politiques. Vu de l’étranger, je suis sûr que beaucoup avaient de l’appréhension vis-à-vis de notre pays. Mais les millions de supporters ont adoré l’expérience ! Ils sont repartis en se disant : « Les États-Unis sont un grand pays. Les Américains sont des gens formidables. » Et ça a été extraordinaire pour nous. C’est probablement la meilleure opération de relations publiques que nous ayons jamais réalisée. (Rires) Et puis, sur le plan intérieur, où la situation est très tendue, ça a aussi été très positif. C’est peut-être ça, le plus grand succès de ce tournoi : le fait de voir des Américains danser dans les rues avec des supporters venus du monde entier, et célébrer ensemble.
En 1994, on a même fait tirer un penalty à Diana Ross, qu’elle a manqué. On avait déjà prévu un show à la mi-temps de la finale !
En 1994, vous aviez dit au maire de Chicago que la Coupe du monde était plus importante, aux yeux du monde, que le Pape. Comment avez-vous réussi à intéresser les Américains à un sport que le monde entier adore, mais que eux connaissaient peu ?
On savait une chose : les Américains adorent les grands shows ! Alors, on a multiplié les initiatives, dont beaucoup étaient inédites ! On a organisé le tirage au sort des poules à Las Vegas, avec James Brown et Smokey Robinson en concert. On avait même Robin Williams en maître de cérémonie ! Avant le coup d’envoi du premier match, on a même fait tirer un penalty à Diana Ross, qu’elle a manqué. (Sourire) En 1994, on avait déjà prévu un show à la mi-temps de la finale ! On avait Whitney Houston… même si elle a dû chanter depuis les tribunes, car la FIFA ne voulait pas qu’elle aille sur la pelouse. On a voulu créer l’intérêt. Créer un « big show ». Un truc immanquable. Et ça a marché : on était partout ! Une fois que les gens étaient intéressés, là, on parlait de football.
Aujourd’hui, les Américains ont-ils définitivement adopté le soccer ?
Clairement ! Peu avant la Coupe du monde, The Economist a publié une enquête affirmant que le football était devenu le deuxième sport le plus populaire aux États-Unis [troisième, en réalité, derrière le football américain et le basket, NDLR]. Même moi, ça m’a surpris. La saison dernière, la MLS faisait plus d’affluence que la NBA et la NHL. Aujourd’hui, quasiment tous les enfants américains jouent au football. La MLS compte 30 franchises. La National Women’s Soccer League connaît une croissance impressionnante. Puis, les audiences télé pendant cette Coupe du monde ont été totalement folles. Le huitième de finale des États-Unis a battu tous les records pour un match de l’équipe nationale : près de 40 millions de téléspectateurs. Et encore beaucoup plus pour la finale ! Les gens sont devenus accros.

Le foot est populaire, mais par contre, pour assister à un match, il fallait débourser une sacrée somme…
Il y a deux choses à dire. D’abord, ça a manifestement fonctionné : les stades ont été remplis à 99,7 % de leur capacité. Donc, il y avait suffisamment de gens prêts à payer le prix du marché. Mais il y a un autre aspect dont on ne parle pas assez : des millions de personnes ont vécu la Coupe du monde autrement. Dans les fan zones, les bars, les restaurants, les soirées entre amis… Le tournoi a littéralement envahi le pays. J’ai vu France-Espagne à New York, avec ma famille, dans un restaurant espagnol. Et Angleterre-Argentine dans un pub que mon fils avait trouvé. C’était une fin de match folle ! Je pense qu’on a accordé beaucoup trop d’importance au prix des billets, sans suffisamment souligner qu’il existait une multitude de façons de vivre une formidable Coupe du monde gratuitement, ou à moindre coût.
On est habitués à cette tarification dynamique. C’est pareil pour les concerts de Taylor Swift, je pense qu’on a un peu exagéré la polémique.
Oui, mais si les billets avaient été un peu moins chers, la compétition aurait peut-être été plus accessible aux classes populaires…
Peut-être. Mais les passionnés, surtout ceux qui viennent de l’étranger, ne prennent pas un avion pour un seul match avant de repartir le lendemain. Pour beaucoup, c’est leur grand voyage tous les quatre ans. Ils partent une semaine, parfois un mois. Cela fait partie de l’expérience. Et puis, on est habitués à cette tarification dynamique. C’est pareil pour les concerts de Taylor Swift. Je pense qu’on a un peu exagéré la polémique.
Cette Coupe du monde a aussi été celle des innovations. Quelles sont celles qui méritent d’être conservées ?
Avec les 48 équipes, la grande crainte, c’était que le niveau de la compétition baisse. Franchement, ça ne s’est pas produit. Regardez le Cap-Vert : des pays qui n’avaient jamais participé ont montré qu’ils avaient leur place. Le fait d’avoir ajouté des nations s’est révélé être une excellente décision. C’est pour ça que je pense qu’il faut aller encore plus loin et passer à 64 équipes. On n’aurait plus cette histoire des meilleurs troisièmes.
Et la pause fraîcheur ?
Certains stades étaient climatisés, alors il n’y avait pas vraiment besoin de l’appeler « pause hydratation ». Mais honnêtement, je pense que cette pause va rester. Sauf qu’un jour, on l’assumera clairement : je pense même qu’à terme, le football finira par adopter des quarts-temps. Au-delà du simple fait qu’elle permet de vendre davantage de publicité, il y a des arguments en faveur de cette évolution. Si les joueurs savent qu’une pause est prévue, ils seront moins tentés de gérer leurs efforts. Les entraîneurs pourront ajuster leur tactique. À chaque fois qu’un sport s’éloigne de ses traditions, les puristes protestent. Mais les gens s’habitueront.
On a quand même l’impression que le football, qui est un sport mondial, s’américanise…
Eh bien, si nous proposons des innovations qui ont du sens, pourquoi pas ? Et puis, nous avons déjà essayé certaines choses par le passé qui ont finalement été abandonnées, comme les « tirs au but MLS ». Je pense que, dans la vie, il faut avoir le courage d’innover. Certaines idées fonctionnent, d’autres non. Et il faut aussi avoir le courage de reconnaître ses erreurs et de revenir en arrière quand une innovation ne marche pas.
Pensez-vous que la popularité du foot aux USA va encore grandir ?
Absolument ! Financièrement, déjà : les droits TV vont connaitre une hausse spectaculaire. La Fédération américaine vient d’ouvrir un centre d’entraînement qui rivalise avec les meilleurs au monde. La MLS va passer au calendrier international, ce qui va faciliter les choses au niveau des transferts. Il y a autre chose : je crois qu’en venant ici, beaucoup de grands joueurs ont découvert ce qu’était la vie aux États-Unis… et ça leur a donné envie de revenir… pourquoi pas pour y passer les meilleures années de leur carrière. Dans le même temps, certains de nos talents locaux ne partiront peut-être plus aussi vite en Europe. Honnêtement, je ne vois rien qui puisse ralentir l’essor du football aux États-Unis.
L'UEFA est-elle un contre-pouvoir crédible face à la FIFA ?Propos recueillis par Léon Geoni
























































