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Simeone ou le goût du moche

Aucun club n’a connu une telle mutation depuis dix ans. De paria à cador, l’Atlético de Madrid a changé de classe sociale. Pourtant, même à l'heure de recevoir le rival du Real, frais champion d'Espagne et finaliste de la Ligue des champions, son entraîneur défend toujours le même récit et le même football. Le moche, nouvelle arme pour choquer le bourgeois ?


C’est un vieux cliché sur le pouvoir. Il use les corps. Regardez les photos d’Obama le jour de son élection. Il est fringant, la démarche est aérienne, le flow est total. Regardez-le après quatre ans aux manettes et pire — si vous êtes amateur de sensations fortes — au bout de huit ans, le faciès est entièrement modifié. Les rides se sont installées, le physique de basketteur du président US est devenu celui d’un joueur de bridge. Faites la même chose avec Macron. À peine cinq années passées en première ligne, d’un coup, les joues tombent. Le territoire du front s’étend sans quasiment plus aucune résistance. Gouverner fait tomber les cheveux. C’est la leçon de Jules César : les couronnes de laurier sont surtout très pratiques pour dissimuler les ravages de la calvitie. Avec Cholo Simeone, c’est le contraire. Plus il souffre, plus ses cheveux poussent. Prenez le jour de sa présentation, le 28 décembre 2011, il a le crâne bronzé tellement ses tifs ne lui servent plus à rien depuis longtemps.



Quant au visage, il est peut-être pire que celui qu’il avait laissé quand il quitta le club en 2004. Sept ans plus tard, plus émacié, plus marqué, les yeux enfoncés dans les orbites, les narines canines, la bouche prête à mordre une cheville, il a incontestablement une gueule à jouer dans un chef-d’œuvre. Oui, c’est ça, c’est lui qui jouait Salvatore dans la version argentine du Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud ou Jean Valjean dans Les Misérables. Victor Hugo y décrit d’ailleurs très bien l’attrait particulier de la laideur quand il s’agit de croyance et d’authenticité : « La vocation est assez volontiers en proportion inverse de la beauté. » Traduction : on espère plus facilement des moches (réputés plus authentiques), on se méfie volontiers de la gravure de mode (trop superficielle). Tel est le charme paradoxal du Cholo.

Implants sans accrocs


La greffe du Cholisme a donc parfaitement pris à l’Atlético de Madrid, club dur au mal, à la mentalité de travailleur, au physique rude, mais résistant. Il faut dire que l’Atlético a longtemps construit son récit à l’exact inverse du grand voisin mégalo d’en face, celui qui dépense sans compter, se croit le roi du monde et règne sur l’Espagne depuis 70 ans au moins. À quelques kilomètres de Santiago-Bernabéu, Vicente-Calderón, son insalubrité chronique, son autoroute installée sous la tribune, son inconfort général, tout rappelait — comme pour mieux s’en distinguer — le Santiago-Bernabéu proclamé par son occupant « mejor estadio del mundo » . Après tout, il fallait bien donner raison à Bourdieu. Le goût de l’un, c’est d’abord l’ensemble des « dégoûts pour les goûts des autres » . Aimer le moche, défendre comme des morts de faim, viser les chevilles pour se faire respecter, brandir des majeurs au puissant qui ose venir vous défier sur votre (mauvaise) pelouse, emmener n’importe quel match à la limite des hommes et du règlement, telle est effectivement une conception du monde qui a le prestige de la subversion et le lyrisme des combats historiques.



Mais, paradoxe : le récit est si cohérent qu’en quelques années, à force de résultats spectaculaires, l’Atlético est passé du statut de gentil participant à celui de challenger patenté de toutes les éditions de Ligue des champions. En 2014, au milieu de la place de Neptune, lieu officiel des fêtes colchoneras (à 200 mètres de Cibeles, parc d’attraction merengue), El Cholo célébrait le premier titre de Liga depuis 18 années pour « El Pupas » (littéralement « celui qui a des bobos » ) en révélant un secret de fabrication. Monté sur une estrade, il offre aux Colchoneros assemblés un titre comme un père soulageant un bobo d’un bisou magique : « Je vais vous dire une seule chose. Ce n’est pas seulement un titre de Liga, les gars, ce n’est pas simplement un championnat, les filles. Ce que ces garçons vous transmettent, c’est beaucoup plus important que cela. Si l’on croit, et si l’on travaille, alors tout est possible. Et donc arriba todos ! » Rien de tel qu’une victoire pour faire oublier la souffrance qui lui a donné naissance. C’est le destin poétique de l’Atlético de Simeone.

L’arme du moche


Pourtant, sept ans plus tard, le laid a tourné. Les cheveux ont repoussé. Le visage s’est adouci, les costards se sont resserrés, et les bobos ont disparu. Aujourd’hui, c’est le Wanda Metropolitano qui accueille une équipe à la valeur plastique autrement plus séduisante que celle de 2014 : Godín, Miranda, Juanfran, Arda Turan, c’est quand même beaucoup moins sexy (no offense) que João Felix, Ángel Correa, Alonso, Carrasco, Griezmann. Même El Cholo n’a jamais eu autant de cheveux qu’aujourd’hui. Et, miracle, l’Atlético a beau avoir la pire défense de ses dix dernières années (41 buts encaissés), son récit est demeuré inchangé. Avec une variante. Le jeu moche n’est plus une nécessité sportive. Et pour cause. Le budget du club est passé de 129 millions d’euros en 2011 à environ 400 millions d’euros depuis 2019. Ce qui était une contrainte matérielle imposée par l’histoire des rapports de force entre clubs est devenu un choix philosophique paradoxal : jouer moche pour rester fidèle à soi. Au risque de déplaire aux nouveaux fans ? Peut-être bien, oui.



Un peu comme les T-shirts couleur vomi, les cravates-part-de-pizza en silicone ou les tongs en moumoute, l’application que met l’Atlético de Simeone à s’éloigner de toute considération esthétique est fascinante. « Le plus important, c’est de gagner, a-t-il répété après sa défaite en quarts de finale de C1 contre le City de Guardiola. Peu importe la manière. » Précisons néanmoins une chose. Le moche de l’Atlético n’est pas une simple position esthétique. Non, le moche de l’Atlético va plus loin que les goûts ou les couleurs. C’est un « moche » philosophique qui remise au placard toute attention au style ou à la forme en rappelant l’objectif principal de la compétition : la gagne. Forcément, de la bouche d’un ancien pauvre, ça remet les idées en place au fan embourgeoisé. Après tout, Pep Guardiola, le plus célèbre chauve des bancs de touche, partage la même obsession que le chef à plumes de la tribu des Pupas : l’angoisse de la chute.

Par Thibaud Leplat
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