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« Tout le monde déteste Riestra », le dernier reportage de Rico Rizzitelli

En dix ans, le Deportivo Riestra est passé des bas-fonds de la cinquième division à l’élite du football argentin. Un miracle rendu possible grâce à un avocat sulfureux, des boissons énergisantes partout, et des magouilles en tout genre... Focus sur un vrai club de salopards, pour ce qui restera le dernier article So Foot de Rico Rizzitelli, notre ami décédé jeudi dernier.
Près d’un siècle d’existence – des montées et des descentes dans l’anonymat des divisions inférieures – n’aura pas pesé bien lourd pour la notoriété du Deportivo Riestra face à 59 secondes d’éclat instagrammable. Le 11 novembre 2024, fraîchement promu en D1 argentine, l’officine de Bajo Flores, un quartier du sud de Buenos Aires, décide de s’offrir un coup de projecteur en titularisant Ivan Buhajeruk, aka « Spreen », un streamer de 24 ans aux neuf millions d’abonnés sur Twitch, pour sa rencontre face à Vélez Sársfield. L’expérience dure 78 secondes et ledit influenceur est remplacé sans avoir touché la balle. Récrimination générale au pays des champions du monde : « On envoie un message erroné à la société, aux enfants », dénonce Braian Romero, attaquant de Vélez ; « un manque total de respect pour le football et les footballeurs », poursuit Juan Sebastián Verón, 73 sélections avec l’Albiceleste et actuel président d’Estudiantes de la Plata.
🔙💭 A UN AÑO DEL DEBUT DE SPREEN EN RIESTRA ⚽️ El 11 de noviembre de 2024, en una movida de marketing, el Malevo salió a jugar con el streamer Iván Buhajeruk; más conocido como "Spreen" ⏱️ Duró un minuto y 17 segundos en cancha y salió reemplazado, en el encuentro que luego… pic.twitter.com/RmmsTs6TLH
— Diario Olé (@DiarioOle) November 11, 2025
Quelques excuses (faussement) contrites et une amende de la fédé argentine (AFA) plus tard, Riestra a tout de même réussi son coup. Quelques mois plus tôt, en mai, l’entraîneur Cristian Fabbiani, dit « l’Ogre », avait déjà lancé Mateo Apolonio, un latéral gauche de 14 ans et un mois. Douze minutes de jeu (dont sept dans le temps additionnel), sans tâter la balle non plus et puis s’en va. Buzz continental cette fois. « Spreen » est sponsorisé par Energy Group, l’entreprise qui détient Riestra en sous-main depuis 2013. Son contrat avait été homologué dès février 2024, dix mois avant le match contre Vélez Sársfield, ce qui signe la préméditation. « Eux, ils vendent des canettes et moi, ce sont les canettes qui me paient », fanfaronne alors Fabbiani, ex-attaquant de River Plate, pour s’affranchir des critiques. Du Riestra dans le texte.
Les SDF et le Bernard Tapie austral
Une autoroute sépare le Nuevo Gasómetro, la soucoupe volante qui abrite les matchs de San Lorenzo (49 000 places), du Guillermo Laza (5 000 personnes les jours de fête), le coupe-gorge du Deportivo Riestra. Terrain bosselé, trois tribunes vétustes et deux enclos en ciment derrière les buts. En cette fin d’après-midi de novembre, les locaux accueillent Independiente pour l’avant-dernière journée de la phase régulière de l’illisible championnat argentin à trente équipes. Assurés du maintien depuis sept journées, les Blanc et Noir s’apprêtent à disputer les play-off pour leur deuxième saison dans l’élite. Mieux, ils sont invaincus depuis un an et demi à domicile, souvent par la grâce de décisions arbitrales litigieuses. « Ce terrain a quelque chose de spécial, jure pourtant Carlos, socio historique du club, et accessoirement chauffeur de bus. Je ne sais pas quel est son secret, et la raison de ces 25 matchs sans défaite. C’est surtout une question de soif de victoire et de gloire. Après tout, les 22 joueurs qui s’affrontent sont des êtres humains… Certains gagneront plus d’argent, d’autres moins, mais nos gars semblent vouloir conquérir le monde… » Ce terrain a en effet quelque chose de spécial… Outre le fait qu’il soit l’un des rares de l’élite locale à ne pas accueillir de match en soirée, faute d’éclairage suffisant, il est aussi arrivé qu’une des deux surfaces de réparation soit plus grande que l’autre, histoire d’arranger les affaires de l’équipe locale. Une des nombreuses facéties de celui qui s’active dans l’ombre pour tirer les ficelles de Riestra, Victor Stinfale, un avocat et homme d’affaires radioactif. Bien avant l’arrivée de ce Bernard Tapie austral, le Deportivo Riestra Asociación de Fomento Barrio Colón (le blase complet) fut d’abord une association civile fondée le 22 février 1931 par « les gars de Riestra », des gamins des rues désœuvrés qui voulaient tuer le temps. La structure s’affilie à l’AFA quinze ans plus tard. Elle végète au quatrième ou au cinquième niveau avant qu’en 1981 la dictature militaire exproprie les terres de Lacarra et de Riestra pour la construction d’une autoroute dont le tracé surplombe son terrain, occupé depuis 1950. En 1990, les SDF risquent même la radiation pure et simple de la fédé à cause de leurs difficultés (sportives, économiques, structurelles) en Primera D, le cinquième niveau d’alors. Guillermo Laza, un modeste vendeur de journaux qui donnera son nom au stade, se démène alors pour trouver un antre à son club de cœur. Avec des dirigeants et des habitants du quartier, il flashe sur un terrain vierge dans la zone la moins peuplée de Buenos Aires. Une propriété de près de trois hectares affichée à 444 millions de pesos de l’époque, payables en 234 mensualités. « C’était un immense terrain vague, sujet aux inondations, rapporte Pablo Menéndez Portela, un ex-étudiant en économie de l’université de Lanus, devenu l’historien officiel du club. On aurait dit une décharge, un véritable cimetière de voitures, de camions et de bus volés. Toute cette ferraille a fini par donner de la vigueur à l’herbe qu’on voit aujourd’hui. Si quelqu’un va sur le terrain maintenant et qu’il creuse un trou de trois ou quatre mètres de profondeur, il finira forcément par trouver un moteur. »
Les canettes et la suspicion
En ce lundi de printemps, Riestra perd son invincibilité d’un an et demi contre Independiente, son presque voisin (0-1), et tout le monde s’en carre. À quelques mètres d’installations d’un autre siècle, une DJ sculpturale mixe une soupe électro à forts BPM pour Stinfale et ses obligés. Elle s’appelle Liz Gámez, elle semble venir du futur. Car le club sait verser dans la modernité : prenez son centre d’entraînement ultramoderne, « La Candela », uniquement accessible à l’équipe première. Riestra a racheté cet ancien centre d’entraînement de Boca Juniors, où Stinfale compte beaucoup d’amis, pour une somme à huit chiffres. Avec quels fonds ? Personne ne le sait vraiment. L’avocat a pris les rênes du club en 2012, sans signer de contrat. Il n’apparaît nulle part dans les papiers du club même si tout le monde sait qu’il en est le taulier. Fan de musique électronique et de raves, Stinfale a imposé un sponsor et un seul dans tout le club, Speed Unlimited, une boisson énergisante d’Energy Group, à l’intérieur de laquelle on peine à deviner son rôle : représentant juridique, porte-parole, plus que ça ? Là encore, tout cela reste flou.
En Argentine, on joue toujours à la limite du règlement. Au feu rouge, on passe toujours à l’orange. Ça permet à Riestra d’être dans l’élite alors que tout le monde sait que c’est illégal même si, dans les papiers, il n’y a rien à dire.
Le business plan du club, lui, est beaucoup plus limpide. « Le seul sponsor présent sur le maillot est Speed, déclarait à La Nación Diego Figueroa, l’homme des basses œuvres de Stinfale, en novembre 2024. L’idée était de concrétiser ce que vous voyez aujourd’hui à Riestra, onze canettes de Speed éparpillées sur le terrain. » Une vision du futbol qui en laisse perplexe plus d’un, à commencer par Mariano Kon, producteur de documentaires et hincha d’Excursionistas, un club de troisième division. « Tout le monde déteste Riestra, les joueurs sont des parias, des mercenaires, explique le vidéaste. Ils sont prêts à tout ; ensuite, ils iront au Pérou ou au Mexique. Ce club, comme d’autres, a surgi des entrailles du foot argentin. C’est la démonstration du pouvoir de l’ombre où des hommes d’affaires puissants achètent des petits clubs pour s’en servir pour leurs plus grosses affaires… Ils sont liés à la politique, et pour certains à la mafia. En Argentine, on joue toujours à la limite du règlement. Au feu rouge, on passe toujours à l’orange. Ça permet à Riestra d’être dans l’élite alors que tout le monde sait que c’est illégal même si, dans les papiers, il n’y a rien à dire. »

Au fil de sa décennie « glorieuse » (2013-2023), de la D5 à la D1, El Malevo a érigé son propre modèle, lequel s’apparente parfois en interne à une organisation paramilitaire. Une sorte d’AJ Auxerre de l’âge d’or, en plus tribal. « Tous les joueurs ne s’adaptent pas au modèle Riestra, rapporte au téléphone Guillermo Szeszurak, second coach de l’ère Stinfale (2014-2015), le premier à avoir fait grimper le club du cinquième au troisième échelon national. L’approche peut sembler inhabituelle. Les joueurs des divisions inférieures ont une soif de progression et une motivation à jouer au plus haut niveau qui leur donne un avantage. » Au « Speed Camp », le centre d’entraînement ultramoderne de La Candela, on trouve des courts de padel, des terrains gazonnés et d’autres en synthétique, des salles de muscu et tout le nécessaire aux pros. Après leurs étirements, les joueurs rangent leurs tapis et les empilent comme des bons soldats. La discipline constitue un mantra pour tous les participants au projet. Elle va de pair avec les préparations d’avant-saison ressemblant à des stages des forces spéciales. En janvier 2025, Riestra communique sur le programme infernal qui inaugure l’année à Pinamar, une station balnéaire sur la façade Atlantique, avec lever à 3 plombes du mat’, coucher à 22h30 et quatre séances d’entraînements journalières. Une rave ouverte au public sur la plage parachève la préparation pendant que les joueurs suent sur le sable juste à côté. Toujours bon de faire parler de soi. « Nous savons ce qui nous a conduits jusqu’ici et nous ne devons pas nous en écarter, argumentait auprès de Olé Gustavo Benítez, 39 ans, joueur de Riestra pendant dix ans avant d’en devenir l’entraîneur, fin 2025. La plupart des équipes jouissent d’une meilleure réputation et d’une technique supérieure, mais notre style de jeu, même s’il peut paraître répétitif, les déstabilise. On est peut-être l’une des équipes qui tirent le moins au but mais quand on défend avec passion ce pour quoi on a travaillé dur, on a déjà gagné une grande partie de la bataille. » En réalité, les Blanc et Noir ont commencé à la gagner ailleurs. L’émergence du Riestra de Victor Stinfale en 2013 correspond à la toute fin de règne de Julio Grondona, le monarque qui a régné sur la fédé argentine (1979-2014) et à la vacance du pouvoir qui s’est ensuivie. Surtout, aux largesses de son remplaçant à partir de 2017, l’omnipotent Claudio Tapia, dit « Chiqui », président de Barracas Central, un autre club du sud de Buenos Aires, allié des clubs émergents et digne héritier du clientélisme de son prédécesseur. Officiellement, il n’y a aucune connexion entre Stinfale et Tapia, à part un sponsoring maillot d’un an de Speed Unlimited pour El Guapo, le petit nom de Barracas. Un nom revient pourtant relier les deux hommes. Julio Grondona, l’écrasant président de l’AFA pendant trente-cinq ans, aurait sollicité un soutien financier au premier pour le second. « Grondona a inventé ce système d’arrangements entre coquins, observe Mariano Kon. Il venait d’Arsenal, un petit club d’Avellaneda, avant de prendre la tête d’Independiente, puis de l’AFA. Chaque club vaut une voix. River ne pèse pas plus qu’un club obscur de la Primera D. À la FIFA (où il a été vice-président de 1988 jusqu’à sa mort), c’est lui qui dirigeait. Blatter n’était là que pour recevoir des baffes. Partout, les dirigeants venaient baiser sa bague où il était écrit ‘todo pasa’ (tout arrive, en VF). Tapia a construit son pouvoir de la même façon, en s’appuyant sur les divisions inférieures. » À la tête de l’AFA, Tapia fait sa loi : modifications impromptues des règlements en cours de route (notamment le gel des relégations), reconfiguration de l’architecture de ses propres ligues (66 équipes évoluent aujourd’hui dans les deux premières divisions) et désignation des arbitres sous influence. Les mêmes qui se montrent cléments avec les canettes de Stinfale. « Riestra suscite la suspicion, concède Gustavo, un professeur d’anglais de 37 ans, supporter tout en nuances du club depuis toujours. Longtemps, le club a été sous les radars mais depuis son accession en deuxième division, les décisions fédérales et arbitrales tombent toujours du même côté, sans parler du style de jeu et du marketing agressif… » En interne, pourtant, on continue à faire comme si de rien n’était. En 2025, le club a joué les play-off des deux tournois annuels (éliminé à chaque fois en huitièmes de finale) et s’est même qualifié pour sa première coupe internationale, la Sudamericana 2026 ; exactement comme River, le Racing Club ou San Lorenzo. « Riestra est un club atypique, qui vient d’arriver et qui fait des vagues, plaide Guillermo Szeszurak, l’ancien coach. Laissons aboyer les chiens… »
Ascenseur pour l’échauffourée
En Argentine, l’AFA accommode les règlements à toutes les sauces et à n’importe quel moment de la saison mais ne transige pas avec l’essentiel, la couleur des maillots. Les clubs ne peuvent en changer sous peine de perdre leur licence. En revanche, Riestra peut arborer en toute légalité un second flocage, en plus de Speed, « Irak », qui fait parfois ressembler son maillot noir à l’uniforme de Daesch. « Stinfale et ses potes appelaient leur équipe ainsi parce que le pays a été en guerre contre presque tous ses voisins, même les États-Unis, déchiffre Mariano Kon. Ils ont voulu conserver ce label guerrier et depuis, ils recrutent des soldats. » Le 30 juillet 2017, pour le barrage retour d’accession à la Primera B (deuxième échelon) contre Comunicaciones, alors que Riestra mène 2-1 en cumulé à cinq minutes de la fin de la seconde manche et que les visiteurs poussent pour arracher une séance de tirs au but, Leandro Freire, un joueur non convoqué pour le choc, pénètre sur la pelouse dans le but évident de perturber la rencontre. Dans la foulée, entraîneurs, remplaçants, agents de sécurité, supporters et journalistes en font de même. Dépassé, l’arbitre décide d’interrompre le match. Les joueurs locaux exultent, célébrant leur montée, mais contre toute attente, l’AFA ordonne de rejouer les cinq dernières minutes quatre jours plus tard à Belgrano, dans le nord de la ville, à huis clos. C’est le moment choisi par le capitaine de Comunicaciones pour se plaindre des méthodes de Riestra. Il évoque des ballons insuffisamment gonflés, et même des menaces de mort contre ses coéquipiers… Histoire d’ajouter au surréalisme ambiant, le tribunal disciplinaire de la fédé argentine décide que les cinq minutes restantes seront divisées en deux mi-temps, changement de côté inclus. Le 3 août 2017, dans un stade vide pour une rencontre de cinq minutes télévisée dans tout le pays, les joueurs et le staff de « Comu » entrent sur le terrain la tête haute en brandissant une banderole reprenant une citation de Marcelo Bielsa : « Le jeu a été créé pour vaincre l’adversaire en exploitant la beauté de ses éléments intrinsèques, et non pour en enfreindre les règles afin de prendre l’avantage. »
Il faudrait tenir une liste de tous les coups tordus qui ont accompagné le club… D’une certaine façon, Riestra offre une vision libertarienne du foot que ne renierait pas Javier Milei.
Au bout du compte, les Blanc et Noir sont pourtant promus en deuxième division au terme d’une parodie d’une parodie de football de cinq minutes. « D’une certaine façon, Riestra offre une vision libertarienne du foot que ne renierait pas Javier Milei, théorise l’économiste Fabian Britto. Il faudrait tenir une liste de tous les coups tordus qui ont accompagné le club depuis 2013. On contourne les règles tout en faisant mine de s’y plier. Qui peut y croire ? » Diego Figueroa, le valet de Stinfale, s’en défend, sans rire : « Nous respectons les règles, mais nous les repoussons et aimons jouer de manière agressive. Nous essayons de mettre en valeur ce que nous considérons comme nos points forts, et c’est parfaitement admissible tant que l’on reste dans les règles. » Voilà comment Riestra accède finalement à la Primera División en décembre 2023 en battant le Deportivo Maipú (1-0).

Depuis, Valentin Torres, l’attaché de presse juvénile de Riestra, ne cesse de le répéter : « Aucun joueur ne parle à la presse. » En interne, l’officine de Bajo Flores ressemble à une secte ou à la résurgence d’un parti stalinien. Au fil des entretiens d’embauche avant de signer son contrat, on explique au joueur qu’il y a un règlement intérieur strict, qu’il doit nettoyer les vestiaires, veiller à son équipement. On lui apprend aussi que les jours de match, seule de l’électro sera diffusée dans les vestiaires. Lorsqu’il arrive à l’avant-dernière porte, celle de Diego Figueroa, on lui conseille vivement de voir la performance de Brad Pitt dans Le Stratège, un film sur le base-ball et les datas. Puis, on l’ajoute dans un groupe WhatsApp pour assimiler les mantras de Vincent Lombardi, un ex-entraîneur de football US devenu préparateur mental. Avant de voir le gourou Stinfale en personne, on lui rappelle également qu’il ne peut médire sur la firme en public et on lui offre L’Art de la guerre de Sun Tzu, le bouquin préféré du boss. « Il y a une histoire qui circule dans les travées depuis deux ans, persifle Gustavo, le prof d’anglais. On aurait demandé à un nouveau joueur dont on doutait de la mentalité en début de saison : “Si ton fils était kidnappé, jusqu’où serais-tu prêt à aller pour le retrouver ?” Personne ne sait si c’est vrai mais ça paraît complètement plausible. » Sur le terrain comme en dehors, le jeu est organisé à base de circuits répétitifs, et tous les joueurs de champ doivent impérativement parcourir 12 kilomètres par match et ne jamais donner le ballon au gardien. « Riestra représente la négation totale du football, s’emporte un ancien international argentin en off. Les joueurs exécutent des tâches, tout semble contrôlé par un ordinateur. Le pire, c’est que la direction le théorise et que ça marche… »
L’homme qui n’aimait « rien d’autre que transgresser »
L’ordinateur en question pourrait bien être Stinfale lui-même, un homme qui donne généralement ses instructions par talkie-walkie depuis sa loge princière. Longtemps, le boss a rêvé d’une carrière en pro. Son heure de gloire avec des crampons ? Être apparu une fois sur le banc de touche de Nueva Chicago dans l’élite du pays, en 1984. Il a ensuite insisté une paire d’années à Platense, puis à Morón et Colegiales en quatrième division, avant de bifurquer et d’entamer des études de droit pénal. « Le football ne rapportait pas, et j’étais moyen. Je viens de province, j’ai fréquenté une école publique. J’ai appris à connaître le football et les supporters. Cela m’a appris à défendre des personnalités à fort ego et m’a aidé à me constituer une clientèle », disait-il lors d’une interview télévisée à C5N en 2022. L’homme s’est spécialisé dans la défense de personnages sulfureux, a commencé par José Barritta, le chef de la Doce, la barra brava de Boca Juniors et William Schlenker, celui de Los Borrachos del Tablón (celui de River Plate), tous deux emprisonnés pour meurtre. Dans son portefeuille de clients on retrouve aussi des types comme Luis « El Gordo » Valor, le plus grand braqueur argentin des quarante dernières années ; le trafiquant d’armes syrien Monzer Al Kassar ; ou l’ancien policier Carlos Telleldín, accusé d’avoir assemblé la camionnette utilisée lors de l’attentat contre le siège de l’AMIA, une institution d’entraide juive de Buenos Aires (85 morts et 250 blessés). Avec trois autres avocats, Stinfale est lui-même suspendu par le barreau pendant un an pour de nombreuses irrégularités commises pendant ce dernier procès. « C’est l’avocat des gros délinquants et des causes désespérées, note l’économiste Fabian Britto. Il ne sait pas jouer ou plaider sans tricher. Personne ne connaît vraiment l’origine de ses fonds. Il sait parler aux juges, aux politiques et aux gens qui pèsent, et trace sa route en conséquence. Avoir été puni par ses pairs ne l’a pas empêché de diriger Riestra sans que cela ne fasse réagir personne. Il affirme que sa devise c’est d’être discret et de ne pas chercher la gloire, mais toute sa vie prouve le contraire. »

En plus de l’interdiction d’exercer son métier au début de sa présidence à Riestra, Stinfale a connu d’autres soucis judiciaires avec l’affaire du festival électro « Time Warp » à Palermo, où cinq jeunes ont trouvé la mort par overdose, en avril 2016. Selon le procureur fédéral, des éléments de preuve indiquaient que la fête avait été organisée pour faciliter le trafic de drogue et inciter les spectateurs à consommer le plus d’eau possible (Energy Group commercialise aussi l’eau Block). En outre, il n’y avait pas de flotte dans les sanitaires et d’innombrables dealers refourguaient de l’ecstasy alentour. En tant qu’organisateur et patron supposé d’Energy Group, sponsor de l’événement, Stinfale fut expédié en prison pour « facilitation d’un lieu de vente de stupéfiants, d’homicide involontaire et de blessures graves par négligence ». 70 jours de préventive plus tard, l’avocat est libéré par la cour fédérale avant d’être acquitté par la justice argentine lors du procès. « Il a des rapports et des dossiers sur tout le monde, dans le foot comme ailleurs, glisse le documentariste Mariano Kon. Il est lié à la politique, au pouvoir, à la musique électronique dont il raffole. D’une façon ou d’une autre, il gère le business des pilules, des drogues synthétiques. C’est un libertin qui n’aime rien tant que transgresser. À Riestra, dans l’électro ou ailleurs. »
« Au football, rien n’est jamais gratuit »
Sur son compte X, le président fantôme s’est longtemps présenté comme « originaire de Buenos Aires. Avocat. Supporter de Boca Juniors. Président du Deportivo Riestra. » In that order. C’est sans doute pour cela que ses proches ont longtemps laissé entendre qu’il était un homme de Daniel Angelici, le président de Boca des années 2010, ancien second de Claudio Tapia à la fédé. Surtout, il a racheté le centre d’entraînement de La Candela pour complaire à Diego Maradona, client d’un de ses potes avocats. En 2013, D10S est d’ailleurs convié au stade Laza et au centre d’entraînement. Le premier buzz de l’ère Stinfale. À l’époque, Maradona profite du tapis rouge en qualité d’ambassadeur du club, de conférencier, d’expert en coups francs, de conseiller tactique et de tout ce qui lui chante. Il est aussi là lors du fameux match retour contre Comunicaciones pour l’accession en Primera Nacional pour motiver les troupes avec une causerie devenue virale : « Au football, rien n’est jamais gratuit, disait-il alors. J’ai marqué un but de la main contre les Anglais et j’étais mort de rire. Si vous pouvez exploiter la moindre faille, faites-le. » Il a été entendu.
Si Hitler m’avait donné un million de dollars, je l’aurais défendu.
Les succès aidant, le Deportivo Riestra a évidemment commencé à se sentir intouchable, sous l’aile bienveillante de l’AFA et de ses supporters. Pendant la pandémie, un groupe de joueurs et de membres du staff technique a enfreint les mesures de distanciation sociale et le couvre-feu pour s’entraîner. Claudio Tapia a désapprouvé bruyamment et Stinfale a couvert. « La mafia n’a pas de couleurs, certifie Mariano Kon. Même si Stinfale est plus proche de Tapia que de Javier Milei, ils ne sont pas amis. Ils exercent deux types d’activités illégales différentes. Ils se tolèrent, ont des intérêts et des ennemis communs mais à distance ; c’est le clan de Chicago contre la faction new-yorkaise. » En ce début 2026, « Chiqui » Tapia est partout, y compris dans les pubs d’Adidas où il trône en compagnie de Paredes, Mac Allister ou Dibu Martinez. En tant que premier patron de la fédé à avoir ramené un trophée international à l’Argentine (hors JO) depuis 1993, il bénéficie d’un statut de ministre, de gardes du corps et surtout, d’une impunité quasi totale. Début mars, la neuvième journée du championnat argentin a même été suspendue sur demande de la ligue et des présidents de clubs en signe de « protestation » contre une plainte de l’ARCA, l’autorité fiscale argentine, visant l’AFA et son président, pour fraude fiscale présumée, une affaire à 19 milliards de pesos (11,7 millions d’euros). Plainte venue s’ajouter à une enquête pour blanchiment d’argent présumé et une perquisition au siège de la fédération en décembre dernier. Une « campagne de diffamation » selon cette dernière, qui croit savoir l’ogive téléguidée par Javier Milei lui-même. Certains soupçonnent Tapia d’avoir de hautes visées politiques (« Il serait comme le nouvel espoir du péronisme », glisse Mariano Kon), ce que l’intéressé dément. Dans son ombre, fidèle à ses habitudes, Victor Stinfale, lui, n’apparaît nulle part à l’exception de sa loge présidentielle au stade Guillermo Laza. De là-haut, l’avocat a constaté le début de saison poussif de ses ouailles : trois points en huit matchs de championnat, à l’heure où ces lignes sont écrites. Beaucoup aimeraient y voir la fin des haricots pour El Malevo. Il ne faut pourtant jamais jurer de rien avec un gars capable de déclarer face caméra lors d’une interview télévisée en 2024 : « Si Hitler m’avait donné un million de dollars, je l’aurais défendu. »
En Argentine, il joue au goal volant et encaisse un but dans la fouléePar Rico Rizzitelli, à Buenos Aires
Tous propos recueillis par RR, sauf mentions. Article issu du numéro 235 de So Foot, en kiosque depuis le 2 avril 2026.





















































