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Mourad Zeghidi, une voix derrière les barreaux

Figure connue des années dorées du football sur Canal+, le journaliste Mourad Zeghidi risque mardi une lourde peine de prison après une première condamnation liée à son travail en Tunisie. Son arrestation et son maintien en détention illustrent aujourd’hui les pressions croissantes exercées contre les journalistes et les voix critiques dans le pays.
Ce mardi 14 avril, Mourad Zeghidi, 53 ans, va être jugé en appel pour « blanchiment d’argent » et « évasion fiscale ». L’ancien journaliste sportif de Canal+, bien connu du grand public pour ses commentaires de matchs de la Serie A, est emprisonné depuis le 11 mai 2024 par le pouvoir autoritaire du président tunisien Kaïs Saïed. Après avoir déjà purgé huit mois de prison pour « diffusion de fausses nouvelles » et « fausses déclarations dans le but de diffamer autrui », le journaliste franco-tunisien risque minimum trois ans et demi de prison.
Retour au pays dans le sillage de la révolution du jasmin
À la fin de l’année 2010, dans le bouillonnement du Printemps arabe de 2011, Mourad Zeghidi s’était rapproché de son pays d’origine. Après s’être débarrassé de la dictature de Ben Ali, le pays connaissait alors une formidable effervescence démocratique, l’apparition de partis politiques et la rédaction d’une nouvelle constitution. Dans une interview accordée au média tunisien Jetset, le journaliste avait évoqué son progressif retour professionnel au pays. « Je ne me suis jamais réellement coupé de la Tunisie, j’ai toujours été en contact avec tout ce qui se passe en matière de création, que ce soit à la télé ou autre. J’ai la chance de compter beaucoup d’amis dans le théâtre, le cinéma que je suis particulièrement, et je me fais bien modeste par rapport à eux. J’étais content de retrouver le public tunisien, la chaleur des gens, et puis mon pays. »
En 2014, Mourad Zeghidi décide de quitter définitivement Canal + et le journalisme sportif pour couvrir la politique et la nouvelle ère historique tunisienne qui s’ouvre. Après son déménagement pour la Tunisie, il officie pour des radios locales comme Kelma en 2017 et IFM de 2019 jusqu’à son arrestation. Mais aussi à la télévision sur Attesia TV en 2017 ou encore El Hiwar El Tounsi, de 2022 à 2024.

Comme beaucoup d’observateurs, il constate les premiers atermoiements de la toute nouvelle démocratie, mi-présidentielle et mi-parlementaire. Ennahda, le parti islamiste frériste, gagne les premières élections démocratiques. Mais leur gestion du pays fait débat. Quand il est question de reconnaître la charia comme fondement juridique devant la loi, les Tunisiens se déchirent. L’égalité hommes femmes promue par Bourguiba en 1956 est même menacée. La possibilité d’une rétrogradation politique guette. Les acquis des femmes inscrits dans le code du statut personnel sont remis en cause par le parti islamiste. Même si la réforme est finalement enterrée grâce à la nouvelle constitution, assurant une égalité hommes femmes, la fracture politique dans le pays est importante.
Tremblement de terre, bourre-pifs et prisonniers politiques
La soudaine libération politique entraîne la création d’une avalanche de micros partis provoquant une impression de brouhaha. Dans ce marasme agité, Mourad Zeghidi observe l’ascension de son ancien professeur de droit constitutionnel, Kaïs Saïed. Ce vieil homme chauve et maigre, à la dentition inégale, au charisme froid et au langage soutenu perce progressivement médiatiquement à mesure que le pays s’enfonce dans une crise politique.
Kaïs Saïed intervient fréquemment à la radio ou sur les plateaux pour distiller la bonne parole du droit, se plaçant volontairement au-dessus de la mêlée des partis politiques qu’il qualifie volontiers de corrompus, kleptocratiques et qu’il tient responsable de la paralysie du pays. « Mon père était moins dur et plus indulgent » envers les institutions politiques du pays, retrace Yesmine Zeghidi, fille aînée du journaliste embastillé. Même si « oui en Tunisie, il y avait quelque chose d’hyperfrustrant de voir que le pays n’avançait pas et que rien ne prenait à cause de cette pagaille. Il savait que c’était une nouvelle démocratie et qu’elle mettrait du temps avant de se mettre en place », se souvient-elle.
Mon père avait même voté pour Kaïs Saïed en 2019. Personne avant 2021 n’avait anticipé ce qui se passerait.
En 2013, l’émission de télévision al-Zilzal teste Kaïs Saïed via un prank filmé en caméra cachée. Assis dans un studio radio lors d’une interview, le show simule un tremblement de terre d’une grande envergure. Alors que le sol se met à bouger, le mobilier à chavirer et l’équipe à simuler des cris de panique, Kaïs Saïed reste assis sur sa chaise, stoïque. Était-il au courant de la supercherie avant d’entrer en studio ? Le professeur de droit gagne en tout cas en popularité et tranche avec le reste de la scène politique. Sans étiquette et sans parti, il se présente aux élections de 2019, après près de huit années poussives d’une jeune démocratie tunisienne. Avec son allure d’ascète, il sort dans les rues et parcourt le pays pour animer des débats ou discussions improvisées avec le peuple. Il clame aux journalistes tunisiens : « Je ne possède pas de programme, le peuple veut et sait ce qu’il veut. »

Face à 25 autres candidats, il remporte le premier tour, puis le second face à un candidat tout juste sorti de prison. Il est élu à 72,71 % des suffrages. « Mon père avait même voté pour lui en 2019, retrace Yesmine. Personne avant 2021 n’avait anticipé ce qui se passerait ». Les débuts du nouveau président sont difficiles. Le parti islamiste arrivé en tête des élections législatives est sans majorité, provoquant un nouveau blocage législatif. À la télévision nationale retransmettant les séances parlementaires (une nouveauté dans le pays), les députés se foutent des bourre-pifs, s’insultent, arrivent parfois déguisés. « Je crois que beaucoup de Tunisiens pensaient qu’il (Kaïs Saïed) allait remettre de l’ordre, mais de l’ordre dans le bon sens du terme… Faire avancer le pays, prendre des mesures concrètes », résume Yesmine Zeghidi. Son père comme des millions de Tunisiens tombent des nues quand Kaïs Saïed, surfant sur la théâtralisation du parlement, décide de le geler le 25 juillet 2021. Il s’arroge alors avec son gouvernement le pouvoir législatif. Ce dernier dissout ensuite le Conseil supérieur de la magistrature, organe chargé de garantir l’indépendance de la justice en Tunisie, qu’il qualifie d’instance « où les nominations s’achètent ».
« Ce n’était pas un opposant politique de Kaïs Saïed »
Le président s’arroge alors de fait le pouvoir judiciaire, législatif, exécutif. La dictature est de retour, seulement dix ans après la chute de Ben Ali. Les opposants politiques sont systématiquement arrêtés. La poétesse et écrivaine Chaïma Issa est condamnée à 20 ans de prison, l’ancien ministre et opposant Ahmed Nejib Chebbi à 12 ans ou encore Abdelhamid Jelassi, l’ancien dirigeant d’Ennahdha, à 10 ans de prison. Les journalistes aussi sont menacés par le fameux décret-loi 54, promulgué en décembre 2022 pour lutter contre les fausses informations et qui sert surtout à faire taire la liberté de la presse en Tunisie. « Mon père n’a jamais été vraiment opposant politique de Kaïs Saïed. Il était très modéré dans ses prises de parole. Il faisait son métier avec rigueur. Il lui est même arrivé de défendre des prises de position du président. Alors on lui tombait dessus en lui demandant pourquoi il défendait ce type. Mais voilà, il était toujours juste dans ses observations. Ce n’était pas un militant », soutient sa fille aînée.
C’est la stupéfaction donc quand il est arrêté à son domicile, le 11 mai 2024, en présence de Yesmine. « Je m’en souviens très bien, dans le camion qui nous emmenait au commissariat, les policiers semblaient désolés, ils lui ont tous dit qu’ils l’adoraient et ils ont même parlé football ensemble », se remémore-t-elle. Au tribunal, il est condamné à un an de prison ferme, réduit à huit mois en appel. La justice tunisienne lui reproche d’avoir exprimé sa solidarité envers un confrère emprisonné, Mohamed Boughalleb, questionnant au passage l’accaparement du pouvoir judiciaire par le président. Le tribunal le réprouve également pour avoir traité de l’actualité sociale et politique tunisienne, dans L’Émission impossible. Pourtant, certaines de ses publications auxquelles font référence les juges datent tellement qu’elles sont parfois prescrites. Devant le juge, il lance « j’assume ».

Mourad n’est pas le seul Zeghidi à avoir fait de la prison pour des raisons politiques. « Mon arrière-grand-père était militant anticolonialiste et il a fait de la prison sous le protectorat français, et mon grand-père sous Bourguiba et Ben Ali parce qu’il était syndicaliste et droit-de-l’hommiste. Il a baigné là-dedans, sait Yesmine. Je crois que son père est sorti de prison quand il avait trois ans. Même ma grand-mère, qui était aussi engagée, a été détenue pendant qu’elle était enceinte de mon père. »
Chaîne cryptée et avenir flou
Alors que Mourad aurait dû sortir en janvier 2025, le journaliste est resté emprisonné en attente d’un autre procès pour « blanchiment d’argent » et « évasion fiscale », un autre prétexte selon ses proches et RSF pour le garder incarcéré. Après plus d’un an de détention provisoire, lui et ses avocats ont fait appel des trois ans et demi ferme prononcés le 22 janvier 2026. Avant ce verdict, l’entourage du journaliste était pourtant confiant. « J’étais en train d’aller à l’aéroport (pour rentrer à Paris). J’étais tellement convaincu qu’il allait sortir et qu’ils voulaient seulement lui faire peur et le forcer à se taire », raconte la jeune femme.
C’est un peu paradoxal ce qui lui arrive, car il a toujours été un grand ambassadeur de la Tunisie, toujours au cœur.
Les allers-retours avec Paris, où vivent sa femme et ses deux filles, coûtent cher à la famille. Elle doit également cuisiner toutes les semaines pour assurer les repas de Mourad en prison. « Ma sœur a pris une année de césure entre son M1 et M2 pour s’installer à Tunis et pouvoir justement assurer ça avec la sœur de mon père et sa tante. Trois fois par semaine, elle doit faire des courses et cuisiner de grosses quantités, parce que généralement, il partage sa nourriture avec ses codétenus. En matière de ressources, moi je suis en alternance, ma sœur, elle est encore en études… on a donc un peu tout épuisé », avoue-t-elle. Si son père « a vraiment une force mentale incroyable », la crainte d’une série d’extensions de condamnations a entamé le moral des Zeghidi. « Si ça se trouve, après sa peine, ils vont trouver une autre (fausse) affaire. En fait, rien ne garantit qu’il sorte vraiment au bout des deux ans », angoisse Yesmine.
En accord avec Mourad, sa famille a décidé de sortir du silence pour médiatiser son cas. Peu de joueurs de football ont pour le moment pris position en faveur de sa libération. De même pour les anciens collègues de Canal+. Hervé Mathoux est l’un des rares à avoir exprimé un soutien. Il se souvient d’un ami « passionné de Serie A et grand connaisseur de football italien. Il avait le goût pour les débats enflammés, l’échange d’idées. C’est un peu paradoxal ce qui lui arrive, car il a toujours été un grand ambassadeur de la Tunisie, toujours au cœur. Il aimait parler de son amour pour ses racines. Si bien que quand j’ai appris ensuite qu’il avait décidé de partir en Tunisie après la Révolution, finalement, on n’était pas surpris, parce qu’enfin il pouvait retrouver le pays libre qu’il espérait depuis longtemps. » Hervé Mathoux prie mardi pour « un dénouement positif ».
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Mourad Zeghidi n’a jamais caché sa gratitude envers celui qui présente désormais le Canal Football Club. Lors de son interview accordée à Jetset, le journaliste italophone assurait qu’il était « plus qu’un mentor ». « Si être un Tunisien a été un handicap ? Je dirais plutôt que ça a été un petit ralentisseur comme un dos d’âne, mais si on le dépasse, on continue sur notre lancée, on poursuit notre route même si elle n’a pas toujours été parsemée de roses. Hervé s’est battu pour moi sur l’Italie parce qu’il a vu que j’apportais quelque chose, que j’avais une plus value pour ça. Je dirais que c’est quelqu’un qui a beaucoup compté, et qui m’a été précieux et utile à un moment où la pente était un peu raide », se souvenait-il en novembre 2010. En fin d’entretien, quand le journaliste tunisien avait demandé à Mourad sa qualité préférée chez un homme, ce dernier lui avait alors répondu : « le courage ».
Pourquoi les crampons vissés sont en voie de disparitionPar Quentin Müller
Propos de Yesmine Zeghidi et de Hervé Mathoux recueillis par QM.
Photos : Iconsport et collection de la famille Zeghidi.























































