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Maresca, la copie conforme de Guardiola ?

Comment mesurer la trace laissée par Guardiola en Premier League ? Peut-être en observant ses disciples s’installer sur différents bancs anglais. Comme Mikel Arteta à Arsenal, Enzo Maresca a eu sa chance à Chelsea, mais a désormais la lourde tâche de succéder à Pep sur le banc des Cityzens.
C’est le drame de ceux qui ont un jour posé leurs fesses à côté de celles de Guardiola sur un banc de touche de Barcelone, de Munich ou de Manchester : le monde entier attend d’eux qu’ils détiennent les clés du football total. Adjoint du Catalan chez les Cityzens la saison du tant espéré titre en Ligue des champions (2022-2023), l’Italien Enzo Maresca ne déroge évidemment pas à la règle. Au contraire, même : avec son crâne chauve, sa barbe grisonnante et son accent latin, l’ancien entraîneur de Chelsea porte aussi le poids de la comparaison physique. C’est donc en partie pour toutes ces mauvaises raisons, et pour quelques bonnes aussi, que les dirigeants du football anglais en manque d’idées ont jeté leur dévolu sur lui. La comparaison avec Pep va être encore plus facile, la saison prochaine, puisqu’il devrait prendre la suite du taulier à Manchester City dès cet été.
Une comparaison tirée par les cheveux ?
Le premier à être venu à la charge se nomme Aiyawatt Srivaddhanaprabha, au printemps 2023. Une semaine avant cette fameuse finale de C1 remportée face à l’Inter à Istanbul, dont Maresca n’a guère profité, son père s’étant perdu sur le chemin du stade avant d’être pris pour un mendiant puis retrouvé tard dans la nuit par les autorités turques, le boss du Leicester City FC avait reçu l’Italien chez lui à Londres, dans le quartier de Knightsbridge. Ses Foxes venaient tout juste d’être relégués en Championship, et le jeune CEO thaïlandais avait une double mission à proposer à son hôte : faire remonter illico le champion d’Angleterre 2016 dans l’élite, et séduire le public en transformant Jamie Vardy en Erling Haaland et Wout Faes en John Stones.
J’ai parfois un peu de mal lorsque je lis un article ou un message qui dit : “Parce qu’il est chauve et qu’il a une barbe, il veut jouer de la même manière que Guardiola.”
Un an, un titre, 97 points et un goal-average de +48 plus tard, c’est donc le board de Chelsea qui lui a à son tour tendu un chèque en blanc pour « faire du Guardiola » à Stamford Bridge. Encore une fois, l’Italien a d’abord tenté d’expliquer qu’il n’avait ni l’intention de copier-coller son ancien N+1, ni les joueurs pour, avant de laisser la presse locale et ses nouveaux employeurs promettre aux fans que le jeu positionnel et son inéluctable garantie de succès viendraient leur redonner le sourire. « J’ai parfois un peu de mal lorsque je lis un article ou un message qui dit : “Parce qu’il est chauve et qu’il a une barbe, il veut jouer de la même manière que Guardiola”, souffle l’intéressé. Non, je ne veux pas ! J’essaie de jouer comme nous voulons jouer. C’est probablement un style qui s’en approche, parce que je suis tombé amoureux de cette idée, mais cela ne veut pas dire que c’est exactement la même chose. »

Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, alors ? Une partie de la réponse tient dans les trois vies de joueur d’Enzo Maresca. La première se joue au début des années 1990 à Milanello, le centre de formation des Rossoneri, soit le lieu où se pratique le meilleur football de l’époque. Arrigo Sacchi vient d’offrir au monde sa révolution tactique, et le jeune Enzo baigne dedans aux côtés d’un certain Roberto De Zerbi, avec qui il se lie d’amitié. Si le futur coach de l’OM est un Lombard pur jus (il vient de Brescia), celui de Chelsea est originaire du sud de l’Italie, plus précisément de Pontecagnano Faiano, en Campanie, au bord de la Méditerranée. Un coin où on partage généralement sa vie entre la plage, la pêche (son père travaille dans le poisson) et les tribunes du Stadio Arechi, où Maresca se rend chaque week-end dans la bouillante Curva Sud pour supporter la Salernitana.
Recalé de l’AC Milan – comme son pote De Zerbi –, puis à Cagliari, le milieu de terrain, ni vraiment technique ni vraiment physique, lance finalement sa carrière en 1998 à West Bromwich, en Championship. Là-bas, dans le nord-ouest de Birmingham, il découvre une tout autre école : celle du fighting spirit, des Christmas parties et des ballons qui ne touchent quasiment jamais le sol. Il trouve aussi en Mario Bortolazzi un compatriote avec qui partager les haricots blancs au petit déjeuner et théoriser sur cette terre d’accueil. « On s’est progressivement habitués ensemble à ce foot anglais, en essayant aussi de montrer ce qu’on avait appris en Italie, même si l’engagement prévalait clairement sur la technique, remet celui qui est devenu l’adjoint de Roberto Donadoni. Voir Enzo à 18 ans à West Brom démontrait déjà son ouverture d’esprit et son intérêt pour le football européen. »
C’est finalement sa troisième grande aventure qui sera la bonne. Après un retour en Italie, à la Juve – où il laissera peu de souvenirs, hormis celui d’avoir électrisé un Derby della Mole face au Torino en imitant un taureau après avoir égalisé à la dernière minute –, et quelques prêts à droite à gauche en Serie A, Maresca trouve enfin son bonheur à Séville, où il signe en 2005. « Enzo a intégré l’équipe alors qu’on était en stage de présaison à Huelva, se souvient très bien Antonio Fernandez, le bras droit de Monchi. Il a commencé à donner des consignes dès son premier entraînement. En quelques semaines, il est devenu l’un des boss du vestiaire. » Et pas n’importe quel vestiaire : avec Frédéric Kanouté, Javier Saviola, Luís Fabiano, Jesús Navas ou encore Dani Alves, la bande de Juande Ramos rafle cinq trophées en deux saisons, dont la première Coupe de l’UEFA de l’histoire du club, remportée 4-0 face à Middlesbrough, avec Maresca buteur et MVP de la finale.

L’Espagne découvre alors un guerrier capable d’envoyer des sacoches de 30 mètres, mais aussi un passionné de design d’intérieur et un collectionneur… de bouteilles d’eau du monde entier. « Avec lui, tu pouvais discuter de mode, de gastronomie, d’histoire ou de la ville de Séville, qu’il adorait, poursuit Antonio Fernandez. Dans ma carrière, j’ai eu l’occasion de parler tactique avec beaucoup de footballeurs, mais Maresca est peut-être celui qui analysait le mieux le jeu. Génétiquement, c’était un joueur italien car il avait une très bonne base tactique, mais son passage à Séville l’a changé. C’est devenu un joueur plus cérébral. »
Le coup de foudre, les échecs et Marc Aurèle
Un changement qui porte un nom : Pep Guardiola. Quinze ans après son immersion milanaise, Maresca se retrouve à nouveau aux premières loges de la révolution du jeu, qui se produit cette fois-ci à Barcelone. Quand Guardiola se lance dans le grand bain à l’été 2008, l’Italien entame sa dernière saison à Séville, où il alterne désormais entre le banc et le onze de Manolo Jiménez, l’ancien coach de la réserve qui a repris le siège de Juande Ramos. Titularisé à l’aller et au retour face au Barça, il coule comme l’ensemble de son équipe (défaites 3-0 au Sánchez-Pizjuán et 4-0 au Camp Nou), sans vraiment réussir à voir la couleur du ballon.
Je suis tombé amoureux au premier regard, comme quand vous voyez votre femme ou vos enfants.
Plus qu’une claque, c’est un coup de foudre. « Je suis tombé amoureux au premier regard, comme quand vous voyez votre femme ou vos enfants, imagera Maresca. Je me suis mis à analyser tous leurs matchs. Je regardais même leurs entraînements sur YouTube… » Longtemps, le milieu de terrain vivra son histoire d’amour à distance, poussant sa carrière jusqu’au bout en enchaînant les expériences en bord de Méditerranée (Le Pirée, Málaga, Gênes, Palerme), avant de dire stop à Vérone, en 2017.
Encouragé par Manuel Pellegrini, son coach à Málaga, Maresca passe ses diplômes d’entraîneur à Coverciano, le Clairefontaine italien, où il se distingue en écrivant une thèse sur les similitudes entre le football et sa nouvelle lubie : les échecs. Bizarrement, la même que Guardiola. L’Italien y cause jeu de position et création de supériorités numériques, et s’épanche sur ce jour de 1991 où Viktor Kortchnoï « a mis une heure et vingt minutes pour répondre à une variation inattendue de son rival, Anatoli Karpov. Le coup de Karpov n’était pas un échec et mat, mais l’avantage de temps qu’il a gagné en surprenant son rival a été décisif. Kortchnoï a dû se réorganiser et revoir sa stratégie et sa tactique. » Maresca s’intéresse aussi à la psychologie, il lit les Pensées de Marc Aurèle, il théorise sur tout et sur rien. À propos de Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, du prix Nobel d’économie Daniel Kahneman, il dit : « Je suis sûr d’une chose : si le football pendant les 90 minutes est le triomphe de la pensée rapide – parce qu’il faut avoir des temps de réaction immédiats en toutes circonstances –, les grands champions savent aussi utiliser la pensée lente quand c’est nécessaire. » En d’autres termes : il se « guardiolise ».
Puis vient la rencontre entre les deux hommes, à Manchester, un jour de février 2020. À l’époque, Maresca sort d’une saison à West Ham comme adjoint de Manuel Pellegrini, devenu son « père professionnel ». L’Italien profite des réseaux du Chilien, prédécesseur de Pep sur le banc des Cityzens, pour dégoter un stage d’observation de quatre jours à l’Etihad Campus. Entre deux entraînements, un premier café avec Pep débouche sur un déjeuner, puis sur un dîner, puis sur un CDD : le stagiaire se voit confier l’équipe U23 des Skyblues pour la saison à venir.

Sous ses ordres, la génération Cole Palmer se met à pratiquer dans les grandes lignes le même football qu’à l’étage supérieur. « Maresca était très à cheval pour créer des décalages, du surnombre, remet Claudio Gomes, jeune milieu de terrain piqué par City au PSG, et désormais à Palerme. Il passait beaucoup de temps à essayer de nous expliquer les choses, à travailler sur un contrôle ou sur la façon de se démarquer. Cette année-là, il a réussi à nous faire aller plus loin dans la pensée du jeu de position, à apprendre à observer les déplacements de nos coéquipiers. Honnêtement, on s’éclatait à chaque entraînement. »
Pour pousser ses jeunes à la sociabilisation et à la réflexion, l’ancien Sévillan prend aussi soin de placer des échiquiers un peu partout dans le réfectoire. Intenables, ses Baby Cityzens remportent le premier championnat U23 de l’histoire du club. Un aperçu de Maresca-ball qui lui ouvre une première fois les portes d’une équipe pro : celle de Parme, en Serie B. D’où il se fait virer au bout de quatorze journées, prolongeant la série de malentendus avec un pays qui semble ne jamais l’avoir compris, et vice versa.
Italians do it better
Trois ans, une C1 et un titre en Championship plus tard, le plus espagnol des Italiens prend la tête du Chelsea FC, où il retrouve Cole Palmer, l’obligation de gagner tous les week-ends et son étiquette de « Guardiolix ». Pourtant, ceux qui ont regardé ses Blues alterner le bon et le brouillon entre juin 2024 et le Nouvel an 2026 assurent voir autre chose qu’un ersatz de ManCity sur les pelouses de Premier League. « On dit que c’est sa copie, mais moi je ne trouve pas, affirme par exemple Wout Faes, pilier de sa défense à Leicester, où il officie encore cette saison. D’ailleurs, quand tu affrontes Chelsea et City, tu te rends compte de la différence. Leur jeu est bien sûr axé sur la possession et sur la défense avec le ballon, mais pour moi, Maresca propose plus de verticalité. »
Pour moi, le jeu de Maresca se rapproche davantage de celui de De Zerbi que de celui de Pep.
Un constat partagé et approfondi par Frédéric Kanouté, l’ancien coéquipier de l’Italien en Andalousie. « Pour moi, le jeu de Maresca se rapproche davantage de celui de De Zerbi, analyse celui qui gère désormais deux académies en Afrique. Chez Pep, on voit une équipe qui multiplie les passes pour faire bouger l’adversaire et trouver les espaces derrière les lignes de pression. Sa manière de fixer est différente de celle de De Zerbi qui, lui, va plutôt attirer l’adversaire sans forcément multiplier les passes. Il va encourager le défenseur central à mettre la semelle sur le ballon pour que l’adversaire direct ne sache pas où il va jouer, et ensuite utiliser le deuxième homme pour trouver le troisième homme et accélérer dans la verticalité. Cette accélération du jeu, on la retrouve peut-être moins chez Pep, qui va plutôt s’installer progressivement dans le dernier tiers du terrain. »

Aveuglée par les apparences, l’Angleterre du foot aurait ainsi raté l’évidence : Enzo Maresca est moins un pur héritier de Guardiola qu’une des têtes d’affiche de la nouvelle génération de coachs italiens, voyageuse, débarrassée de son conservatisme culturel, trait d’union entre le Grande Milan et le tiki-taka, et mise à la page par ses expériences dans le meilleur championnat de notre temps, la Premier League. Comme De Zerbi, aujourd’hui à Tottenham après une expérience intense à l’OM, Maresca a d’ailleurs pris l’habitude de laisser son empreinte partout où il passe. Le 23 novembre 2024, après une défaite face à son Chelsea au King Power Stadium, la moitié de l’effectif de Leicester s’est envolée à Copenhague pour la traditionnelle Christmas party. Au Museo, un célèbre night-club de la capitale danoise, alors que résonnaient les premières notes de All of the Lights de Kanye West, une hôtesse est apparue au milieu de la piste de danse, brandissant un panneau. Dessus, un message, écrit par les joueurs : « Enzo, I miss U. » Promis, Pep Guardiola n’y était pour rien.
L’Etihad Stadium rend un dernier hommage à Pep GuardiolaPar Andrea Chazy
Tous propos recueillis par AC, sauf ceux de Antonio Fernandez par JPS et ceux d’Enzo Maresca tirés de La Gazzetta dello Sport et du New York Times.
Article initialement paru en mars 2025 dans le numéro 224 de So Foot.






















































