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  • Foot et dopage

« La réalité du dopage dans le football dépasse sans doute les 0,2% de cas positifs »

Propos recueillis par Cyrus Mohammady--Foëx
8 minutes

Développé par une équipe de statisticiens français à la demande de la Fédération française de football, un nouvel algorithme met en lumière les failles du passeport biologique, présenté comme l’arme ultime par l’Agence mondiale antidopage (AMA). En se fondant entre autres sur les prélèvements urinaires et sanguins de footballeurs de Ligue 1 et Ligue 2, le modèle pointe beaucoup plus de valeurs anormales que l’AMA. Que faut-il en conclure ? Journaliste au magazine scientifique Epsiloon, Louane Velten a mené l’enquête.

« La réalité du dopage dans le football dépasse sans doute les 0,2% de cas positifs »

Comment la lutte contre le dopage dans le football est-elle structurée ? Les contrôles sont-ils directement gérés par les fédérations, ou est-ce le fait d’instances indépendantes ?

L’antidopage dans le foot a longtemps été géré par les fédérations elles-mêmes, mais celles-ci n’avaient pas les moyens ni les techniques d’analyse dont disposent les instances spécialisées. En France, l’Agence mondiale antidopage (AMA) a progressivement pris le relais pour rendre les contrôles plus assidus. Jusqu’en 2021, la FFF devait encore suivre le dopage en interne, mais cela ne lui est maintenant plus demandé. Les tests et sanctions de tous les joueurs évoluant en France incombent uniquement à l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD), sous l’égide de l’AMA. (Au niveau international, la FIFA et l’UEFA gèrent toujours elles-mêmes la lutte antidopage, mais se conforment au code de l’AMA, NDLR.)

L’AMA introduit à la fin des années 2000 le « passeport biologique », qu’elle présente comme l’outil majeur de la lutte contre le dopage. Dans le football, il est adopté en 2014 par la FIFA et en 2015 par l’UEFA. En quoi consiste le passeport biologique et que change-t-il concrètement à la lutte antidopage ?

Le but du passeport biologique est de suivre l’athlète sur le long terme, idéalement sur toute une carrière. Cela se passe sur les prélèvements urinaires et sanguins, via ce que l’on appelle un test indirect : le passeport biologique ne va pas directement chercher la substance dopante, mais les conséquences d’une substance dopante sur des valeurs biologiques. Typiquement, une simple prise de sang permet d’enregistrer les valeurs du joueur. Or, certaines substances ou pratiques dopantes influencent ces valeurs. C’est là que l’algorithme du passeport biologique joue un rôle, car il évalue si une variation est normale ou anormale. Ensuite, des experts analysent ces données plus en détail et déterminent si la variation en question peut traduire un dopage. La force du passeport biologique est qu’il permet d’avoir une présence tout au long de la saison. En effet, les tests directs visant à identifier la testostérone ou l’EPO demandent beaucoup de temps et d’analyses. Ils sont donc très coûteux. En revanche, une prise de sang ou une analyse urinaire est bien plus courante et simple à réaliser. On peut donc multiplier ces tests indirects, ce qui fait que le passeport biologique a un effet dissuasif. Aujourd’hui, les deux approches sont complémentaires : si le passeport biologique d’un joueur présente une anomalie, il pourra ensuite être testé directement pour vérifier s’il y a effectivement dopage.

Dans sa volonté de protéger les athlètes propres, l’AMA peut aussi laisser passer certains dopés pour ne pas prendre le risque d’accuser quelqu’un à tort.

Louane Velten

En 2017, la FFF mandate une équipe de chercheurs de Paris-Cité et de l’INSEP pour développer un algorithme suivant les paramètres urinaires et sanguins des joueurs. Il s’agissait donc d’introduire un outil comparable au passeport biologique dans le foot français ?

C’est ça. Le directeur médical de la FFF, Emmanuel Orhant, est d’ailleurs l’un des coauteurs de l’étude. Pour permettre à l’équipe de Geoffroy Berthelot (le chercheur à l’INSEP en charge de l’étude, NLDR) de produire cet algorithme, la FFF a recueilli les prélèvements effectués par les clubs de Ligue 1 et Ligue 2 entre 2006 et 2019 dans le cadre de leur suivi quotidien des joueurs. Les données qu’ont utilisées les chercheurs ne viennent donc pas de tests antidopage à proprement parler. L’idée a ensuite été abandonnée, l’AFLD ayant entre-temps commencé à mettre en place le passeport biologique de l’AMA.

Sur la base de prélèvements sanguins de 3 963 joueurs, l’algorithme de Geoffroy Berthelot révèle que 19% d’entre eux présentent des anomalies sur la ferritine, un marqueur lié au taux de fer dans le sang. Pourtant, entre 2009 et 2021, le taux de cas positifs dans le foot selon l’AMA est de 0,2%. Cela signifie-t-il que le foot, qu’on présente souvent comme plutôt épargné par le dopage, est en réalité bien concerné ?

On peut l’interpréter comme ça. Cela dit, la ferritine n’est pas forcément le marqueur le plus fiable quand on parle de dopage. D’autres chiffres questionnent aussi : les résultats de l’algorithme montrent que près de 10% des joueurs présentent des taux anormaux sur des marqueurs comme l’hémoglobine, l’hématocrite et les érythrocytes, qui peuvent traduire un dopage par transfusions sanguines ou prise d’EPO. Je tiens cependant à préciser une chose importante : si 19% des joueurs présentent des anomalies sur un marqueur, cela ne veut pas dire qu’il y a 19% de dopés. Une anomalie n’est pas forcément liée au dopage, il existe d’autres facteurs explicatifs. Par ailleurs, on peut difficilement comparer les résultats de l’algorithme à ceux de l’AMA, puisque les données ne proviennent pas des procédures très strictes des contrôles antidopage. Tout compte fait, la réalité du dopage se trouve sans doute entre les 0,2% de cas positifs revendiqués par l’AMA et les 19% pointés ici. Dans sa volonté de protéger les athlètes propres, l’AMA peut aussi laisser passer certains dopés pour ne pas prendre le risque d’accuser quelqu’un à tort : beaucoup de mesures de sécurité sont prises pour s’assurer que les anomalies repérées sur un passeport biologique ne sont pas expliquées par autre chose, ce qui peut avoir tendance à blanchir de vrais dopés. Les 0,2% ne correspondent qu’à des cas qui ne laissent aucun doute, les joueurs ayant été jugés et sanctionnés.

Et tous ces cas ambigus ne sont donc pas rendus publics ?

Non. Il est difficile d’obtenir des chiffres, l’AMA ne communique pas le nombre d’anomalies qu’elle repère. Dans le foot et ailleurs, il existe plusieurs passeports avec des anomalies parfois importantes, mais l’AMA juge que la certitude n’est pas assez forte pour lancer une procédure.

 

Existe-t-il aussi des différences entre l’algorithme utilisé par l’AMA et celui développé par l’équipe de Geoffroy Berthelot ?

Les deux algorithmes font la même chose, à savoir de l’analyse de données sur le long terme, mais leur approche statistique diffère. Quand l’AMA ouvre un passeport biologique, les données de l’athlète sont initialement comparées à une population de référence, centrée sur son âge et son sexe. Ensuite, plus on accumule de prélèvements, plus la courbe de normalité s’affine sur le profil du joueur. En revanche, Geoffroy Berthelot prend uniquement en compte les données biologiques de l’athlète, ce qui évite les biais liés à une population de référence : le but du passeport biologique est de comparer un athlète à lui-même, on ne peut pas confronter Pauline Ferrand-Prévot à n’importe quelle femme de son âge. Geoffroy Berthelot propose aussi une approche multiparamétrique : il s’agit d’analyser les différents marqueurs biologiques en même temps. Tout évolue de concert dans le corps humain : si on ne regarde qu’un seul paramètre, on est moins précis qu’en analysant simultanément plusieurs d’entre eux. Autre importante faille de l’algorithme de l’AMA : l’ordre dans lequel les données sont analysées influence le résultat. Même si elles sont identiques, une valeur récente a plus de poids que l’ancienne. En fonction de sa place dans la série, une même valeur pourra donc être comptée comme normale ou anormale. Par exemple, si une valeur anormale est précédée d’autres valeurs anormales, elle ne pourra pas être repérée. Le passeport biologique est un outil utile, mais l’algorithme de l’AMA peut encore être amélioré.

Les chercheurs ont-ils eu un retour de la FFF ou de l’AFLD depuis la publication de ces résultats ?

Non. La FFF est parfaitement au courant de l’existence de cet algorithme, mais n’a pas donné suite. Quant à l’AMA, elle a quelque peu balayé les points soulevés par les chercheurs et préfère dépenser son temps et son argent dans d’autres voies de recherche. Dès 2019, Geoffroy Berthelot avait d’ailleurs parlé de son travail à un contact de l’AFLD, mais il n’avait pas été accueilli avec beaucoup d’enthousiasme : on lui avait fait comprendre que si l’AMA n’était pas intéressée, cela ne pourrait rien donner.

Pourtant, si l’algorithme de l’AMA présente des biais et ne peut repérer efficacement les anomalies, on ne va pas forcément cibler les joueurs qui mériteraient de l’être ?

Tout à fait, c’est un risque, mais l’AMA ne le reconnaît pas. Si l’algorithme n’est pas aussi performant qu’il pourrait l’être, si les anomalies ne ressortent pas pour alerter sur un cas, celui-ci passe sous les radars. À cela s’ajoute une complexité administrative : il est très difficile de coordonner les différentes fédérations. Prenons un joueur de l’équipe de France, suivi à la fois par l’AFLD et l’agence du pays de son club. Si une première agence a identifié une anomalie, il faut que l’information remonte à la deuxième. Ce casse-tête purement administratif ralentit aussi les prises de décision et le ciblage des joueurs.

 

→ L’enquête de Louane Velten sur les failles du passeport biologique est à retrouver en accès libre sur le site du magazine Epsiloon.

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