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De la Fuente et Scaloni : quand le maître rejoint l’élève

Par Ulysse Llamas
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De la Fuente et Scaloni : quand le maître rejoint l’élève

Depuis Platon, la rhétorique du maître et de l’élève parsème les longues histoires de l’éducation et de l’amitié. Dernier exemple en date : l’Espagnol Luis de la Fuente et l’Argentin Lionel Scaloni, qui se retrouvent ce dimanche (21 heures) en finale de la Coupe du monde.

Il fut un temps où balancer des saloperies sur l’équipe adverse était la norme avant une finale. Pour motiver ses troupes, il fallait faire monter la sauce et clamer qu’on était les meilleurs. Luis de la Fuente, en conférence de presse de veille de match, pas n’importe quelle conférence et pas n’importe quel match, a opté pour une autre méthode. « L’Argentine joue-t-elle de manière sale ? Non, je ne dirais jamais ça. J’ai de l’admiration et de la reconnaissance [pour l’Argentine]. » C’est tout ? Non. « Aussi, c’est un ami à moi qui dirige la sélection. » Ah bon ?

« Nous nous ressemblons, a embrayé Lionel Scaloni, après avoir étreint son aîné de 17 piges. Ce moment avec Luis était une belle étape de ma vie, ça me réjouit. Je ne vais pas vous raconter ce qu’on vient de se dire, mais c’est irréel… Ce qu’on vit dans ce football. » Excepté au (super)marché le samedi matin, les chances de recroiser son prof neuf ans après ses cours sont infimes. Luis de la Fuente et Lionel Scaloni, pour la première fois, s’apprêtent à s’affronter en match officiel. Fin 2017, les deux s’étaient croisés lors de la formation UEFA Pro, licence indispensable pour entraîner au plus haut niveau. Une séquence de deux mois et demi, en vase clos, à Las Rozas de Madrid, où est situé le siège de la RFEF, fédération espagnole de football. 360 heures de cours, et quelques souvenirs.

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Clairefontaine espagnol, Redondo et cours du soir

« Avant d’arriver à Las Rozas, Luis Scaloni et les entraîneurs étaient des joueurs : ils ne pensent qu’à eux-mêmes, pose Jorge Vilda, un des formateurs de la fédé, champion du monde 2023 avec la sélection espagnole féminine. Quand on enfile la veste de coach, il faut penser au collectif. Les faire changer de point de vue demande du temps. » Lionel Scaloni, dont la femme est espagnole, sort alors d’une carrière de joueur conclue à Bergame. Il a déjà vécu en Espagne, entre sa décennie à La Corogne, sa saison à Santander et une autre à Majorque. Luis de la Fuente, comme Jorge Vilda, dispense alors les cours de tactiques. Il est depuis 2013 formateur à Las Rozas. En 2015, il remporte son premier titre d’entraîneur, l’Euro U19, avec Unai Simón (né en 1997), Rodri et Mikel Merino (nés en 1997), entre autres. Il soulèvera l’Euro espoirs avec cette génération, mais aussi Mikel Oyarzabal (né en 1997) et Dani Olmo (1998).

Dans cet écosystème fertile, De la Fuente, qui dira plus tard avoir été confronté à un « élève toujours en quête d’apprentissage », permet à Scaloni de poursuivre son apprentissage aux côtés de celui qu’il a nommé son « mentor » auprès de The Athletic, en 2022. « C’était très horizontal, remet Vilda, aujourd’hui sélectionneur du Maroc. Les joueurs s’ouvraient et racontaient leurs expériences, comment ils voyaient et comprenaient le football. Ils devaient aller au tableau et expliquer quel serait leur modèle de jeu, comment ils aimeraient que leur équipe attaque, comment ils aimeraient que leur équipe défende, puis on mettait tout ça en pratique. »

Lionel Scaloni épate en Espagne. « Il devait proposer des exercices adaptés à la façon dont il voulait faire jouer son équipe : des petits jeux en cercle, des attaques en vagues, pour générer rapidement des occasions. Il les présentait au tableau, on s’enregistrait, on discutait, puis on mettait en application ces exercices. Les autres élèves formaient l’équipe. Imaginez… » Scaloni mange et dort au milieu d’apprentis pas encore révélés, comme Andoni Iraola, Montsé Tomé, mais aussi de types assez humbles pour retourner sur les bancs de l’école, comme Fernando Redondo, Javier Saviola, Leo Franco, Mauro Silva ou encore Walter Pandiani, son camarade de chambre. Une version foot de la promo Voltaire de l’ENA, celle composée de Ségolène Royal, François Hollande, Dominique de Villepin et Renaud Donnedieu de Vabres, l’ancien ministre de la Culture. Bref, Scaloni est le cacique de cette promo de HPI du foot.

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Confinés dans le Clairefontaine espagnol, Scaloni et Luis de la Fuente cultivent leurs quelques points communs. Anciens latéraux, ils sont tous les deux passés par la formation nationale et les équipes de jeunes sans avoir pris en main des clubs, hormis le passage anecdotique de onze matchs à Alavés de Luis de la Fuente. « Bon, en revanche, sur la photo qui traîne sur les réseaux sociaux, ce n’est pas Luis de la Fuente, sourit aujourd’hui Jorge Vilda. C’est Francisco Francone Politano, le directeur technique et logistique. »

C’était comme un vestiaire, tant en classe quand on faisait des essais que sur les terrains.

Pier Luigi Cherubino

« C’était l’un des meilleurs de la promo, assurément », pose Jorge Vilda. Pier Luigi Cherubino, élève aussi, raconte aussi, sur Relevo, que Luis de la Fuente « avait un feeling spécial avec les élèves. On avait tous été joueurs et lui aussi, et ça se voyait. C’était comme un vestiaire, tant en classe quand on faisait des essais que sur les terrains. » L’ambiance est plus studieuse qu’un Erasmus à Buenos Aires, où Scaloni file dans la foulée pour suivre le staff de Jorge Sampaoli à la tête de l’Albiceleste, alors qu’il était déjà à ses côtés à Séville. En 2018, après l’éviction de ce dernier, il prend en main la sélection.

(Archives de Jorge Vilda)
(Archives de Jorge Vilda)

Une bonne façon de faire jouer sa sélection comme l’Espagne ? Pas forcément. « Dans les cours, chacun apportait ses idées, apporte Jorge Vilda. À la fin de cette formation, où ils étaient plus de 25 élèves, chacun apportait ses propres idées et sa façon de voir le jeu. » Après la formation, le rapport élève-prof entre Scaloni et De la Fuente se mue en une amitié. Les deux se croisent lors d’un événement organisé par la FIFA en 2022, après la victoire de l’élève au Mondial. Le maître vient de prendre en main l’Espagne. Un choix consensuel, proposé par le peu recommandable Luis Rubiales (comme Vilda), mais à rebours du caractère conflictuel de Luis Enrique, et à une époque où d’autres pointures espagnoles (Mikel Arteta, Unai Emery, Pep Guardiola) étaient en poste.

Une finale de Coupe du monde comme un examen terminal

Quatre ans plus tard, ils ne se sont pas encore affrontés, mais parlent de l’un et de l’autre en conférence de presse ou en interviews, échangeant des amabilités comme deux meilleurs potes. Scaloni : « Il a énormément aidé ceux d’entre nous qui ont suivi sa formation. C’est un type formidable. » De la Fuente : « C’est un véritable maître, un grand homme. Il a fait preuve d’une préparation et d’une maîtrise exceptionnelles de son métier. »

Ils se ressemblent beaucoup sur leur côté serein. Ils respirent le calme, savent déléguer et faire confiance à leur staff.

Jorge Vilda, ex-formateur à la RFEF

« Nous nous ressemblons. Nos parcours sont parallèles, remettait l’Espagnol au Guardian avant le Mondial. Il a commencé chez les moins de 20 ans, puis a intégré l’équipe senior et a tout gagné. Nous le devions tous les deux : il fallait gagner, gagner, gagner… » Gagner, car au-delà des points communs tactiques (un jeu de possession, une grosse densité au milieu de terrain), Scaloni et De la Fuente racontent ces parcours de gars du sérail, dévoués, fins connaisseurs de la culture footballistique de leur pays mais critiqués à leurs débuts. « Ils se ressemblent beaucoup par leur côté serein, raconte Vilda. Ils respirent le calme, savent déléguer et faire confiance à leur staff. » Il n’y aura qu’un champion du monde, mais assurément un gagnant : la formation espagnole.

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Par Ulysse Llamas

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