S’abonner au mag
  • C1
  • 8es
  • Atalanta-Bayern

Raffaele Palladino : « Gasperini a participé à révolutionner le football »

Propos recueillis par Andrea Chazy, à Monza
19' 19 minutes
5 Réactions
Raffaele Palladino : « Gasperini a participé à révolutionner le football<span style="font-size:50%">&nbsp;</span>»

Nommé sur le banc de l’Atalanta en novembre, Raffaele Palladino va se mesurer au Bayern de Vincent Kompany en huitièmes de finale de Ligue des champions. En 2024, à l’époque où il avait été lancé à Monza par le duo Berlusconi-Galliani, l’ancien attaquant de la Juve accordait un long entretien à So Foot. Rencontre avec un nostalgique du foot de rue.

Tu es un Napolitain qui a percé dans le Nord. Ta famille te parle encore ?

(Rires.) Pour être précis, on est de Mugnano di Napoli, une petite ville à sept kilomètres au nord de Naples. J’y ai grandi avec mes parents, mes deux grands frères et ma grande sœur. Ma mère était femme au foyer, et mon père bossait dans une usine de viande. Ils m’ont donné le goût de l’effort, l’esprit de sacrifice. Toute ma famille habite dans un seul et même immeuble, à part moi, donc. Dans sa jeunesse, mon père a tenté de percer dans le foot et a joué en Serie C, à la Sambenedettese. Il souhaitait vraiment que l’un de ses enfants fasse mieux que lui. Mes frères et ma sœur n’y sont pas parvenus, et ç’a été moi. Petit, je passais mon temps à jouer dans les rues de Naples. C’était tous les jours, après l’école. Ça ne se fait plus trop, d’ailleurs, aujourd’hui. Moi, je n’ai pas intégré d’école de foot avant mes treize ans.

Pourquoi ?

Parce que je n’étais pas poussé plus que ça par mes parents. Ils avaient perdu espoir à vrai dire, mon père avait un peu abandonné l’idée de voir l’un de ses enfants réussir dans le foot. Le déclic est arrivé le jour où il m’a fait disputer un petit match avec des potes à lui. Une fois la rencontre terminée, il a enfin envisagé l’idée de m’inscrire dans une école de foot, à Gli Amici di Mugnano (les Amis de Mugnano, NDLR), où je suis resté deux ans. Pour l’anecdote, quand je suis arrivé là-bas, il m’a fait une promesse : « Si un jour tu évolues en Serie A, que tu parviens à jouer un match et que tu marques un but, j’arrête de fumer. » Lors de mon premier match de Serie A, un Livourne-Lecce en 2005, j’ai marqué le but de la victoire. Je le revois encore venir vers moi me tendre son ultime paquet de cigarettes et me dire : « J’arrête. » J’ai conservé ce paquet précieusement, et lui n’a plus jamais fumé de sa vie.

Il paraît que ta mère, elle, avait un autre plan de carrière pour toi.

Elle voulait que je sois danseur, car mon père et elle faisaient de la danse de salon. Mais on ne va pas se mentir : c’était surtout pour me contrôler, parce que j’étais tout le temps dans la rue et que mes résultats à l’école étaient loin d’être bons.

Tu dansais bien ?

Plutôt, oui ! Mais bon, c’était une petite parenthèse. Ça ne me plaisait pas tant que ça.

Danser la polka, ça t’a aidé pour le foot ?

Dans les mouvements ? Beaucoup disent que oui. C’est sûr que la danse t’aide à te rendre élégant, mais petit, j’avais des prédispositions. J’étais maigre, longiligne, avec une gestuelle qui m’était déjà propre.

 

Je l’aime, Deschamps, je lui dois beaucoup.

Raffaele Palladino

On se souvient surtout de toi comme joueur pour tes années à la Juve, où ta carrière a réellement débuté. T’avais été accueilli comment, toi qui venais du Sud ?

C’était très difficile, d’autant qu’au début, je ne jouais pas. Je suis passé du jour au lendemain d’un environnement où j’avais tous mes amis, ma famille, mes frères et ma sœur, pour partir à mille kilomètres de chez moi, en étant à peine majeur. J’ai dû grandir rapidement, serrer les dents, mais j’ai trouvé des gars bien qui m’ont accueilli. C’est pour ça que je comprends aujourd’hui pourquoi parfois on « perd » des garçons. Un joueur peut ne jamais réussir à se faire à son nouvel environnement pour plein de raisons. Moi, j’ai eu de la chance de trouver un club très sérieux qui m’a fait grandir. Et puis, à l’époque, j’ai pu compter sur le soutien de Ciro Ferrara (natif de Naples). Il était sur la fin de sa carrière, mais il m’a beaucoup aidé. Il m’emmenait dîner chez lui, il me donnait des conseils, il me parlait napolitain, avec notre accent… Il y a eu une grande solidarité napolitaine entre nous.

Ton aventure avec les Bianconeri commence vraiment avec Didier Deschamps…

(Il coupe.) Je l’aime, Deschamps, je lui dois beaucoup. Avant d’intégrer l’équipe première de la Juve à l’été 2006 (le club vient alors d’être relégué en Serie B avec une pénalité de neuf points, à la suite du scandale du Calciopoli, NDLR), je sortais de deux prêts, un à la Salernitana en Serie B, et un autre à Livourne en Serie A. À mon retour, je me suis retrouvé lors du stage de présaison avec une pléiade d’immenses champions : Ibrahimović, Zambrotta, Thuram, Cannavaro. Ils sont partis petit à petit, mais Trezeguet, Del Piero, Buffon et Nedvěd sont restés. J’ai grandi en admirant Baggio, Zidane, Del Piero, et ensuite Ibrahimović, des joueurs qui ont toujours procuré des émotions aux gens. Si c’est aujourd’hui un ami, Ibra était mon idole, à tel point qu’à la Juve, on me surnommait « PallaIbra », pour plaisanter. Cet été-là, j’avais beaucoup de sollicitations en Serie A, mais Deschamps, après m’avoir vu pendant une semaine à l’entraînement, m’a pris à part et m’a dit : « Tu dois rester ici car tu auras du temps de jeu, de l’espace pour te montrer. » Je m’en souviendrai toujours car je l’ai écouté et je ne l’ai pas regretté. Il me faisait jouer à droite, à gauche, en pointe, tantôt au poste de Del Piero, tantôt à celui de Trezeguet. On jouait dans des stades loin des standards de ceux de la Juve, où tout le monde nous supportait. Quand on se déplaçait à Rimini, à Trieste, à Crotone, à Frosinone, c’était vraiment bizarre de voir cette foule de tifosi qui poussaient pour nous. C’était la renaissance de la Juve, et elle a coïncidé avec la saison où j’ai percé.

 

Tu as des regrets concernant ta carrière de joueur ?

(Il réfléchit.) Non, car j’ai tout donné et j’ai été un grand pro. À 21-22 ans, j’étais titulaire à la Juve, et beaucoup d’équipes européennes, dont Manchester United, me voulaient. Je n’ai pas voulu y aller car je ne parlais pas bien anglais et j’étais heureux là où j’étais. Mon unique regret, c’est d’avoir enchaîné les blessures. Vers 24 ans, j’ai commencé à avoir des problèmes à la cheville, j’ai dû me faire opérer, j’ai rechuté… Mais ça fait partie du jeu. J’ai arrêté de jouer à 34 ans en ayant tout donné. Et ce que je n’ai pas pu donner comme joueur, je vais le donner en tant qu’entraîneur.

 

Je crois sincèrement que le problème du foot actuel, c’est la disparition du foot de rue.

Raffaele Palladino, from the street

Tu as toujours fait l’éloge du foot de rue. Pourquoi ?

Je crois sincèrement que le problème du foot actuel, c’est sa disparition. On ne joue plus dans la rue. Mais ce n’est même pas tant la rue le problème, c’est le temps passé à jouer au foot. Les enfants d’aujourd’hui jouent uniquement à l’école de foot. Deux heures par jour, quand il y a entraînement. Avant, tu avais un volume horaire hebdomadaire beaucoup, beaucoup plus important. C’était dans ces heures perdues à jouer sur le bitume que tu affinais ta technique… Sans t’en rendre compte, tu travaillais jusqu’à ta façon de tomber, car je peux t’assurer que tu ne tombes pas pareil sur du bitume que sur un terrain synthétique. Hélas, cette technique venue de la rue a disparu.

Les joueurs sont devenus stéréotypés ?

Bien sûr. Ces dernières années, le foot a beaucoup évolué sur le plan tactique, mais alors sur le plan technique… Moi, je suis un amoureux de la technique individuelle. Pour moi, chaque joueur, chaque enfant doit en permanence l’améliorer. Aujourd’hui, on fait trop de tactique dès le plus jeune âge. À l’école de foot, on voit des enfants à qui on enseigne déjà les systèmes de jeu ou jouer à une ou deux touches, alors que ce sont des choses qu’ils peuvent apprendre plus tard. Il faudrait davantage insister sur le développement de la technique, car aujourd’hui, on voit peu de dribbles, il y a moins de talent qu’il y a quelques années. Le foot est moins spectaculaire.

Comment tu composes avec ces joueurs moins créatifs maintenant que tu es coach ?

On travaille énormément sur des séances de technique individuelle à l’entraînement. Deux à trois jours par semaine sont dédiés à cela. Tout le temps avec du ballon : des tirs, des un-contre-un, des deux contre deux, des trois contre trois. Si un joueur parvient à s’améliorer ne serait-ce que de 1 % individuellement, c’est bénéfique pour l’équipe. S’il réussit à améliorer son pied gauche, son jeu de tête, son premier contrôle, son jeu de passes, c’est tout le collectif qui en sort grandit.

C’est fou de devoir reprendre toutes ces bases en pro, non ?

Avant d’entraîner des adultes, je ne pensais pas qu’en équipe première, il y avait encore besoin d’enseigner la position du corps sur le premier contrôle, comment défendre, comment tirer… Mais même des joueurs de Serie A ont besoin d’améliorer tous ces petits détails qui font la différence. Parce que même à 35 ans, tu continues à t’améliorer. En tant que coach, j’adore prendre chaque joueur un par un, voir ce qui lui manque et travailler cet aspect-là avec lui. Il y a des exercices précis pour cela. Ce matin, on a par exemple beaucoup travaillé sur la position du corps des défenseurs dans la gestion du un-contre-deux. C’est important dans ce type d’exercice d’avoir une bonne lecture du jeu, d’être bon dans l’anticipation, dans l’agressivité, car ici, on aime avoir un jeu positif et agressif.

Ce jeu « positif et agressif », c’est celui qui consiste à faire jouer ton Monza de la même manière, que ce soit face à Frosinone ou à l’Inter ?

Oui, et c’est avant tout une question de mentalité du staff et de l’entraîneur. Après un an et demi, je crois pouvoir dire que nous y sommes parvenus : Monza a toujours fait un pas en avant, même un tout-petit. L’an dernier, on était promus, donc on pouvait être la surprise, mais cette saison, voir que l’on confirme, c’est beau. C’est avant tout car l’équipe croit en ce qu’elle fait. C’est gratifiant pour un coach d’entendre un joueur te dire : «  Mister, ce week-end, on a les armes pour gagner ! » C’est aussi pour ça que la victoire contre Milan (4-2), en février dernier, a été magnifique. On sortait d’une période où l’on jouait bien, sans réussir à gagner, et on est parvenus à décrocher cette victoire de prestige en jouant notre football.

 

Un jeu tourné vers l’attaque, donc, ce qui semble contre-culturel en Serie A. Pourtant, c’est un style de jeu de plus en plus porté par la nouvelle génération de coachs italiens, dont tu fais partie. Tu attribues ce nouveau souffle à Guardiola ou à Gasperini ?

Aux deux. De Guardiola, j’ai récupéré les principes de jeu : la recherche du commandement, le fait de repartir de derrière, d’attaquer avec beaucoup de joueurs, d’être juste techniquement, d’avoir des joueurs intelligents… Je dirais que c’est ce qu’on a en commun. Après, lui le fait à un niveau très, très élevé, et surtout, je ne crois pas que ça marche vraiment de tout copier-coller. D’une part parce qu’il faut aussi savoir mettre du tien dans ce que tu proposes, et d’autre part car Guardiola n’est pas ma seule source d’inspiration. J’ai aussi pris énormément de Gasperini, mais également d’Ivan Jurić (son prédécesseur à l’Atalanta, NDLR). Par exemple, la capacité de mon équipe à pouvoir aller agresser l’adversaire très haut.

On voit aussi beaucoup de dépassements de fonction de tes joueurs, notamment la projection vers l’avant de l’un des trois défenseurs centraux de ton 3-4-2-1. Quelque chose que l’on avait notamment aussi vu dans l’OM de Tudor.

Le cœur de notre jeu est basé sur l’occupation de l’espace. Ce n’est pas facile de l’expliquer, ni de l’enseigner sur le terrain. Mais quand les joueurs le comprennent, ils se libèrent. Il faut les mettre dans les meilleures conditions possible, et c’est à eux, ensuite, de choisir le bon endroit et la bonne zone où se déplacer. Ce n’est pas simple, parfois tu te retrouves avec un défenseur en position d’attaquant, ou un milieu de terrain derrière, mais on cherche toujours à avoir un juste équilibre, que ce soit en phase de possession ou lorsqu’on n’a pas le ballon. L’intérêt de la projection d’un défenseur quand tu défends à trois, c’est de pouvoir attaquer certains espaces libres, mais aussi de pouvoir créer la supériorité à trois derrière, à la relance. J’ai pris ce concept de Gasperini qui fut mon maestro au Genoa. Il a participé à révolutionner le football, car au moment où tout le monde disait que ce n’était plus possible de jouer à trois derrière, lui l’a fait. On voit aujourd’hui qu’il a totalement inversé la tendance.

On voit peu de dribbles aujourd’hui, et quand il y en a un, tu retrouves l’émotion qui est propre au football.

Raffaele Palladino

C’est un football qui nécessite surtout des qualités physiques, non ?

Pas seulement, le talent offensif est fondamental ! Il faut que les joueurs offensifs n’aient pas peur d’entreprendre, de dribbler, car tu peux savoir bien repartir de derrière, construire par la base et arriver jusque dans les 25 derniers mètres, tout ce qui va se passer ensuite passe par des initiatives individuelles. On en revient au dribble, à la désarticulation, qui est la chose la plus imprévisible, la plus difficile à gérer quand tu es entraîneur. Comme je le disais, on voit peu de dribbles aujourd’hui, et quand il y en a un, tu retrouves l’émotion qui est propre au football. Le dribble est imprévisible pour l’équipe adverse, cela ébranle automatiquement ce qu’elle avait préparé pour te contrer. J’insiste beaucoup là-dessus avec mes milieux offensifs et mes pistons. Je leur dis : « N’ayez pas peur de tenter le dribble, de faire ce pari de l’imprévisibilité. » Je ne m’énerve jamais quand ils essayent, même si ça ne marche pas.

Le Palladino joueur aurait-il pu évoluer dans ce football-là ?

(Il réfléchit.) Oui, car j’étais un joueur de talent, instinctif, et de manière générale, je pense aussi qu’il y a moins de qualité aujourd’hui qu’il y a quinze-vingt ans. Après, c’est vrai que les joueurs actuels courent plus que moi. J’aurais peut-être un peu galéré au niveau du volume de courses, je n’étais pas vraiment réputé pour ça (Rires). Mais je crois surtout que le talent se cultive, même au niveau athlétique, car il y a beaucoup de joueurs de talent qui voient leur rendement affecté par cette dimension-là dans le foot actuel. En face, les équipes sont physiquement bien préparées, les contacts sont plus durs, tout va plus vite. Le talent seul ne suffit plus, il doit être entraîné, accompagné d’un niveau physique élevé.

Tu regardes beaucoup d’équipes pour t’inspirer ?

J’ai de très bons analystes qui me disent : « Mister, tu as vu que le PSG a fait quelque chose de différent sur tel match ? », alors je vais regarder. Ou alors : « Monaco a fait jouer tel jeune qui est très bon », et pareil, je vais voir. J’aime regarder les équipes étrangères. En France, il y a un grand nombre de jeunes très forts, très intéressants. Pareil en Espagne et en Angleterre. J’avoue que je suis moins l’Amérique du Sud. Parmi les équipes que je préfère en ce moment, il y a évidemment le Bayer Leverkusen de Xabi Alonso. Je regarde aussi Ancelotti au Real, le Barça, le PSG… Et bon, je ne rate pas un match du Manchester City de Guardiola, notre point de repère à tous.

 

Comme Guardiola, tu as débuté en entraînant les jeunes, avant de prendre l’équipe première de Monza. Comment ça s’est fait ?

C’est le président, Silvio Berlusconi, et le docteur Galliani (le binôme du Grande Milan) qui ont décidé de me nommer à la tête de l’équipe première. Je ne les remercierai jamais assez de m’avoir accordé leur confiance. Berlusconi a toujours cru en moi, même dans les moments difficiles, car la saison dernière, après six matchs, Monza n’avait qu’un point. Ils n’ont pas hésité à donner les clés de l’équipe à celui qui n’était alors que l’entraîneur de la Primavera (l’équipe U19). Je n’y croyais pas le matin où j’ai reçu ce coup de téléphone de Galliani. Il m’a dit que la possibilité d’entraîner l’équipe première existait, mais qu’il devait avoir l’aval du président. On est donc allés dîner le soir même chez lui, à Arcore (dans sa fameuse villa San Martino). J’ai pensé toute la journée à ce rendez-vous. J’avais une certaine appréhension, car je n’avais encore jamais vu Berlusconi en personne, mais dès que j’ai passé la porte de sa maison, tout a été naturel, simple… Beau. C’était une personne fantastique, remplie d’humilité, très compétente.

 

Berlusconi est un homme extraordinaire qui m’a fait asseoir à sa table. On a mangé des lamelles de poulet, un truc très simple qui m’a fait comprendre sa grandeur.

Raffaele Palladino

Ce n’est pas tout à fait l’image qu’on a de lui en France…

Pour moi, c’est un homme extraordinaire, qui m’a fait immédiatement me sentir bien, qui m’a fait asseoir à sa table. On a mangé des lamelles de poulet, un truc très simple qui m’a fait comprendre sa simplicité et sa grandeur. Après une heure à parler de foot, de joueurs et de politique, il m’a dit que j’allais devenir l’entraîneur de l’équipe première. Puis il m’a demandé si je voulais l’équipe immédiatement ou après le match de la Juventus qu’on affrontait cinq jours après, à domicile, juste avant la trêve internationale. J’ai évidemment répondu : « Maintenant » (Monza a battu la Vieille Dame 1-0, la première victoire en Serie A de l’histoire du club). C’était une opportunité que je ne pouvais pas laisser passer.

Ton Monza a une autre particularité : il laisse beaucoup de place aux jeunes Italiens. C’est une volonté du club ?

Oui. C’était la volonté de notre regretté président (le Cavaliere est décédé le 12 juin 2023, NDLR). Son rêve était d’avoir une équipe composée en grande partie ou uniquement de joueurs italiens de grand talent. On a cherché, même après sa disparition, à garder une ossature de jeunes joueurs italiens prometteurs. Je crois que c’est une valeur ajoutée de procéder ainsi. Déjà parce que cela participe à donner à la Nazionale l’opportunité d’intégrer des joueurs qui jouent régulièrement en Serie A, puis aussi car cela donne une belle image de l’Italie. On voit régulièrement des équipes qui n’ont pas ou peu de joueurs italiens dans leur onze, et selon moi, on a besoin d’en avoir plus sur les terrains.

Comment tu t’y es pris pour changer le logiciel de jeu de ton équipe en si peu de temps ?

J’avais énormément étudié l’équipe avant même de la prendre en main. Dans la vie, tu dois te tenir prêt parce que tu ne sais jamais quand l’opportunité va se présenter à toi. Beaucoup étaient d’ailleurs effrayés de me voir déjà là après seulement trois ans de carrière d’entraîneur chez les jeunes. Mais je sentais que j’avais la possibilité d’apporter quelque chose. J’ai simplement appliqué ce que je faisais avec la Primavera, avec évidemment une exigence physique supérieure. Le mérite se situe plus au niveau psychologique : à ce moment-là, l’équipe était démoralisée à cause des défaites. Donc j’ai travaillé là-dessus, en faisant en sorte que les joueurs se sentent bien, en les aidant individuellement, en leur donnant du courage. Les résultats ont vite aidé. Cette première victoire sur la Juve, suivie d’autres contre la Sampdoria et Spezia, cela te conforte sur le fait que tu es sur le bon chemin.

Tu as une recette en ce qui concerne l’aspect psychologique ?

Je suis un malade de ces trucs-là, je crois d’ailleurs que je suis quelqu’un de très empathique. Je veux rentrer dans la tête de chaque joueur. Quand je les regarde dans les yeux, j’aime pouvoir lire en eux. Savoir ce qu’ils peuvent être capables de me donner sur le terrain, capter leurs émotions, car le foot est fait d’émotions. Dans la façon dont il s’entraîne, je peux sentir si un gars a le moral dans les chaussettes, est fâché contre moi, avec quelqu’un d’autre, s’il a des problèmes à la maison, pour ensuite avoir un dialogue. Je suis intimement convaincu que cet aspect-là est encore plus important que l’aspect technico-tactique. Tu ne peux pas te permettre de perdre un joueur en chemin, encore moins dans un club comme le nôtre.

Tu avais quel lien, toi, avec tes entraîneurs ?

Je voulais qu’ils me disent toujours la vérité, en permanence, et c’est pour cela que j’essaye d’être en permanence loyal envers mes joueurs. Le rapport humain est fondamental. Je peux évidemment me tromper dans mes choix, mais je veux toujours un grand respect entre le groupe et moi, de la loyauté, de l’honnêteté. À Monza, j’ai un groupe qui a besoin de mini-objectifs, tu dois donc toujours avoir un objectif hebdomadaire ou mensuel. Si tu fais une promesse pour la fin de saison, c’est trop loin et tu ne vois pas la lumière au bout du tunnel. On fait des repas d’équipe, on donne des jours de repos supplémentaires, et certaines fois aussi, j’organise des entraînements pour entretenir l’amusement. Des mini-tournois où ils font eux-mêmes les équipes, à quatre capitaines, et ce sont eux qui décident de ce qu’il y a à gagner à la fin. J’essaye de créer un environnement compétitif mais aussi divertissant. Le premier jour à la tête de l’équipe première, je leur ai dit : « Vous devez prendre du plaisir à venir ici, vous sentir bien et vous amuser. » Si tu arrives à instaurer une ambiance comme ça, tu as gagné.

Joueur, tu allais beaucoup au cinéma. C’est toujours le cas ?

Non, je n’ai plus le temps. Aujourd’hui, je vis quasiment au centre d’entraînement. J’arrive à 8 heures et je rentre chez moi à 21-22 heures. Mais ça ne me pèse pas. J’aime être ici. Je pourrais peut-être un peu déconnecter, mais j’aime étudier, me mettre à la page. Parfois, lorsque j’ai deux jours libres, je vais dans ma famille, mais je pense quand même au foot… Avec le temps, je vais probablement apprendre à doser cet aspect-là, mais pour le moment, je pense continuellement à des situations de jeu. Mes plus belles idées me viennent la nuit. Je vais au lit en pensant à quelque chose, et parfois la révélation arrive pendant mon sommeil. Alors je me réveille, je la note sur mon téléphone, et je me rendors.

Nouvelle rechute pour Manuel Neuer avant d’affronter l’Atalanta

Propos recueillis par Andrea Chazy, à Monza

Interview publiée dans le So Foot n°215 en avril 2024.

À lire aussi
Les grands récits de Society: Silence de mort
  • Michel Fourniret
Les grands récits de Society: Silence de mort

Les grands récits de Society: Silence de mort

Juges, avocats, psychologues, ils ont fait face au tueur en série des Ardennes, Michel Fourniret. Et n’en sont pas sortis indemnes. Ils racontent.

Les grands récits de Society: Silence de mort
Articles en tendances

Votre avis sur cet article

Les avis de nos lecteurs:

Nos partenaires

  • #Trashtalk: les vrais coulisses de la NBA.
  • Maillots, équipement, lifestyle - Degaine.
  • Magazine trimestriel de Mode, Culture et Société pour les vrais parents sur les vrais enfants.