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Jonathan Millieras : « Parler des trains en retard, c’est comme si on disait tous que Mbappé était nul »

Propos recueillis par Ulysse Llamas, à la gare
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Jonathan Millieras était en concurrence avec Alphonse Areola en équipe de France jeunes, a vu filer Jean-Philippe Mateta et le train du très haut niveau devant lui. Resté à quai, il a traîné sa carcasse en Ligue 2 et en National avant d’arrêter le foot pour devenir contrôleur SNCF, où il a remis sa carrière sur les rails. Attention au départ.

Comment passe-t-on des vestiaires aux wagons ? Les contrôles ne sont pas les mêmes.

Quand je jouais à Moulins, en National 2, j’habitais à Clermont-Ferrand. Pour aller aux entraînements, je prenais le train tous les jours, le même Intercités, aux mêmes horaires. Un copain de mon père était contrôleur SNCF, on a beaucoup parlé du métier et j’ai fini par me lancer.

Tu as facilement passé les examens ? 

J’ai eu de la chance, parce que la SNCF ne recrute pas en externe sur cet Intercités Paris-Clermont-Ferrand. Normalement, il faut passer par une expérience dans les TER. Ensuite, les tests ne sont pas simples. Beaucoup de prétendants sont recalés. L’hygiène de vie du foot m’a beaucoup aidé : je me suis mis au boulot pour apprendre les gestes, les schémas à respecter, mais aussi la rigueur et l’endurance. La formation dure quatre mois et demi, avec notamment des heures dédiées à la sécurité.

Que dois-tu faire quand tu voyages entre l’Auvergne et Paris ? 

La plupart du temps, je suis seul, dans un train qui compte parfois 800 places. Il s’arrête à Riom, Vichy, Moulins, Nevers et Paris, son terminus. On a des procédures à suivre : je fais mes annonces au départ, je passe dans les voitures, je contrôle les billets. Pour un train du matin, ça ne me prend pas beaucoup de temps parce que je laisse les passagers dormir tranquilles. Sinon, j’essaye de dialoguer un maximum, parce que je suis le seul interlocuteur à bord. Quand on discute, le trajet passe plus vite. Dans un trajet sans souci, je parle de tout et de rien. Et à l’arrivée, quand tu vois le Puy-de-Dôme à l’horizon, tu es heureux.

 

C’est un boulot de flic ?

Non. La Lutte anti-fraude (LAF) existe. Certains me disent que je prends de l’argent sur un PV, mais par mois, si ça me rapporte 10 balles c’est déjà beaucoup… On ne prend pas du plaisir à faire ça.

Tu es arrivé dans ce métier avec des a priori sur la SNCF ?

Non aucun, car je prenais beaucoup de trains. J’ai eu un seul train en retard, un soir. Un sanglier s’était fait taper et la SNCF nous avait affrétés des taxis pour rentrer à Clermont. Au contraire, j’ai la poisse dans les avions. Donc quand on me parle du train, je rigole. Il faut bien choisir ses mots : par rapport au nombre de trains en circulation, on est rarement en retard. C’est quand on rabâche tout le temps qu’il y a des soucis qu’on finit par le croire. C’est comme si on disait tous en permanence que Kylian Mbappé était nul sans avoir vu son match. On finirait par penser qu’il est nul.

La ligne Clermont-Ferrand – Paris est une des plus critiquées de France, notamment pour ses retards. Des élus et des associations demandent régulièrement une meilleure desserte du grand centre de la France, entre Bordeaux, Lyon et Clermont-Ferrand. Comment l’expliques-tu ? 

Les trains datent de 1975, ils sont vieux et plusieurs travaux sont entamés pour renouveler les infrastructures, mais plusieurs retards ne sont pas imputables à la SNCF. Le problème, c’est que ce ne sont pas des petits retards. On a beaucoup d’arbres non coupés, de soucis avec la météo et des accidents de personnes. Même si c’est rare, quand des gens me disent que la personne aurait pu faire ça (se donner la mort, NDLR) autrement, c’est compliqué à entendre… Heureusement, la majorité des voyageurs est d’une patience extrême. On parle aussi beaucoup des retards sur cette ligne, mais il faut parler des trains à l’heure. 82 % sont à l’heure.

Tu comprends la colère des associations et la colère des gens ?

Bien sûr. Mais mes collègues disent aussi qu’avant le Covid, les trains n’étaient pas aussi utilisés. Et il faut voir ailleurs : en Angleterre, la privatisation était tellement une catastrophe qu’ils renationalisent. Il y a aussi beaucoup d’accidents en Allemagne ou en Espagne, qu’on ne retrouve pas en France. Le Japon, c’est l’exemple parfait mais c’est inatteignable. Les salariés, là-dedans, se battent : la retraite, le non-démantèlement entre les réseaux de train, la non-privatisation.

À 18 ans, je gagnais plus que mes parents. Le boulard arrive très vite.

Jonathan Millieras

Le métier de cheminot est aussi très critiqué.

Je découvre tout ça. Certains disent qu’on gagne un gros salaire et qu’on part tôt à la retraite. Quand on regarde nos journées, nos boulots en soirées, les dimanches, la retraite, c’est faux. On travaille beaucoup, et le coût de la vie a beaucoup augmenté. Le nombre de gens qui ont bossé à la SNCF sans voir leurs enfants grandir… Je dirais même que les contrôleurs sont sous-payés par rapport à ce qu’ils font…

Tu avais ce genre de discussions avec tes coéquipiers quand tu étais dans le foot ?

Pas forcément, mais les jalousies sont partout. Quand tu es titulaire et que le remplaçant touche trois fois ton salaire, tu le prends mal. Je n’aurais pas dit ça il y a 10 ans, mais quand un jeune gagne plus qu’un joueur d’expérience, ça crée des décalages. À 18 ans, je gagnais plus que mes parents. Le boulard arrive très vite. Tu n’es pas accompagné, tu es loin de ta famille…

Tu étais déconnecté ? 

Pas forcément, mais je vivais dans un autre monde. On dit que les footballeurs sont cons, mais on ne se rend pas compte qu’à partir de l’adolescence, ils ne font que du foot. J’ai joué avec Jean-Philippe Mateta : jeune, il était feu follet, tout fou, tout était beau et rose. Il était incapable de citer son adversaire, il parlait du « grand, derrière ». Il ne m’impressionnait pas beaucoup. Il fallait qu’il marque, c’est tout. De ses 18 ans à aujourd’hui, son travail est dingue. Il a pris du recul. Yoane Wissa, aujourd’hui à Newcastle, m’impressionnait plus. Hassane Kamara, de l’Udinese, avait aussi un truc dans l’esprit, dans l’équilibre. Ils étaient très matures.

Tu as totalement arrêté le foot ?

Non. Je joue encore avec les cheminots, à Gerzat. On affronte les usines Volvic, Michelin, ça joue pas trop mal… Je suis numéro 9 ou 8, où je me sers plus de mon jeu au pied. Gardien, c’est beaucoup plus dur.

Tu n’as que 32 ans, mais ta carrière s’est terminée alors que tu étais très prometteur. En 2012, tu joues l’Euro U19 avec l’équipe de France, avec Paul Pogba, Jordan Veretout et la génération 1993. Comment commences-tu le foot ? 

Mon père, ancien rugbyman professionnel, est un bon ami de Christophe Revault (ancien gardien professionnel, décédé en 2021). Comme il n’y connaissait pas grand-chose au foot, il avait contacté Christophe pour lui demander des conseils. Christophe propose alors à mon père un essai au Havre. J’ai 15 ans, j’arrive dans leur centre de formation pendant les vacances. À la Cavée, je découvre un monde : tout est pro.

C’est-à-dire ?

À l’entraînement, je vois Zacharie Boucher, génération 1992, et Brice Samba, génération 1994. Ce sont des monstres. Ma semaine se passe bien, mais comme j’étais un peu conseillé par Revault, il valait mieux que j’aille m’épanouir ailleurs.

Tu n’aurais pas beaucoup joué…

Je me rappelle une frappe sous la barre, sur grand terrain. C’est un truc impossible à sortir de la main opposée à 14 ans, et Brice y arrivait. C’était hallucinant. Il y avait déjà un monde d’écart. Zacharie Boucher, pareil. On comprend pourquoi on parlait de l’école des gardiens du Havre.

Tu arrives donc à Châteauroux. C’est plus proche de chez toi…

J’arrive en U16 à Châteauroux. Mon essai se passe bien. Je signe un tout petit contrat et fais mon école en centre de formation. Frédéric Zago, aujourd’hui directeur du centre de formation d’Angers, est là. Ça se passe bien à l’école. J’ai mon bac, alors que je partais de très loin. Dans ma classe, on était quatre, donc on progressait très vite : Nasser Chamed, international comorien, Johan Obiang, international gabonais, et le gardien Stefan Milosavljevic. Deux internationaux et deux gardiens. Avec la génération 1993 à Châteauroux, on est 6 ou 7 à passer pros.

 

« Vos billets, s’il vous plaît. »
« Vos billets, s’il vous plaît. »

Sur le terrain, tu vis comment cette période ?

Je m’entraîne avec les U19, je joue avec les U17, mais la première saison ne se passe pas très bien. Mentalement, je ne suis pas dans le coup. Lors de ma deuxième année, François Seguin, qui est dans le staff de Corentin Martins à Madagascar aujourd’hui, débarque comme entraîneur des gardiens. En six mois, je passe de galérien en U17 Nationaux à titulaire en CFA2, avec la réserve. Je prends dix kilos de muscles, je signe un contrat élite pro au mois de janvier. Et je suis appelé en équipe de France.

En équipe de France jeunes, un mec comme Pogba a déjà une attitude de champion. Il est leader de vestiaire, c’est un patron, il prend les causeries tout seul.

Jonathan Millieras

C’est déjà l’apogée de ta carrière ?

Je partage un vestiaire avec Paul Pogba, Alphonse Areola, Geoffrey Kondogbia. Leur niveau, c’est un truc de fou. Lucas Digne, je n’en parle pas. Il y avait aussi Jordan Veretout, Florian Thauvin, Alassane Pléa, Samuel Umtiti, des énormes bosseurs. Il y a quand même un monde. Un mec comme Pogba a déjà une attitude de champion. Il est leader de vestiaire, c’est un patron, il prend les causeries tout seul. Au niveau des gardiens, Areola est bien au-dessus : il est super costaud, bien accompagné. On sent qu’il a grandi dans ce monde. Même s’il ne joue pas en Ligue 1 à ce moment-là et que je joue en Ligue 2, il est très fort. Derrière, ça ne m’étonne pas de les voir champions du monde.

Tu te dis que tu n’as pas ta place ? 

Si, parce qu’on reste en U19. Le niveau, je l’ai. Je fais 7 sélections, ça se passe nickel, et j’ai la chance de jouer à la place d’Alphonse Areola pour un match de qualif’ de la Coupe d’Europe. Je fais des matchs de malade. Je m’intègre dans le groupe de Pierre Mankowski et je joue en même temps en Ligue 2. On joue le championnat d’Europe, je fais une sélection contre l’Angleterre. Un match de merde, les deux buts sont pour moi. Harry Kane marque. Puis on finit par perdre contre l’Espagne en demi-finales.

 

La génération 1993, championne du monde U20 en 2013.
La génération 1993, championne du monde U20 en 2013.

Tu as déjà laissé passer ta chance ?

En rentrant, j’ai la tête dans les chaussettes. Je n’ai que quatre jours de vacances et je reprends avec les pros, entraînés par Didier Tholot. Je joue une mi-temps, en amical contre Bordeaux. Je gagne 4 ou 5 face-à-face et la semaine d’après, je démarre titulaire. J’enchaîne 11 matchs. Je commets une erreur au dernier. Et ça se passe un peu moins bien parce que j’ai quelques sollicitations de clubs de Ligue 1. J’ai des offres. J’étais dans les short list de Saint-Étienne, Marseille et Évian. Un club anglais arrive même avec un million d’euros de transferts, mais Châteauroux refuse. C’est l’époque où Brice Samba va à l’OM. Donc tant mieux pour eux [il se marre]. Mais je prends un peu la grosse tête. Je suis pro, je me dis que ça va bien se passer, mais je travaille un peu moins.

Moi j’étais un peu fou, j’adorais sortir, j’adorais le combat, à la Anthony Lopes. Je sortais parfois pour détruire les gens, je faisais 30 kilos de plus.

Jonathan Millieras

Donc tu restes à Châteauroux. 

Oui, et à partir de là, je m’effondre. Je vis une descente aux enfers. On m’avait promis une renégociation de contrat et le staff m’enlève des buts à ce moment-là. Je repasse numéro 2, ça me bouffe la Coupe du monde U20, gagnée par la France, alors que j’étais en train de faire mon visa pour la Chine. Je rejoue quatre matchs en fin de saison, et je fais des boulettes contre Nantes. On prend 4-0. Bon, c’est un péno, un corner et deux face-à-face, mais le score est lourd. Je repasse numéro 2. Je me pète le pied, d’abord le quatrième métatarse, puis, à peine remis, je me blesse au cinquième. Je fais une saison noire. On descend en National. Je rejoue en Coupe de la Ligue, mais chope une tendinite chronique au bras. Pourtant, un gros club anglais de Championship, genre Stoke City, vient à la charge, me propose un test en décembre. Le club refuse au début. Je ne pars pas, et je passe troisième gardien. Ensuite, je me blesse, je reviens, et tout devient très conflictuel : je pars en baston après un match avec la réserve. Les gens avec qui je m’embrouille payent quatre ans de frustration. J’en ai ras le bol du foot et à 23 ans, je suis dégoûté d’être footballeur.

C’était quoi ton rêve ? 

Jouer en professionnels. Et éventuellement jouer en Angleterre. Moi j’étais un peu fou, j’adorais sortir, j’adorais le combat, à la Anthony Lopes. Je sortais parfois pour détruire les gens, je faisais 30 kilos de plus.

Cette passion vient d’où ?

Comme tout le monde, dans mon école, le gardien était un peu enveloppé. Un jour, j’ai tenté de prendre sa place. J’avais arrêté un truc, genre un penalty, et j’étais resté. J’avais ce grain de folie.

Tu traînes la réputation d’avoir été un jeune impulsif. C’est vrai ?  

Oui. Quand ça ne se passe pas bien à Châteauroux, mes agents m’envoient en essai à Ajaccio, en Ligue 2, pour être numéro 2. Et veto. Le club a empêché mon départ. J’étais en fin de contrat, j’ai eu un mauvais caractère. Je finis par être mis à pied une dizaine de jours. Je pars en vacances. Quand je reviens, je leur montre mon bronzage. Ils gueulent et me font courir pendant un mois et demi ! Et à 23 ans, je quitte le club.

Tu en veux à tes anciens dirigeants ? 

Non. Tu tombes sur la mauvaise personne un mauvais jour, ça arrive. Plus de carrières ont été niquées comme ça que de carrières réussies. Ils me voyaient comme le petit prétentieux. Je me dis que je ne suis pas fait pour la mentalité du foot. Ça va trop vite, je ne suis pas fait pour ça. J’ai eu trop de pression. C’est pour ça que beaucoup de gardiens explosent plus tard. T’as plus de pression que n’importe quoi sur terre. C’est terrible. On n’avait pas d’apport psychologique.

Si tu devais te donner un conseil au petit toi de 19 ans ? 

Travaille pour toi, peu importe ce qu’il se passe.

Après ton passage à Châteauroux, tu as enchaîné avec le chômage ? 

Je suis chez moi, même pas avec l’UNFP. Je m’entraîne un peu, mais je pense à arrêter. Stéphane Dief, alors entraîneur de Moulins, m’appelle et me propose un contrat, en CFA. J’accepte. Je vivais à Aubière, à côté de Clermont-Ferrand et j’allais à Moulins en train tous les matins. Je kiffe, on joue bien au foot et j’arrive au Puy, en National. Je commence par onze matchs, dont neuf exceptionnels. J’arrête quatre penaltys sur cinq, on élimine Nice en Coupe de France, deux clubs de Ligue 2 m’appellent.

C’est un nouveau départ ou ton chant du cygne ? 

J’ai 30 ans, un bon âge pour un gardien, mais je ne pars pas en Ligue 2 parce que je vivais avec ma compagne. On était installés à Clermont. Ça me travaille mentalement, et je me blesse. Je fais une fracture de fatigue. Donc je choisis l’humain, avec moins d’argent. Mon dernier souvenir de foot, c’est un match où on va jouer à Nancy justement en fin de saison (le 19 mai 2023, avant-dernière journée de National), c’est un truc de fou. Finalement, j’adore le National.

Le National que tu as connu a bien changé ? 

Et encore, l’année prochaine, les joueurs touchent des contrats professionnels. Donc les enjeux sont énormes. Ça n’a rien à voir. Le National est une mini-Ligue 2. Le fossé entre Ligue 2 et Ligue 1 est géant, mais celui entre Ligue 2 et National s’est réduit. Il faut voir les clubs de National aujourd’hui : Valenciennes, Caen, Sochaux, Dijon, Nancy la saison dernière. C’est énorme. Et il y a des clubs références en gestion : Le Puy, par exemple, c’est top. C’est le genre de foot qu’on a envie de vivre.

Sochaux en Ligue 2, le FC Rouen barragiste et Châteauroux en National 2

Propos recueillis par Ulysse Llamas, à la gare

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