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Guillaume Moullec : « Mon regret, c’est de ne jamais avoir pu porter les couleurs de Brest »
Après 11 saisons à osciller entre la Ligue 1 et son antichambre sous les couleurs de Montpellier, Lorient, Nantes puis Clermont-Ferrand, le tout durant la première décennie des années 2000, Guillaume Moullec a endossé le costume d’entraîneur qu’il étrenne depuis le printemps 2024 à la tête de la sélection mauricienne. Un choix aussi singulier que logique pour l’ancien défenseur/milieu de terrain qui, depuis qu’il a raccroché les crampons, se plaît à façonner sa vision du football loin des projecteurs. Entretien avec un débrouillard.

Tu as mis un terme à ta carrière de joueur pro à l’issue de la saison 2011-2012, avec 300 matchs au compteur, après quoi tu as un peu disparu des radars. Que s’est-il passé depuis ?
Pas mal de choses. J’ai fait une dernière pige de cinq mois à Carquefou en 2013, puis des passages éclair du côté du sultanat de Brunei et à Singapour. Jouer à l’étranger m’avait toujours titillé, mais là-bas, c’était compliqué de faire venir la famille, etc. Je ne voulais pas « forcer » ma fin de ma carrière, donc je suis rentré. Et j’ai fait carrément autre chose, puisqu’avec mon ex-compagne, on a créé une maison d’hôtes. Je baignais dans le milieu du foot depuis que j’étais gamin, donc j’avais besoin, à cette époque, de faire autre chose, de prendre un peu de distance.
Ta première licence, justement, tu la signes à l’âge de 4 ans à Landerneau, en Bretagne. Le foot, chez toi, semble avoir toujours fait partie du décor…
On peut dire ça comme ça. Mon père, qui a joué en réserve au Stade brestois, à une époque où les équipes B évoluaient encore à un niveau assez élevé, entre la D2 et la D3, s’occupait d’équipes de jeunes. Donc ça s’est fait un peu naturellement. Quelques années plus tard, à 12 ans, j’ai intégré le centre de formation de Brest, qui traversait alors une période compliquée. Le club avait coulé et s’était retrouvé en CFA. En 1997, Montpellier, qui est alors une référence en matière de formation, vient me chercher. Là-bas, j’ai gravi les échelons, petit à petit, avant d’intégrer progressivement le groupe pro, et de commencer à jouer régulièrement durant la saison 2001-2002. Je n’étais sans doute pas le joueur le plus talentueux ou spectaculaire, mais j’étais fiable et travailleur. J’aimais défendre, j’aimais le collectif et j’ai toujours privilégié le groupe par rapport à moi-même. Je pense, d’ailleurs, que c’est ce qui m’a permis de durer…
Christian Gourcuff m’a beaucoup inspiré sur la rigueur au niveau tactique et le travail technique. Je l’ai vu prendre en main des joueurs qui arrivaient avec d’énormes lacunes et qui, quelques années plus tard, frappaient à la porte de leur sélection.
Après le MHSC, tu évolues à Lorient, Nantes puis Clermont, trois clubs avec des identités et des contextes très variés. Quels sont tes souvenirs les plus marquants ?
Les accessions en Ligue 1, sans hésitation. Je pense notamment à celle avec Lorient, en 2006, qui était assez inattendue même si, avec le recul, on avait un très bon groupe, qui nous a d’ailleurs permis de nous maintenir la saison suivante. Et puis, c’était Christian Gourcuff qui chapeautait tout ça. Lui, il m’a beaucoup inspiré sur la rigueur au niveau tactique, et le travail technique. Je l’ai vu prendre en main des joueurs qui arrivaient avec d’énormes lacunes et qui, quelques années plus tard, frappaient à la porte de leur sélection. À Nantes, c’était différent, il y avait une pression particulière, une attente permanente, liée à l’histoire du club. Là-bas, j’ai aussi vécu une saison blanche à cause d’une blessure. J’ai aussi un petit regret : ne jamais avoir pu porter les couleurs de Brest, la ville où je suis né…
Cela ne t’empêche pas de compter cinq sélections en équipe de… Bretagne.
Et j’en suis très fier ! Attention, je ne suis évidemment pas dans un truc jusqu’au-boutiste d’indépendance, etc., mais moi, ça m’a plu de porter les couleurs de ma région. On a fait quelques matchs très intéressants contre des nations africaines. À l’époque, il y avait une belle équipe, avec Paul Le Guen, Christophe Le Roux, ou encore Stéphane Pédron.
Joueur, étais-tu déjà déterminé à coacher ?
Disons que ça s’est construit, et que ça a mûri, au fil du temps. On dit souvent que les futurs anciens joueurs qu’on verrait bien entraîner sont ceux qui ont justement un regard plus porté sur le groupe que l’aspect individuel. Sans cette fibre, ça me semble compliqué de s’asseoir un jour sur un banc. Et c’est vrai que quand je jouais, j’ai toujours eu beaucoup de curiosité et le besoin de comprendre ce que mes entraîneurs mettaient en place. Je posais beaucoup de questions aux adjoints, aux préparateurs physiques, aux analystes vidéo. Peut-être que c’était un peu chiant pour eux d’ailleurs, mais moi, j’avais besoin de savoir. J’ai commencé à passer mes diplômes pendant ma carrière. La première fois que je me suis assis sur un banc pour coacher, c’était à Saint-Brévin, en amateur, en parallèle de quoi j’ai aussi bossé pour la Ligue des Pays de la Loire, afin de former des cadres et de m’occuper des sélections de jeunes. J’étais sur le terrain tous les jours et ça me plaisait bien. Une autre expérience qui m’a beaucoup enrichi, ça a été de prendre les commandes, durant trois ans, de la section féminine d’Orvault, où jouait ma fille à l’époque.

En quoi replonger dans le monde amateur t’a aidé dans ton parcours ?
Ça a été une sorte de retour à l’essentiel. Dans ce monde-là, tu apprends à tout faire, et à gérer des contraintes humaines qui n’existent pas dans le monde pro. Tu organises, tu expliques, tu dois savoir convaincre aussi, et tout cela sans staff, avec peu de moyens et de confort. Tu dois donner du sens. Tu dois être clair. Tu apprends aussi l’humilité. Le joueur amateur ne vit pas pour le foot : il travaille, il a une famille. Si tu ne respectes pas ça, tu perds ton groupe. Pour moi, le monde amateur a été une vraie mine d’or, et ces années, essentielles pour façonner l’entraîneur que je suis aujourd’hui. Être pragmatique, faire avec ce qu’on a, ne pas se cacher derrière des excuses : tout ça, quand tu arrives ensuite dans un contexte comme celui de Maurice, ça te sert énormément.
L’année avant mon arrivée, il ne restait qu’un terrain utilisable pour la fédération. Et pour mon tout premier rassemblement, je convoque 25 joueurs… et ils sont 14 à venir.
Tu débarques donc sur l’île en mai 2024, avec très peu de temps pour préparer tes premiers matchs de qualification pour la Coupe du monde. Comment as-tu abordé ces premières échéances à la tête des Dodos ?
Quelques semaines à peine après mon intronisation, on a effectivement un déplacement en Libye et un match contre l’Eswatini à domicile. Je découvre tout sur place. Je ne connais pas le championnat local, il n’y a pas d’images, pas de diffusion. Structurellement, le choc est important. Un exemple pour donner une idée du contexte : l’année avant mon arrivée, il ne restait qu’un terrain utilisable pour la fédération. Et pour mon tout premier rassemblement, je convoque 25 joueurs… et ils sont 14 à venir. Il y avait eu, avant mon arrivée, quelques conflits internes, et des habitudes héritées de l’ancienne organisation. Mon premier objectif a donc été de recréer un cadre simple, lisible, plus sain, et compréhensible pour tout le monde. Dire ce qu’on fait, pourquoi on le fait, et s’y tenir. À partir de là, j’ai posé des bases claires : « C’est moi qui décide, et il n’y aura plus de passe-droit. Si tu veux venir en sélection, tu viens t’entraîner. » Bon, certains ne sont jamais revenus…
Aujourd’hui, à quoi ressemble ton quotidien de sélectionneur ?
Il est assez découpé. On a cinq fenêtres internationales par an. Un mois avant chaque rassemblement, je suis à 100 % sur la sélection : préparation tactique, vidéos, suivi des joueurs, sachant que j’en ai une quinzaine à l’étranger, en Australie, en Grèce, en Angleterre, au Portugal, en France, ou encore en Tchéquie. Il y a aussi un peu de logistique à gérer. Je pense notamment aux hôtels où on se rassemble pour les matchs à domicile. Comme ce n’est pas toujours les mêmes, je m’y rends toujours avant, pour m’assurer que tout est bien calé au niveau des chambres, des salles de réunion. Cela permet d’éviter certains bugs. Le reste du temps ? Je gère notamment un groupe de 20-25 « sélectionnables » locaux que j’ai demandé à avoir deux fois par semaine, pour booster la préparation athlétique et tactique. Je travaille également avec les éducateurs locaux, j’échange avec la fédération, et je cherche des profils, notamment dans la diaspora mauricienne, car le championnat local, qui correspond à mon sens à un niveau de National 3 en France, ne peut pas, à lui seul, alimenter une sélection compétitive. Les meilleurs joueurs mauriciens partent souvent à La Réunion, où le niveau est supérieur, ou s’expatrient ailleurs.
Comment on s’y prend pour gérer tout ça ?
Il faut être capable de les identifier, de les convaincre, de créer un sentiment d’appartenance. Ce travail de détection est parfois hyperlong. Il faut regarder des matchs, appeler des clubs, échanger avec des agents, comprendre les situations administratives. Certains joueurs ont la nationalité mauricienne sans avoir jamais vécu sur l’île. On doit leur expliquer le projet, ce que représente la sélection et, quand on arrive à les convaincre – ce qui n’est pas toujours le cas, ce qu’on attend d’eux. Tout cela peut sembler assez paradoxal quand on sait que l’Île Maurice est un pays où la passion pour le ballon rond est vraiment prégnante. Ici, la Premier League est omniprésente, et tu peux trouver des fanclubs de Manchester United, Arsenal et Liverpool un peu partout.
Le Technicien Français Guillaume Moullec 🇫🇷 (44 ans) est le nouveau sélectionneur de l'équipe nationale mauricienne 🇲🇺. Il est secondé par le mauricien Fidy Rasoanaivo 🇲🇺. pic.twitter.com/WLP8u8ciEq
— Foot d'Afrique (@Foot_dafrique) June 6, 2024
Est-ce que ce que l’on pourrait assimiler à un retard sur les autres nations africaines est notamment lié à une non-volonté politique ?
Je peux comprendre que le sport ne soit pas une priorité. On manque de structures au niveau local, mais il y a un vrai potentiel, et on y travaille. Depuis que je suis en poste, on a permis à certains joueurs de signer dans des clubs de Tchéquie, qui est une bonne porte d’entrée vers le Vieux Continent. Et, une fois encore, il y a des talents que l’on peut attirer. Nicolas Fleuriau Château, né au Canada de parents mauriciens, qui jouait en MLS et a été prêté dans un club finlandais cette saison, devrait nous rejoindre en mars. Reiss Nelson, prêté à Brentford par Arsenal, et d’autres jeunes qui évoluent en Angleterre ou en France – je suis allé en observer un récemment du côté de Montpellier – ont également des profils très intéressants. Mais une fois encore, obtenir leur feu vert n’est pas simple et, lorsque c’est le cas, il reste encore toute la partie administrative à gérer. Ici, obtenir un passeport ne se fait pas en un claquement de doigts. Maurice est un pays très rigoureux sur le sujet, même pour des joueurs nés de parents mauriciens.
Je ne parle pas créole donc toutes mes causeries, je les fais en français avant de m’autotraduire en anglais.
Sportivement, quels sont tes objectifs avec la sélection ?
Créer un noyau dur, installer des principes de jeu clairs, et être de plus en plus compétitif. Les qualifications pour la Coupe du monde nous ont servi de base. À moyen terme, l’objectif, c’est d’intégrer les groupes de qualifications pour la CAN, ce qui serait une première dans l’histoire du pays. Mais au-delà des résultats, ce qui m’importe, c’est la progression collective. Globalement, on avance bien, et on a déjà franchi un palier. Notre campagne de qualification pour le Mondial 2026 (une victoire et trois matchs nuls en dix rencontres, NDLR) le démontre. Pour que l’on continue sur cette voie, il faut aussi qu’on avance tous dans le même sens, avec la fédération et le ministère des Sports. Le Maroc et, à moindre échelle, le Cap-Vert, qui ont travaillé dans ce sens, récoltent aujourd’hui les fruits de leurs efforts.
Comment vis-tu, personnellement, cette aventure mauricienne ?
J’adore ce rôle. Être sélectionneur ici, c’est créer quelque chose avec très peu de temps et très peu de moyens. Le défi est permanent. Ça correspond bien, une fois encore, à ce que j’ai appris dans le monde amateur. Et puis rien qu’au niveau de la langue, c’est enrichissant. Je ne parle pas créole, donc toutes mes causeries, je les fais en français avant de m’autotraduire en anglais… La suite ? J’ai un peu de bouteille désormais, et je sais qu’il ne sert à rien de se projeter.
Un bijou d’Arsène Kouassi permet à Lorient d’enfoncer NantesPropos recueillis par Damien Guillou, à Côte d’Or (Île Maurice)























































