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Deux ans loin de nous, deux ans de trop : liberté pour Christophe Gleizes !

Par Pierre de La Saussay
10' 10 minutes
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Deux ans loin de nous, deux ans de trop : liberté pour Christophe Gleizes !

Notre collègue et ami Christophe Gleizes est coincé dans un cauchemar judiciaire en Algérie depuis le mois de mai 2024. Nous ouvrons aujourd’hui nos pages à son ami le plus proche, Pierre de La Saussay, qui exprime ce que tous les soutiens de Christophe ressentent : cette histoire a trop duré et il est nécessaire d’unir nos forces pour que cela s’arrête.

Vous qui lisez ces lignes, vous connaissez Christophe Gleizes. Vous le connaissiez bien avant que son incarcération ne fasse de lui, malgré lui, un symbole de la criminalisation du métier de journaliste à travers le monde.

Pour les plus chanceux, vous avez croisé Christophe lors des soirées organisées par So Foot à l’occasion des retransmissions de matchs organisées un peu partout dans Paris, qu’il animait avec l’énergie joviale et contagieuse qui le caractérise et qui emportait à chaque fois tout le public.

Pour beaucoup, vous avez rencontré Christophe dans les pages de So Foot, où il s’est imposé comme une plume incontournable du magazine depuis qu’il est arrivé dans la rédaction il y a plus de dix ans. Spécialiste de l’Afrique, Christophe nous a fait voyager au fil de ses reportages à travers tout le continent : des marabouts d’Akradio en Côte d’Ivoire aux tournois de football où le public célèbre le kasi flava, ce style de jeu né dans les townships sud-africains, fondé sur la technique, l’audace et le spectacle, en passant par la vie et l’œuvre de Samuel Eto’o racontées par ceux qui l’ont côtoyé au Cameroun, à retrouver dans un numéro spécial qui a fait date.

Au-delà de l’amitié fraternelle qui nous lie depuis toujours, je suis devenu un témoin privilégié de son journalisme, fait de rigueur, de résilience, d’indépendance et de courage. En un mot : pur.

J’ai le privilège de connaître Christophe depuis 32 ans. Nous nous sommes rencontrés au CE1. Depuis, nos chemins ne se sont plus séparés. Au-delà de l’amitié fraternelle qui nous lie depuis toujours, je suis devenu un témoin privilégié de son journalisme, fait de rigueur, de résilience, d’indépendance et de courage. En un mot : pur.

Christophe et Pierre, à une époque où le PSG ne comptait que deux titres de champion de France.
Christophe et Pierre, à une époque où le PSG ne comptait que deux titres de champion de France.

Christophe se considère d’ailleurs moins comme un journaliste que comme un reporter, jamais autant à l’aise que sur le terrain, au plus près de la vie des gens dont il veut rendre compte. Son exigence professionnelle est à la hauteur de la gravité des sujets qu’il traite. Son enquête majeure, coécrite avec Barthélémy Gaillard, s’intitule Magique Système. Le sous-titre est sans équivoque : L’esclavage moderne des footballeurs africains.

Retour en mai 2024, là où le cauchemar commence pour Christophe. Il était parti en Algérie pour écrire sur la grandeur du football algérien : un article sur la Jeunesse sportive de Kabylie (JSK), le club le plus titré d’Algérie, quatorze fois vainqueur du championnat et par deux fois vainqueur de la Ligue des champions. Il devait aussi écrire un portrait de Patrice Beaumelle, alors entraîneur du Mouloudia d’Alger, ainsi qu’une rétrospective sur Salah Djebaïli, l’élégant footballeur devenu scientifique.

C’est donc avec son stylo, son calepin, son téléphone tout juste fonctionnel et son ordinateur vieillissant, aux touches brûlées par les braises de cigarettes, stigmates des innombrables nuits passées à écrire, que Christophe part faire son travail. Il est arrêté à Tizi-Ouzou le 28 mai 2024. Tout va très vite : on lui confisque son passeport, son cas est très vite judiciarisé.

Il était entré en Algérie avec un visa touristique. On entend parfois : « Pourquoi est-il parti avec un visa touristique ? » La vraie question est pourtant tout autre : pourquoi est-il si difficile d’obtenir un visa journalistique en Algérie ?

Obtenir un visa journalistique relève d’une procédure très restrictive en Algérie. Pendant plusieurs années, les journalistes étrangers se sont vus systématiquement refuser l’accès au pays, comme le soulignait le média algérien Tout sur l’Algérie en 2019. Dans ce contexte, de nombreux reporters n’ont d’autre choix que d’entrer avec un visa touristique, faute de quoi ils se retrouvent dans l’impossibilité d’exercer leur métier. C’était le cas de Christophe.

Par ailleurs, si l’utilisation d’un visa touristique pour exercer une activité journalistique constituait une irrégularité administrative, celle-ci aurait dû appeler une réponse proportionnée relevant du droit des étrangers, en l’occurrence une expulsion du territoire.

Christophe n’a pourtant jamais été renvoyé en France. Il est placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire pendant un an, loin des siens.

Du 29 mai 2024 au 29 juin 2025, jour de son procès, Christophe vit dans l’isolement le plus total, loin de ses parents, de sa famille, de ses proches, de sa partenaire Valentine, loin aussi de sa grand-mère Georgette qui a 102 ans et qui n’a qu’une dernière volonté : « Voir Christophe et le prendre dans ses bras avant de mourir. » Il manque le mariage de son frère Maxime ; Paris 2024 où nous devions porter tous les deux le drapeau olympique au Parc des Princes avant la finale France-Espagne ; le premier titre du PSG en Ligue des champions, qu’il appelait de ses vœux depuis qu’il aime le football, c’est-à-dire depuis toujours.

Il marche chaque jour vingt mille pas dans les rues d’Alger qu’il finit par connaître comme personne, émerveillé par Notre-Dame d’Afrique. Il se lie d’amitié avec un libraire de son quartier qui lui fait découvrir L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne ; monte une équipe de football avec des jeunes en situation de handicap rencontrés dans une salle de sport, pour lesquels il organise des tournois contre d’autres gamins dans la baie d’Alger.

Nous voici le 29 juin 2025. Christophe est au tribunal de Tizi-Ouzou, où il est jugé. De l’autre côté de la Méditerranée, je suis avec ses plus proches à Paris dans les locaux de Reporters sans frontières, qui nous apporte un soutien inconditionnel et indéfectible depuis le tout début. Nous attendons le verdict. Il tombe : Christophe est condamné à sept ans de prison ferme. C’est la peine la plus lourde jamais prononcée contre un journaliste français depuis dix ans. Les chefs d’accusation sont rendus publics : « apologie du terrorisme », « possession de publications dans un but de propagande nuisant à l’intérêt national ».

Aucun écrit, aucun enregistrement ni aucune publication contenant une quelconque apologie du terrorisme n’ont été identifiés.

Pourtant, après examen des écrits de Christophe, de son ordinateur et de son téléphone saisis et inspectés de fond en comble par la police judiciaire algérienne, aucun écrit, aucun enregistrement ni aucune publication contenant une quelconque apologie du terrorisme n’ont été identifiés.

Vous avez bien lu : pas d’apologie identifiée, aucune publication. Et pourtant, sept ans de prison.

Les poursuites judiciaires reposent entre autres sur des échanges journalistiques, antérieurs à son voyage en Algérie, portant sur le football, avec des sources que les autorités algériennes considèrent comme proches d’un mouvement séparatiste interdit. Nous ne contestons pas le droit de l’Algérie à faire respecter ses lois, ni à protéger sa sécurité nationale. Nous contestons la qualification pénale qui a été retenue à l’encontre de Christophe et l’incarcération qui en découle depuis. Pour Christophe, comme pour tout journaliste, ces échanges relèvent de son travail : identifier des interlocuteurs, croiser des informations et comprendre un sujet. Le travail journalistique, lorsqu’il consiste à recueillir des informations et à échanger avec des sources, doit être distingué d’une adhésion aux opinions ou aux engagements de ces mêmes sources.

Cela fait plus d’un an maintenant que Christophe est incarcéré, d’abord à la prison de Tizi-Ouzou, puis à la prison de Koléa à une quarantaine de kilomètres d’Alger. Les seuls échos que nous avons de lui nous parviennent lors des visites que sa famille peut lui rendre au parloir, 30 minutes toutes les deux semaines, derrière une vitre et avec un combiné. Cela fait un an que Sylvie, sa mère, n’a pas pu prendre son fils dans ses bras.

Les nouvelles ne sont pas bonnes : Christophe souffre de sa trop longue incarcération. Il a été victime d’une intoxication alimentaire il y a quelques mois et l’isolement carcéral commence à sérieusement lui peser, alors que l’extérieur est devenu pour lui abstrait. Pour Christophe, qui a le journalisme chevillé au corps, être coupé du monde qu’il raconte avec passion depuis des années est une sanction dévastatrice, encore plus alors que la Coupe du monde s’achève sans lui et qu’il était pourtant censé la suivre. La FIFA lui avait accordé une accréditation pour couvrir le tournoi, et une chaise, malheureusement restée vide, lui était réservée en tribune de presse.

Aujourd’hui, seule une grâce présidentielle du président algérien Abdelmadjid Tebboune peut mettre fin à l’épreuve que traverse Christophe depuis plus de deux ans. Ce serait un geste de responsabilité et d’humanité. Et pour que ce geste advienne, le soutien du public le plus large est essentiel. Dans ce genre de cas, la publicité est la condition de survie du journaliste. En l’occurrence, la survie de Christophe.

Si vous pensez que cette histoire ne vous concerne pas, vous vous trompez. Lorsqu’écrire sur le football devient passible de prison, c’est notre liberté à tous qui est menacée.

Si vous pensez que cette histoire ne vous concerne pas, vous vous trompez. Lorsqu’écrire sur le football devient passible de prison, c’est notre liberté à tous qui est menacée.

Je m’adresse donc directement à chacune et chacun d’entre vous : aujourd’hui, nous avons besoin de vous.

Parlez de Christophe autour de vous.

Partagez son histoire avec vos proches, vos collègues, vos amis. Faites-la connaître sur les réseaux sociaux. Signez la pétition sur le site de RSF. Écrivez à vos élus, interpellez les responsables politiques, les journalistes, les personnalités publiques que vous pouvez toucher. Si vous travaillez dans un média, parlez-en. Si vous êtes enseignant, racontez son histoire. Si vous dirigez une association, un club ou une entreprise, prenez publiquement position.

Chacun peut agir. Chaque message, chaque article, chaque prise de parole, chaque signature de la pétition pour réclamer la libération de Christophe, chaque geste de solidarité peut faire la différence.

Mais surtout, continuez de faire vivre son nom là où Christophe a toujours vécu : dans le football.

Le monde du football s’est déjà largement mobilisé pour lui. Des journalistes, des supporters, des joueurs, des entraîneurs, des clubs, des fédérations et la FIFA ont déjà élevé la voix. Il faut que cet élan continue de grandir.

Que son nom résonne dans les tribunes, sur les terrains, dans les clubs amateurs comme professionnels, dans les vestiaires, dans les rédactions, dans les écoles de journalisme, dans les associations de supporters. Que les banderoles se déploient. Que les capitaines, les entraîneurs, les dirigeants, les joueurs, les arbitres et les supporters prennent la parole.

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Que celles et ceux qui aiment le football rappellent que l’un des leurs, un journaliste qui a consacré sa vie à raconter ce sport, est aujourd’hui privé de liberté pour avoir simplement fait son travail. Que chaque match soit une occasion de penser à Christophe et de rappeler que le football n’abandonne pas ceux qui le racontent.

Christophe ne demande aucun privilège. Il demande ce que chacun d’entre nous attendrait dans une telle situation : la justice, la liberté et le droit de retrouver les siens.

Christophe, mon frère, ces derniers mots sont pour toi.

Deux années se sont écoulées depuis ton arrestation.

Deux années d’attente, d’inquiétude et d’absence.

Il faut que ce calvaire s’achève.

Pour toi, qui subis cette si douloureuse incarcération.

Pour tes parents, pour ton frère Maxime, pour Valentine, pour Mamie Geo, pour la rédaction de So Foot et pour toutes celles et ceux que ton absence déchire.

En attendant, je pense à la fête que nous ferons tous ensemble quand tu seras enfin de retour parmi nous. Je sais que Paris s’en souviendra longtemps.

Tu ne marcheras jamais seul.

Liberté pour Christophe Gleizes.

Lionel Messi : immortal combat

Par Pierre de La Saussay

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