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De Roissy à Lorient, la route d’Armand Laurienté

Par Clément Gavard
De Roissy à Lorient, la route d’Armand Laurienté

Son aventure à Lorient avait commencé par des vannes en rapport avec son nom, elle a pris une autre tournure ces derniers mois. À 22 ans, Armand Laurienté s'est installé dans le onze de Christophe Pélissier cette saison à Lorient, mais s'est également forgé une réputation de spécialiste sur coup franc. Sa dernière victime ? Anthony Lopes, à Lyon, sous les yeux d'un certain Juninho. Le fruit d'un long travail pour celui qui a répété ses gammes dans le petit club de Roissy, avant d'emprunter un chemin classique vers le monde professionnel en passant par l'INF Clairefontaine et le Stade rennais. Portrait d'un homme qui fait trembler les gardiens de Ligue 1.

Devant sa télé, Albert Laurienté est inquiet. Le quinquagénaire ne passe pas son premier dimanche de printemps à se ronger les ongles devant le dernier David Fincher, il est simplement posé devant Nantes-Lorient pour observer son fiston, Armand, titulaire sur le côté droit de l’attaque morbihannaise. À la Beaujoire, les Merlus sont menés à trois minutes de la fin du temps réglementaire et le jeune Laurienté, 22 ans, se tient devant le ballon pour se charger d’un coup franc situé à 37 mètres de la cage gardée par Alban Lafont. « Je connais son regard. Quand je le vois à l’écran, je sais ce qu’il a dans la tête, rejoue le papa. Je devine qu’il veut le tirer direct, mais je me dis : « Non, il ne faut pas faire ça ! Tu vas faire n’importe quoi, tu vas le mettre en tribune. » Un tireur de coup franc classique l’aurait mis dans la boîte, alors que lui… »

Ce jour-là, Armand Laurienté a choisi une autre option, celle de surprendre son monde en déclenchant une frappe monstrueusement flottante après une toute petite course d’élan. Le ballon n’atterrit pas dans la tribune Erdre, mais bien dans la lucarne du portier nantais pour permettre à Lorient d’égaliser et de ne pas retomber dans la zone rouge. « Quand j’ai vu sa course d’élan, je me suis dit que c’était celle qu’il prenait quand il frappait, mais c’était impossible qu’il tire de là, il n’est pas si fou que ça, rembobine Maxime Bernauer, copain du bonhomme au centre de formation de Rennes. Je me suis dit : « Oh le salaud ! » Elle est partie haute, mais elle redescend très fort ! » Dans son salon, Albert n’en croit pas ses yeux, sans être non plus surpris par l’audace de sa progéniture : « Je lui ai dit : « Wow, tu as pris un risque, là ! » Il m’a répondu qu’il ne s’était pas trop posé de question et qu’il avait eu envie de la tenter. C’est là que je me suis dit qu’il était vraiment costaud dans sa tête. »

 En U13, quand le gardien le voit arriver, je l’ai vu rigoler. Le mur s’était à peine mis en place, ils étaient persuadés qu’un petit comme ça n’allait pas envoyer la balle très loin. Puis, il l’a claquée en pleine lucarne.

À Clairefontaine dans la même promo que Kylian Mbappé

Dix ans plus tôt, Albert n’est plus devant son poste de télévision, mais derrière la main courante lors d’une rencontre de U13 entre l’US Roissy-en-France et l’AAS Sarcelles. Armand Laurienté est alors un poids plume et mesure trente centimètres de moins qu’aujourd’hui, ce qui ne l’empêche pas d’être surclassé par le club roisséen. C’est encore une histoire de coup franc dont se rappelle le paternel : « Le ballon était à 25 mètres, peut-être un peu moins, et Armand demande à le tirer. Quand le gardien le voit arriver, je l’ai vu rigoler. Le mur s’était à peine mis en place, ils étaient persuadés qu’un petit comme ça n’allait pas envoyer la balle très loin. Puis, il l’a claquée en pleine lucarne. » Ce n’est pourtant pas à Roissy, où il a passé sept ans entre 2004 et 2011, que le buteur lorientais est devenu une terreur dans l’exercice. C’est en revanche là-bas qu’il a commencé à travailler techniquement, notamment au contact de l’éducateur Yann Le Néouanic, dont les exercices appris au FC Lorient auprès de Christian Gourcuff ont aidé le jeune Laurienté à développer son potentiel. « Déjà en U13, il ne frappait pas comme les autres joueurs, le ballon partait droit. Il était attiré par les tirs lointains, se souvient le Breton, très ému au moment de causer d’un gamin qu’il croise encore aujourd’hui à Lorient. Le travail appui-soutien-appel, le travail de passe dans les intervalles et sur les trajectoires de balle, ça lui a servi pour progresser rapidement, même si son geste de finition était déjà très développé. »

Armand Laurienté, Yann Le Néaounic et un joli bonnet

En parallèle, Armand Laurienté a également bossé avec son père Albert, footballeur amateur dans ses belles années, qui l’accompagnait se perfectionner au city-stade du coin après certaines séances d’entraînement. « C’est bien de travailler des petits détails quand on est jeune, ça peut faire la différence. On passait vingt ou trente minutes, pas plus, pour qu’il s’entraîne sur des frappes, rembobine-t-il. Comment placer son pied d’appui ? Comment le ballon doit monter et redescendre ? Il a compris tout ça très rapidement. » Le fiston l’a intégré tellement facilement qu’il s’est retrouvé à l’INF Clairefontaine à 13 piges dans la même promotion qu’Arnaud Nordin, Alexis Claude-Maurice, Allan Momège ou encore Kylian Mbappé. « Dans mon club de Roissy, j’inscrivais cinq joueurs pour le concours de l’INF chaque année. Il a passé les sept ou huit étapes sans problème, les gens étaient même surpris parce qu’il venait d’une petite structure, explique Yann Le Néaounic. Il me semble qu’il avait pris la place d’un jeune de l’Entente Sannois Saint-Gratien. C’était énorme qu’il soit pris ! Il a ensuite dû partir à Sarcelles pour jouer en Ligue. »

 À Rennes, il mesurait 1 mètre 50 en U17, c’était impossible de jouer.

Retard de croissance, hiérarchie et parking d’Auchan

En passant de Roissy à Clairefontaine, le jeune Armand quitte une famille pour une autre au sein de laquelle il découvre la vie d’adolescent et fait quelques belles rencontres dans un environnement étrangement pas si concurrentiel. « Si on pouvait se mettre dans les meilleures conditions pour faire signer les deux ou trois derniers joueurs qui n’avaient pas encore de contrat, on le faisait, assure Allan Momège, qui est aujourd’hui le gardien de but de Vincennes. On a tous envie d’être meilleur que le copain, c’est sûr, mais certains ont pleuré à la fin de l’année quand ils ont appris que des joueurs n’avaient pas trouvé de contrat. » Armand Laurienté ne fait pas partie de ces derniers, trouvant rapidement un accord avec le Stade rennais, le club « qu’il voulait absolument rejoindre » après son aventure clarifontine pendant laquelle il évoluait plus souvent défenseur latéral qu’à un poste offensif. La raison ? Un retard de croissance qui l’a longtemps handicapé dans son évolution ( « À Rennes, il mesurait 1 mètre 50 en U17, c’était impossible de jouer », raconte Albert) avant qu’il ne pousse définitivement à sa majorité. « Gérard Prêcheur et Jean-Claude Lafargue(directeur et formateur à l’INF à l’époque, NDLR)disaient que c’était pour le protéger s’il jouait latéral à Clairefontaine. Ils avaient raison, il avait le jeu face à lui, il pouvait monter, analyse Albert Laurienté. Il est tombé sur des joueurs costauds quand il jouait latéral, des mecs passés par les équipes de France, et certains n’arrivaient pas à passer ! »

Le compère d’attaque de Terem Moffi n’a donc pas toujours été une évidence. Ceux qui l’ont connu pendant ses années à Clairefontaine ou à Rennes admettent volontiers n’avoir jamais imaginé Laurienté comme un joueur installé en Ligue 1 à 22 ans. Un mot revient cependant dans la bouche de ces mêmes personnes quand il s’agit de lui attribuer une qualité : travailleur. Peu importe son statut chez les équipes de jeunes du SRFC, le droitier mange son pain noir quand il passe après un coéquipier ou qu’il est privé de terrain pendant près d’un an à la suite d’une blessure au ménisque, qui ne l’empêchera pas de décrocher un contrat professionnel au cours d’une deuxième partie de saison très réussie sous les ordres de Julien Stéphan en National 2 (7 buts en 14 matchs). Laurienté a beau devenir un élément clé d’une équipe qui descendra à l’étage inférieur d’un cheveu en fin de saison, il n’est pas le premier dans la hiérarchie des tireurs de coups francs. Ni même le deuxième ou le troisième, d’ailleurs.

 Quand il tirait des coups francs, ça pouvait partir en lucarne à 200 kilomètres/heure comme ça pouvait finir sur le parking d’Auchan.

« Il y avait des garçons comme Nico Janvier, Sébastien Salles-Lamonge ou Alexandre Leroyer devant lui. Quand vous avez des cadres décisifs sur les coups de pied arrêtés, pourquoi changer ? », déroule Victor Pelleray, gardien de but en N2 à l’époque. L’actuel portier de l’AS Cherbourg ouvre tout de même la boîte à souvenirs : « Il s’entraînait surtout aux penaltys avec moi, il les tire à la façon Neymar, il fait 10 000 pas avant de te prendre à contre-pied, il est très fort là-dessus aussi. » Et les coups francs ? « Il a défoncé plusieurs têtes de mannequin, s’amuse Pelleray. Disons que si ça passait au-dessus du mur à l’entraînement, ça faisait top but. Sa technique de frappe est intéressante : coup de pied, course droite, tir flottant. » Des efforts pour corriger une certaine irrégularité parfaitement illustrée par Pierre Bouby, son ancien compère de vestiaire à Orléans : « Quand il tirait des coups francs, ça pouvait partir en lucarne à 200 kilomètres/heure comme ça pouvait finir sur le parking d’Auchan. Ce qu’il fait maintenant, c’est le fruit du travail. »

 Tous mes enfants tirent bien les coups de pied arrêtés. Je pense qu’en regardant le grand, ça leur a donné des idées, il a montré la voie à ses frères.

La voie du frère

Le parcours d’Armand Laurienté est également le fruit d’une histoire familiale, et plus précisément celle d’une fratrie. L’aîné Alexandre (31 ans) a montré la voie à ses deux frangins Armand et Allan, le petit dernier de 18 piges, qui évolue actuellement chez les jeunes à Guingamp. « Tous mes enfants tirent bien les coups de pied arrêtés, se félicite Albert. Je pense qu’en regardant le grand, ça leur a donné des idées, il a montré la voie à ses frères. » Au-delà des coups francs, Alexandre Laurienté fait même office de « second père pour eux » en conseillant Armand et Allan pour leurs carrières respectives. Lui a connu moins de réussite que le premier, se contentant d’une carrière honorable en Belgique et au Luxembourg (Oostende, Dudelange, Virton, Titus Pétange, etc) après une formation à Châteauroux. « Il fait en sorte qu’Armand ne fasse pas les mêmes erreurs que lui, raconte Albert, pas tendre avec les coulisses du ballon rond. Des gens n’ont rien à faire dans le foot. Être agent de joueur, par exemple, c’est un métier. On me demande parfois pourquoi je ne gère pas la carrière de mes enfants. Mais ça ne s’improvise pas comme certains aiment le penser, moi je ne sais pas faire. C’est un vrai métier ! » Le papa préfère rester à sa place et laisse Johan Caurant, un ami de la famille devenu agent sportif FFF qui a connu Armand Laurienté « en couche-culotte », gérer les intérêts du fiston.

Le grand Alexandre a sans doute dû lui glisser quelques mots pendant les périodes de doutes, parfois nombreuses au moment de passer des équipes de jeunes au monde professionnel. Si Laurienté a fait ses premières apparitions sur un banc de touche en Ligue 1 dans le groupe de Sabri Lamouchi à Rennes au printemps 2018, il a réellement été lancé dans le grand bain la saison suivante, lors d’un prêt peu fructueux à Orléans en Ligue 2 (2 titularisations en championnat, 12 apparitions, 3 buts). « Je ne comprenais pas pourquoi il ne jouait pas, c’était une énigme, juge Pierre Bouby, tombé sous le charme du joueur et de son caractère introverti. Didier Ollé-Nicolle ne lui a pas fait confiance, il ne sentait pas le foot, c’est tout. De son côté, Armand ne doutait pas de lui, mais il n’était pas du genre à réclamer quelque chose. » Une forme de fatalisme et une histoire interrompue en cours de saison, le SRFC rappelant son poulain à la maison en janvier. Quinze jours après son retour, il sera sur le banc lors de la double confrontation européenne contre le Betis, sans jamais parvenir à s’imposer dans son club formateur (2 petites apparitions). « Il n’a jamais été pressé, théorise Allan Momège. Son heure allait forcément venir. »

 On travaille beaucoup les coups de pied arrêtés à l’entraînement, notamment 48 heures avant les matchs.

« Il a trouvé son style »

En rejoignant définitivement Lorient à l’été 2020 après une saison convaincante en prêt, Armand Laurienté semble avoir fait le bon choix pour se faire un nom dans l’élite. L’attaquant s’est appuyé sur ses qualités techniques, de vitesse et de percussion pour se faire progressivement une place dans le onze de Christophe Pélissier. C’est aussi sous la tunique orange des Merlus qu’il a commencé à se forger une réputation de tireur de coup franc ; Alban Lafont, Jessy Moulin ou plus récemment Anthony Lopes peuvent en témoigner. « On travaille beaucoup les coups de pied arrêtés à l’entraînement, notamment 48 heures avant les matchs, explique le technicien lorientais. Il y a eu le travail sur sa course d’élan, ses appuis, etc. Ensuite, la confiance fait le reste et c’est lui qui a trouvé ce qui lui convenait le mieux. » Selon Pierre Bouby, qui a également marqué quelques coups francs durant sa carrière de joueur, Laurienté n’a même plus besoin de bosser comme un dingue dans l’exercice pour être efficace pendant les matchs. « Si je tire face au ballon comme lui, ça va finir au poteau de corner, il faut que je me mette à 90 degrés pour pouvoir envelopper. Lui est capable de tirer comme David Luiz, Juninho, Ronaldo, en frappant le ballon à un endroit très précis pour qu’il retombe ultra vite, décrypte Bouby. C’est un travail pour savoir comment s’adapter à sa morphologie pour trouver son angle, c’est des maths. Mon angle, je l’ai trouvé à 27-28 ans, lui a 22 ans. Après le match contre Nantes, il disait qu’il avait trouvé son style et qu’il n’avait donc plus trop à les travailler. »

Une bonne chose de faite pour Laurienté, dont la trajectoire n’est pas un hasard : le garçon a toujours été obnubilé par un sport qu’il préfère pratiquer plutôt que regarder. Une passion qui l’a poussé à « un peu négliger l’école » dixit le papa Albert, même s’il a décroché son bac pro commerce à Rennes. En dehors des terrains, ceux qui ont croisé sa route s’accordent pour dire que son style vestimentaire ne passe pas inaperçu. Bouby : « J’ai adhéré direct, j’adore. Il aime la mode et les choses qui vont sortir dans un an. Quand il arrive en 2018 avec des Balenciaga façon chaussures de sécurité, les mecs lui demandaient s’il allait faire du placo. » À seulement 22 ans, Laurienté a peut-être déjà trouvé une piste pour sa reconversion quand sa carrière de joueur sera terminé. « Si demain, on lui propose d’aller voir un couturier, il ira, confirme son père. Il est très attiré par tout ça. Par la création des choses, du vêtement, les tendances. » Patience, il reste des gardiens à faire trembler et des lucarnes à nettoyer.

Par Clément Gavard

Tous propos recueillis par CG

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