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Mères mexicaines recherchent enfants désespérément

Par Javier Prieto Santos, au Mexique
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Mères mexicaines recherchent enfants désespérément

Les mères de disparu·e·s ont marqué de leur colère et de leur désarroi le Mondial, coté mexicain. Parmi ces femmes en colère, Elisabeth Mancha, dont le fils s’est « évaporé » il y a trois ans. Focus sur une triste histoire qui raconte le grand tabou du Mexique.

Personne d’autre n’a exercé un pressing aussi constant durant ce Mondial. De Mexico à Monterrey en passant par Guadalajara, las Madres de desaparecidos (les mères de disparus) ou madres buscadoras (mère chercheuses) auront marqué la compétition de leurs manifestations, de leurs photos d’enfants placardés partout – aux abords des stades comme sur tout le mobilier urbain des villes hôtes – mais aussi de leur profond désarroi. Ignorées par la justice mexicaine et par le gouvernement de Claudia Sheinbaum, elles sont venues rappeler au monde entier l’autre face cachée du Mexique : un pays gangrené par la corruption politique et la violence, en grande partie œuvre des cartels de drogue.

L’Azteca peut contenir 100 000 personnes. Il en faudrait au moins trois pour contenir le nombre de victimes.

Elisabeth Mancha

Selon la Comisión Interamericana de Derechos Humanos, il y aurait plus de 137 000 disparus et disparues rien qu’au Mexique. Selon différentes ONG et collectifs de mères, ce chiffre serait en fait bien plus important. « Par peur ou représailles, beaucoup de familles ne signalent même pas les disparitions. L’Azteca peut contenir 100 000 personnes. Il en faudrait au moins trois pour contenir le nombre de victimes », chiffre Elisabeth Mancha, elle-même membre d’un collectif basé à Altamira, une petite ville située dans l’État de Tamaulipas, dans le Golfe du Mexique.

Elisabeth, croisée aux abords de l’Azteca, lors du match d’inauguration contre l’Afrique du Sud, puis devant la fan fest du centre-ville de Guadalajara, a 52 ans, mais semble en avoir dix de plus. « Je suis fatiguée, mais je n’ai pas le droit de baisser les bras », explique-t-elle en tenant fermement entre ses mains une bâche dans laquelle on aperçoit le visage de son fils Axel, disparu le 27 décembre 2022, à Altamira. « Il revenait tout juste de vacances. Il est sorti pour faire quelques courses et il n’est jamais revenu… », explique celle qui se définit aujourd’hui comme « une morte-vivante ». « Les chiffres officiels ne prennent en compte que le nombre de disparus, pas les familles des affectés. Toutes celles et ceux qui sont dans ma situation vivent des situations terribles. »

Derrière la fête, la détresse

Elisabeth n’a pas mis les pieds chez elle depuis un mois et demi. Voir la mer et ses deux autres filles lui manque, mais pas autant qu’Alex : « Tant que je n’aurai aucune preuve qu’il est décédé, je continuerai à parler de lui au présent. » La quinqua s’excuserait presque de venir gâcher la fête à des supporters mexicains qui l’embrassent pour l’encourager à ne pas baisser les bras. « Se sentir soutenue, c’est très important, explique-t-elle en sortant d’une accolade. Une grande partie de la population est derrière nous. Malheureusement, ce n’est pas le cas du gouvernement qui ne fait rien pour nous aider. »

Nos enfants sont pris pour alimenter les trafics d’organe, de prostitution et de drogue, mais personne ne fait rien car on vit dans un narco-État.

Pendant la compétition, l’administration de Sheinbaum aura surtout accusé les mères de disparus de vouloir entacher « l’image du pays », et d’être encouragées à le faire par des populistes d’extrême droite. « Ça me fait enrager parce que j’ai voté pour elle en espérant que le dossier de mon fils soit enfin pris sérieusement en compte par la justice, souffle Elisabeth. Sheinbaum vit dans l’illusion d’un Mexico Magico, et effectivement, c’est un pays magique, car quelqu’un peut disparaître d’une seconde à l’autre sans jamais être retrouvé… Nos enfants sont pris pour alimenter les trafics d’organe, de prostitution et de drogue, mais personne ne fait rien car on vit dans un narco-État. »

Tout plaquer et garder espoir

Heureusement, Elisabeth ne marche jamais seule. Elle est toujours accompagnée d’autres mères de disparus. « En groupe, on est plus fortes, on se soutient, et surtout, c’est moins risqué, parce qu’il y en a beaucoup d’entre nous qui se sont fait tuer en cherchant leurs proches. » Le 25 juin dernier, Patricia Negrete Tafoya, membre du collectif Una Promesa para cumplir s’est ainsi fait assassiner dans l’État du Guanajuato alors qu’elle sortait de son travail. « C’est un meurtre commis pour l’exemple, pour nous dire : “Arrêtez de remuer la merde, sinon vous finirez comme elle”, glisse Elisabeth. Ceux qui ont fait ça ne sont jamais punis car ils ne sont pas recherchés. C’est pareil pour nos enfants : les autorités ne les recherchent pas car elles ont plus à perdre qu’à y gagner en les retrouvant… »

J’ai arrêté de travailler pour devenir enquêtrice. Je fais le travail que la justice ne fait pas.

Elisabeth Mancha

La mère de famille assure que toutes les pièces figurant dans le cold-case de son fils ont été apportées par ses soins : « J’ai arrêté de travailler pour devenir enquêtrice. Je fais le travail que la justice ne fait pas. » Elle dégaine son téléphone pour montrer une opération de sauvetage menée il y a deux semaines : « Là, c’est nous en train de guider la police vers un endroit où étaient cachées deux filles. Elles ont été libérées saines et sauves. C’est rare, mais ça donne toujours de l’espoir, car généralement quand on retrouve nos disparus, ils sont entassés dans des fosses communes… »

Avant de pister son fils dans chaque recoin du Mexique, celle que ses amis surnomment Eli était femme de ménage : « J’ai dû arrêter. Aujourd’hui, je consacre tout mon temps aux recherches. Au début, je demandais des petits crédits aux banques, mais elles ne m’en accordent plus parce que je ne rembourse pas ceux que j’ai déjà contractés. » Pour continuer à pister Alex, Elisabeth fait donc la manche ou vend dans la rue des vêtements et des jouets que des proches lui donnent. Son désarroi l’a conduite à faire des battues dans la montagne, dans le désert, dans des centres de désintoxication, des pénitenciers, mais aussi dans différents hôpitaux. Sans résultat pour l’instant.

« Les joueurs de la sélection avaient l’occasion de marquer le coup »

Mais Eli ne perd pas espoir, d’autant que sa quête lui permet paradoxalement de garder « un contact » avec son jeune disparu. « J’ai interrogé des centaines de personnes, et j’avais peur de découvrir des choses désagréables sur mon fils, qu’il soit lié au trafic de drogue d’une manière ou d’une autre, ou à d’autres histoires louches, ce qui aurait expliqué sa disparition, mais non, ce n’est pas du tout le cas. » La théorie d’Elie, c’est qu’Alex aurait été capturé pour ses compétences en informatique : « Il suivait des cours et était très bon dans ce domaine. » Son autre théorie, c’est que ce Mondial n’aura eu aucun impact social ou politique sur le Mexique : « Les joueurs de la sélection avaient l’occasion de marquer le coup en portant des t-shirts en soutien aux mères de disparus, mais ils n’ont rien fait ou on ne les a pas laissés faire. C’est vraiment dommage. »

Avant d’aller prier dans la cathédrale la Asunción de Maria, située dans le centre-ville de Guadalajara, Elisabeth évoque un dernier vœu pieux : être enfin écoutée par Sheinbaum. « Si elle a invité Merlin le canard au Palacio Nacional, elle peut très bien nous recevoir nous, sourit-elle avant de prendre un ton plus grave. Si je l’avais face à moi, je l’inviterais à nous accompagner dans notre cauchemar quotidien. Qu’elle ressente la déshydratation qui est la nôtre lorsqu’on marche pendant des heures dans le désert, qu’elle souffre des mêmes maux d’estomac que nous après avoir été obligée de manger des produits périmés. Qu’elle éprouve la même honte lorsqu’on doit dormir par terre comme des sans-abri parce qu’on n’a pas de quoi se payer une chambre d’hôtel. Je l’invite à venir se mettre dans notre peau bien que ce soit impossible car elle ne comprendra jamais ce que c’est que de marcher pendant des heures en ayant sur les épaules le poids d’un proche disparu. Tôt ou tard, j’espère qu’elle finira par comprendre que l’État nous doit des comptes. Et d’ici là, j’espère vraiment que j’aurai retrouvé mon Alex. »

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Par Javier Prieto Santos, au Mexique

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