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Que pèse un Paraguay-France face à 250 ans d’histoire ?

SI l’Amérique n’a rien vu de la bouillie de football entre la France et le Paraguay, on peut cette fois dire qu’elle avait une bonne raison. Récit d’un jour pas comme les autres au pays des hot-dogs, des feux d’artifice, et des discours trop longs de Donald Trump.
On le surnomme « La Mâchoire », et il est vrai qu’elle semble prodigieusement grande, dentelée de crocs à vous arracher un bout de mollet dans le Pacifique : la plupart du temps, cependant, Joey « Jaw » Chestnut se contente de saucisses et de pain à hot-dog. Le samedi 4 juillet, hier donc, journée de la fête nationale d’Indépendance des États-Unis, information dont un Inuit aurait probablement eu vent à ce stade, était également celle du Nathan’s Famous International Hot Dog Eating Contest, concours de dégustation de hot-dog le plus célèbre du pays, équivalent culinaire d’une finale de Wimbledon que nous, Européens, ne pouvons pas comprendre, et que personne ne comprit par ailleurs au Stateside Bar, restaurant envahi par les supporters français en avant-match du Paraguay-France à Philadelphie. On y servait des parts de pizzas « géantes » – c’était l’argument marketing – et la spécialité du coin, le Philly Cheesesteak, une demi-baguette gavée de viande hachée et recouverte de sauce fromagère, une délicieuse hérésie, de l’avis général.

Sur l’un des trois écrans géants installés au plafond, La Mâchoire, 42 ans, avalait donc saucisse après saucisse, numéro 1 mondial intouchable, légende de son sport, Novak Djokovic de l’engloutissement, Michael Phelps de la gobe et Pelé de la sausage, le secret consistant précisément à ne pas les mâcher mais à les aspirer deux par deux, collées – les saucisses sont froides – et faire passer le pain dans la gorge en l’humidifiant, technique appelée le « dunking » – par opposition au « Carlene Pop », qui repose sur l’idée de sauter sur place pour faire descendre la nourriture.
Ce concours mythique, créé en 1972 sur les pontons de Coney Island, au sud de New York, déroulé chaque année devant le restaurant Nathan’s Famous et 25 000 personnes, est un événement dans le pays, popularisé au mitan des années 2000 par la compétition enfiévrée entre le champion d’alors, le Japonais Takeru Kobayashi, dit « Le Tsunami », et l’arrivée d’un jeune premier prodige, Joey Chestnut, bientôt surnommé « Jaw », comme le film. Diffusé sur ESPN depuis 2003, il a été regardé en 2025 par 1,6 million de personnes, et tout ceci, couplé aux célébrations des 250 ans de l’indépendance du pays, a fait passer les huitièmes de finale du Mondial pour un non-évènement, « encore plus que d’habitude », pourrait-on dire.
Will Smith préféré à Gustavo Alfaro
Philadelphie, considérée comme le berceau du pays, là où fut signée la déclaration d’indépendance le 4 juillet 1776, devait être au cœur des célébrations. Et puis, les conditions météo ont tout bousculé : la chaleur, d’abord, à l’origine de l’annulation de la grande parade prévue au départ du City Hall, le vendredi midi, deux ans de préparation à la poubelle et 10 000 participants laissés sur le carreau, de même que 19 chars allégoriques, 50 fanfares et les 52 miss régionales américaines qui avaient prévu le déplacement. En ville, on pouvait les croiser, penaudes, déambulant dans leurs costumes d’époque, certaines la perruque décoiffée, d’autres en sueur au bout de leur trombone : un type, déguisé en Rocky Balboa, avait la chance d’être torse nu, mais aussi celle que personne ne mette le nez dans ses gants de boxe.
La chaleur, donc, puis les éclairs, lesquels ont frappé dès la fin de France-Paraguay, dans un pays où, tout le monde l’aura compris, un seul d’entre eux suffit à arrêter le monde. Cette fois, ce fut d’abord le grand concert donné en ville, au Benjamin Franklin Parkway, avec les Roots, Will Smith, Christina Aguilera et Seal. Il n’y avait déjà plus une place à 12h45 et il devait durer tout l’après-midi, autant vous dire qu’un match de soccer pesait léger en comparaison. Puis le grand feu d’artifice prévu, une perte à plusieurs centaines de milliers d’euros pour ce qui se voulait une démonstration de force.

Alors que le public était évacué vers des lieux plus sûrs, au Lincoln Field Stadium, le sélectionneur paraguayen, Gustavo Alfaro, donna une conférence de presse d’après-défaite comme on en voit rarement, et que, par conséquent, personne ne vit : on ne le savait pas, mais il célébrait son dernier grand match à la tête de la sélection, lui qui avait promis de prendre sa retraite à 60 ans, il y a trois ans. Il fit un constat de fierté – « La France marque en moyenne trois buts par match depuis le début de ce Mondial, contre nous, ils ont dû se battre » – puis d’impuissance – « Contre l’Allemagne, on devait garder Havertz et Undav. Ici, on devait garder quatre joueurs » –, avant de dériver longuement sur ses petites-filles, sur l’accueil du peuple paraguayen (Alfaro est argentin), les pleurs de ses hommes dans les vestiaires puis, alors qu’il marchait dans le stade vide, le sentiment d’accomplissement qui l’avait étreint au moment de quitter l’Amérique. Il prit la parole 35 minutes, sans réellement être interrompu, en finissant par serrer les journalistes paraguayens dans ses bras et, tout ceci, au pays du doom scrolling et des mi-temps découpées en douze, paru étrangement anachronique.
« Demain, des fibres : concombre, salade, eau citronnée »
Parce que journaliste est un métier qui nécessite d’avoir son permis de conduire, en prenant la route après la rencontre pour une autre pérégrination quelque part plus à l’ouest du pays, on vit Philadelphie s’allumer comme Naples par soir de Scudetto : des feux d’artifice éclataient dans le ciel, lancés par des particuliers trop heureux d’avoir une raison acceptable de faire péter des trucs. Il pleuvait à verse mais, entre les gouttes, il y avait des feux de Bengale, et l’on roulait dans les petites rues sur des pétards pas encore allumés, dressés vers la nuit. Le football n’avait rien à voir là-dedans, la boucherie du Lincoln ayant tout juste été un prétexte pour déployer un grand drapeau américain quelque part. Drôle de pays pour qui l’on rêve de moins en moins, accueillant la Coupe du monde d’un sport qui change de plus en plus. À Washington aussi, les averses douchèrent la grande cérémonie voulue par Donald Trump, lequel loua dans un discours « la plus incroyable nation ayant existé à la surface de la Terre » mais ne mentionna jamais le Mondial qui se déroulait sur ses terres.
« Je ne vais pas me cacher derrière ça, mais oui, la chaleur m’a ralenti, déclarait sans aucun rapport Joey Chestnut quelques heures plus tôt, à New York, après avoir seulement avalé 66 hot-dogs en 10 minutes, 15 de plus que son dauphin Pat Bertoletti, mais 10 de moins que son propre record datant de 2021, 76. Je sais que dans les trois prochaines heures, je vais me sentir ballonné et misérable. Ce soir, je mangerai une salade ou un yaourt. Demain, des fibres : concombre, salade, eau citronnée. » Son dix-huitième titre au Nathan’s Famous International Hot Dog Eating Contest, entre autres records du monde (141 œufs durs en huit minutes ; 384 gyozas en dix minutes ; 5,8 kilos de pomme de terre en dix minutes, etc). Pour ceux que ça intéresse, la performance est entièrement visible en vidéo, et l’une des premières règles à connaître est que tout vomi est éliminatoire. On lui préférera toujours un dégueulis de football.
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Par Théo Denmat, à Philadelphie









































