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Gustavo Alfaro, un drôle de numéro

Par Arthur Jeanne
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Gustavo Alfaro, un drôle de numéro

La France s’apprête à affronter le Paraguay. À sa tête, Gustavo Alfaro, un type bien peigné, en costume-cravate, à l’ancienne, qui préfère la lucidité à la fureur. Connu pour son inimitable sens de la formule et réputé pour son football défensif (une étiquette qu’il réfute), le stratège argentin n’avait pas hésité à nous accorder plus de deux heures d’interview, sans jamais regarder sa montre, pour parler de sa conception du football. Voici 7 choses que vous ne saviez pas sur lui.

1/ C’est un meilleur motivateur que Pascal Dupraz

Octobre 2024, le Paraguay reçoit le Venezuela dans un match couperet. Au coup d’envoi, la Vinotinto a cinq points d’avance sur une Albirroja mal engagée pour la qualification en Coupe du monde. À quelques minutes de la mi-temps, les locaux sont menés 0-1 et Julio Enciso rate un penalty. Le Strasbourgeois demande à sortir. Réponse d’Alfaro ? « Écoute, Julito. À ma place, 99,9 % des entraîneurs te remplaceraient. Je vais te dire une seule chose. J’ai vu Maradona rater des penaltys. J’ai vu Platini en rater. J’ai vu Messi rater plein de penaltys, Cristiano Ronaldo aussi. Mais je n’en ai vu aucun baisser les bras, je n’en ai vu aucun demander à être remplacé. Alors, si tu veux que je te remplace, pour moi c’est plus simple, je te remplace. Mais tu resteras dans l’histoire comme la plus grande poule mouillée de l’histoire du Paraguay. C’est ainsi que tu veux qu’on se souvienne de toi ? Alors que tu avais promis à ton grand-père que tu jouerais une Coupe du monde, tu veux que je te remplace ? Avec toi ou sans toi, on va renverser la situation dans ce match, on va finir par gagner. Dis-moi ce que tu veux faire : aider tes coéquipiers et renverser la situation, ou sortir ? Décide-toi, parce qu’on doit retourner sur le terrain. » Banco ! Le Paraguay l’emportera 2-1 avec un Enciso décisif.

2/ Il a fait le sacrifice de la passion

Ancien joueur correct de seconde division, Gustavo Alfaro aime énormément le football : « Lorsque j’avais 4 ou 5 ans et que j’ai tapé dans un ballon pour la première fois, je suis tombé éperdument amoureux du football et quand je m’endormais avec les genoux écorchés et le ballon sous le bras, je rêvais des dimanches de première division. » Il l’aime tellement qu’à l’issue de sa carrière, il renonce à une carrière toute tracée d’ingénieur en chimie pour écumer les bancs de touche des divisions inférieures du foot argentin.

J’ai mis des années à me créer une carapace. Qu’on me jette des bombes, j’ai la peau plus dure qu’un crocodile !

Au fil de sa carrière, Alfaro réalise que l’environnement du football est souvent hostile et que pour réussir, il faut garder la tête froide : « Pour survivre dans ce milieu et survivre au sentiment ambigu qui vous fait passer de héros à zéro en un instant, Il faut tuer la passion. Quel paradoxe ! C’est un sport passionnel par essence mais pour survivre et gravir les échelons dans ce milieu où le niveau d’exposition, de remise en question et de critiques est très élevé, j’ai dû faire le sacrifice de la passion. J’ai mis des années à me créer une carapace. Qu’on me jette des bombes, j’ai la peau plus dure qu’un crocodile ! »

3/ C’est un voleur

En Argentine, on est souvent soit Menottista soit Bilardista, Alfaro, lui, revendique une idée du football moins dogmatique : « Quand je suis devenu coach, je suis devenu un voleur professionnel ! Je n’avais pas eu de mentor qui m’ait montré la voie. Je n’avais pas connu de carrière de joueur importante ni été inspiré par une école de pensée. J’ai décidé de m’inspirer d’un peu tout le monde ! Je suis allé voir tous les meilleurs entraîneurs argentins Basile, Bianchi, Bielsa, Bambino Veira, Griguol, Passarella, Bilardo… » C’est justement en discutant avec le coach champion du monde 1986 qu’il trouve sa voie : « Je voulais comprendre quelle était sa formule magique. Un peu comme cette pierre philosophale qui chez les alchimistes transforme tout en or. Bilardo m’a regardé et m’a dit : “Écoute, Alfaro, je vais te dire une seule chose. Une photocopie, aussi parfaite soit-elle, ne sera jamais identique à l’original : tu dois être toi-même. Et j’ai décidé de construire ma propre voie avec pragmatisme en m’appropriant tout ce que je trouvais intéressant chez les autres. »

4/ Il n’a pas franchement convaincu à Boca

Après près de 500 matchs dirigés en Première division argentine, un titre de Copa Sudamericana avec l’Arsenal de Sarandí et de jolies performances avec des outsiders (Huracán, Tigre, Gimnasia La Plata), Alfaro se voit offrir les rênes de Boca Juniors en 2019. Malgré des résultats honorables, la greffe ne prend pas. Critiqué pour son jeu trop défensif, son contrat n’est pas prolongé à la fin de l’année. À propos de cette année éreintante, le coach plaisantait : « Je suis arrivé à Boca, j’avais 56 ans, je suis reparti j’en avais 82. » De cette expérience à la Bombonera, l’ancien étudiant en ingénierie chimique a tiré pas mal d’enseignements et une sacrée humilité : « Coacher Boca, c’est comme faire un master dans une grande université tellement tu apprends, mais c’est aussi incroyablement exigeant. À Boca, il n’y a pas de purgatoire, c’est soit le paradis, soit l’enfer. Il faut donc se préparer à vivre dans un état d’alerte absolument permanent. C’est le seul club qui suscite autant d’amour et de haine. Quand j’allais faire le plein, les gens me filmaient. Quand je m’asseyais avec ma femme pour dîner dans un restaurant, à la table d’à côté, les gens faisaient semblant de faire un selfie pour me filmer. Bon aujourd’hui, ça ne m’arrive plus. L’important, c’est la fonction, pas nous. » Alfaro se refera la cerise en partant en Équateur pour lancer en sélection la génération la plus talentueuse de l’histoire du pays, celle de Pacho, Caicedo et consorts.

C’est là quelles finissent toutes les notes de Rudi Garcia ?
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5/ Il a refait du Paraguay une équipe compétitive en s’appuyant sur l’ADN du foot guarani

Ne comptez pas sur Gustavo Alfaro pour faire du joga bonito avec une équipe qui n’en a pas les moyens. Quand il reprend l’Albirroja, la sélection est moribonde. Pour ramener le Paraguay en Coupe du monde seize ans après sa dernière apparition, l’Argentin a une idée simple : ressusciter les valeurs éternelles du foot guarani : « Si je veux changer la culture footballistique d’un pays, je ne peux pas le faire en un an ou en deux. Il s’agissait donc de récupérer les valeurs éternelles qui avaient construit le succès du Paraguay. Donc je demande aux joueurs : définissez-moi un joueur ou une équipe paraguayenne ? Ils me disent, la garra, le combat, le sacrifice, un bon jeu aérien. C’est une identité très claire en plus. Je leur demande alors : pourquoi ce n’est pas ce que je vois quand je regarde un match de l’équipe nationale ? Pourquoi on ne redeviendrait pas le Paraguay ? Redevenons le Paraguay ! » Un discours qui fonctionne : avec un jeu rugueux, une organisation défensive impeccable et une agressivité de tous les instants, le Paraguay bat l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay lors des éliminatoires pour effectuer un joli come back.

6/ Ses conférences de presse sont fantastiques !

Gustavo Alfaro aime les conférences de presse à rallonge et il a le sens de la métaphore. Après la qualification face aux Allemands, au cours d’une allocution de 48 minutes, celui que l’on surnomme Lechuga (la laitue) balançait quelques punchlines bien senties telles que celle-ci : « Quand tu vois l’ombre d’un géant, n’aie pas peur et vérifie où est le soleil, car cela peut aussi être l’ombre que projette un nain. » Une manière de dire à ses joueurs de ne pas se laisser intimider par la supposée supériorité de l’adversaire.

La France est une fureur qui explose et qui doit trouver un exutoire pour que cette énergie ne se dissipe pas. Quand elle trouvera cet exutoire, cette énergie sera irrésistible.

L’an passé, interrogé sur les qualités de la sélection argentine, il envoyait une réponse lunaire : « L’Argentine c’est l’humidité. Elle s’infiltre par la moindre fissure. Si tu as un mur fissuré, l’humidité remonte à la surface. Si l’Argentine découvre tes fissures, et si tu ne les as pas bien colmatées, l’Argentine risque de s’infiltrer. À nous de trouver un produit imperméabilisant. » Une manière d’éviter les clichés éculés sur le GOAT Léo Messi. Que disait-il de la France, qui se trouve être son prochain adversaire ? « Une impulsion électrique qui n’a pas encore pu être maîtrisée ; une fureur qui explose et qui doit trouver un exutoire pour que cette énergie ne se dissipe pas. Quand elle trouvera cet exutoire, cette énergie sera irrésistible. » On y est.

7/ Il est conscient de l’arrogance argentine

Sebastian Beccacece (Équateur), Marcelo Bielsa (Uruguay), Mauricio Pochettino (USA), Nestor Lozano (Colombie), Lionel Scaloni (Argentine) et lui. Cette édition 2026 de la World Cup consacre les techniciens argentins. Un phénomène que Lechuga justifie ainsi : « L’Argentine produit sans cesse des joueurs, mais en raison des contraintes économiques liées à la situation politique du pays, ou quoi que ce soit d’autre, à 18 ans, ils partent et il faut sans cesse renouveler l’effectif, former de nouveaux joueurs et cela en permanence. On a appris à gérer les ressources à partir des carences, à composer avec trois bouts de ficelle et à être ingénieux pour nous en sortir. Cela nous a forgés ». Pour autant, Alfaro reconnaît aussi avec lucidité l’arrogance de ses compatriotes : «  Nous devons aussi être capables de nous regarder dans le miroir. Nous, les Argentins, sommes comme du chewing-gum : on nous mâche, mais on ne nous avale pas. Il faut admettre que dans pas mal d’endroits, les gens ont du mal avec nous. Pourquoi ? Parce que nous sommes aussi emplis d’arrogance, nous nous croyons plus importants que nous ne le sommes, et bien souvent nous perdons le sens de l’humilité. Cela est aussi constitutif de notre idiosyncrasie. » On vous laisse consulter votre dictionnaire.

En direct : Paraguay-France (0-0)

Par Arthur Jeanne

Retrouvez l’intégralité de cette interview dans le numéro 237 de So Foot, toujours en kiosque.

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