- Mondial 2026 – Gr. E – Allemagne-Côte d’Ivoire (2-1)
« Une ambiance surréaliste ! » : En immersion dans le pub irlandais transformé en fan zone ivoirienne

À la suite d’une blague qui a pris des proportions inattendues, le Biddy Mulligan’s, petit pub irlandais basé à Edimbourg, s’est transformé en ambassade informelle de la Côte d’Ivoire le temps de ce Mondial. Ce qui ressemble à un gros Kamoulox révèle que l’amitié entre les peuples a encore de beaux jours devant elle.
Un peu de vexillologie pour commencer. Sur un drapeau, trois couleurs similaires peuvent avoir une signification totalement différente. Prenez la Côte d’Ivoire et l’Irlande par exemple. En apparence, rien ne semble unir les deux nations, hormis leur étendard qui partagent le vert, le blanc et l’orange. Une combinaison assez rare puisqu’on ne la retrouve que sur les pavillons du Niger et de l’Inde (mais sous la forme de bandes horizontales et frappée d’un blason en leur centre).
En Irlande, le vert symbolise le mouvement catholique de libération nationale, le blanc la paix entre les communautés et l’orange la victoire du roi protestant Guillaume III sur les partisans du catholique Jacques II en 1690. En Côte d’Ivoire, si le blanc a la même connotation pacifique, le vert représente à la fois les forêts du Sud et l’espoir, tandis que l’orange évoque les savanes du Nord et la fertilité.
Et quand on se peint le drapeau irlandais sur le visage et que l’on se regarde dans un miroir, on devient subitement Ivoirien. C’est en partant de ce constat presque par hasard que l’équipe d’un Irish pub basé à Édimbourg s’est lancé dans une blague qui n’a pas tardé à prendre des proportions délirantes.
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Jumeaux de drapeaux
Peu avant le coup d’envoi du match des Éléphants contre l’Allemagne, le manager du Biddy Mullingan’s (qui tient son nom d’une vendeuse de rue de Dublin mentionnée dans une célèbre chanson du folklore irlandais) prend quelques minutes pour recontextualiser la raison pour laquelle tant de regards sont tournés vers son établissement qui, en temps normal, « diffuse tous les sports possibles, y compris les sports gaéliques, et propose de la musique et de la bouffe traditionnelles irlandaises ».
Il s’appelle Ruairi O’Neill, il est originaire de Ballynagard, dans la région de Derry, vit et travaille à Édimbourg depuis une décennie et s’est transformé malgré lui en gérant de la seule fan zone britannique de la Côte d’Ivoire, un pays qui compte pourtant très peu de ressortissants outre-Manche : « Comme l’Irlande ne s’était pas qualifiée pour la Coupe du monde, on a publié une vidéo disant qu’on soutiendrait la Côte d’Ivoire à la place, puisque le drapeau ivoirien est le même que le nôtre, mais à l’envers », rejoue-t-il. « Seulement voilà, la vidéo a pris une ampleur démesurée et on a commencé à recevoir un tas de messages du monde entier espérant que notre projet n’était pas une blague ! »
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Sous pression, Ruairi, qui ne connaissait alors la Côte d’Ivoire « qu’à travers Didier Drogba, parce qu’il a joué en Premier League », décide de jouer le jeu à fond. Il fait importer des snacks typiques depuis Paris, un DJ abidjanais basé aux États-Unis lui concocte une playlist 100% « 225 », un opérateur téléphonique ivoirien lui a fait parvenir des goodies et des membres de l’Office du tourisme ivoirien basés au Royaume-Uni se sont spécialement déplacés pour le voir.
Côté cuisine, son chef se forme aux rudiments de la gastronomie ivoirienne et, au bar, il propose désormais de la Guinness Export, particulièrement populaire en Afrique de l’Ouest, en plus de la version classique de la stout nationale servie à la pompe (et en deux fois, comme l’exige la tradition) : « La Guinness ivoirienne est différente de la nôtre parce qu’elle est servie en bouteille et que son goût est beaucoup plus fort à cause du degré d’alcool. Il faut donc être très prudent quand on en boit, surtout quand on est irlandais ou écossais ! », se marre ce supporter du Celtic qui, à la base, avait prévu de supporter l’Écosse, « parce qu’on est basés à Édimbourg, mais aussi parce que les Écossais ressemblent aux Irlandais avec leur côté malicieux et leur statut d’underdog ».

D’autres membres de la communauté ont choisi une équipe qui compte un joueur du Celtic dans ses rangs, ou le Cap-Vert, en raison de la présence de Pico Lopes, originaire de Dublin, au sein de l’effectif des Requins bleus. Au Biddy Mulligan’s, on s’est finalement tourné vers une nation qui n’a rien à voir avec le pays natal, du moins en apparence : « On s’est rendu compte qu’on partage quelques similarités en dehors du drapeau. Comme la Côte d’Ivoire, l’Irlande a été colonisée par une puissance européenne, on a tous les deux une culture très marquée qu’on défend avec passion et on est très accueillants envers les autres », analyse le patron qui, touché par « tout l’amour » qu’il a reçu en provenance du pays des Éléphants, envisage désormais d’y passer ses prochaines vacances.
« Il faut saluer l’effort »
Florent, lui, a fait le chemin inverse. Ce Franco-Ivoirien établi à Paris a découvert la vanne par sa compagne Marine, avant que ses collègues de la boîte où il officie en tant que prévisionniste de ventes ne l’informent du fait que la blague n’en était plus une. Ni une, ni deux, Florent et Marine cochent la date du match contre l’Allemagne pour éviter de poser des congés et s’envolent pour Édimbourg. « Tu es ivoirien, tu quittes Paris pour aller en Écosse, juste pour voir un match des Éléphants dans un pub irlandais. C’est fou ce qu’on peut vivre quand même dans la vie ! », se marre le jeune homme qui ne s’attendait pas à se retrouver comme à la maison une fois sur place : « On entre et là, on voit de l’orange partout et dans les baffles, Douk Saga et du coupé-décalé ! Un musicien irlandais nous a joué L’Abidjanaise (l’hymne national) et Premier Gaou à la guitare et en version originale alors qu’il ne les connaissait pas il y a une semaine. C’est surréaliste, mais tellement cool comme ambiance », rejoue celui qui collectionne tous maillots des Éléphants, « les vrais comme les faux », et peut désormais ajouter une pièce ultra-collector à sa collection : le t-shirt édité par le pub sur lequel s’affiche un pachyderme coiffé du chapeau de la Saint Patrick. « Celui-là, si tu l’as, c’est la preuve ultime que tu as vécu le moment sur place », jubile Florent, ravi de sa trouvaille.

Seul bémol, les mets ivoiriens proposés à la carte ne sont pas encore au niveau. « C’est normal, pardonne Florent, ils ont eu tellement peu de temps pour se préparer et ne connaissent pas les saveurs de la version originale. » Ainsi, les alokos (bananes plantains frites) étaient « un peu secs, parce qu’ils n’ont pas utilisé de bananes assez mûres ». Pour le garba – le plat national – si l’attiéké était bien présent en guise d’accompagnement, le thon, normalement frit, était ici servi sous la forme d’un steak. Quant au kédjénou, ce ragoût de viande typique, « le poulet n’avait pas d’os et comme on dit chez nous : “S’il n’y a pas d’os, il y a un problème !” », conclut Florent, tout en insistant pour « saluer tous les efforts qui ont été faits ».
L’initiative, « 100% validée », va continuer aussi longtemps que les Éléphants seront présents dans le tournoi. Et ensuite ? « On verra, sourit Ruairi. Quoi qu’il en soit, mon objectif a toujours été de rassembler les gens. » Est-ce qu’être à l’initiative d’une nouvelle amitié ivoiro-irlandaise n’effacerait pas la déception d’être absent du tournoi finalement ?

Par Julien Duez
Photos : DR











































