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Baptiste Monveneur : « Le centre de formation est une machine qui consume nos rêves »

Après six ans de formation à l’OL, une carrière qui n’a jamais pu décoller et un amour de la littérature entretenu dans les couloirs de Meyzieu, Baptiste Monveneur a décidé d’écrire un livre sur les coulisses du centre de formation, À l’aube du jeu et des mots. L’ancien Gone revient sur une passion des mots qui lui est venue dans un milieu cruel et ultra-formaté, entre peur de l’échec et importance de l’ouverture d’esprit.
En deux ans, tu es passé de jouer pour l’OL à sortir un livre, tout ça à seulement 19 ans. Pourquoi ça n’a pas marché pour toi dans le foot ?
En sortant de l’OL, où j’ai passé six ans avant de ne pas être retenu (de 2018 à 2024), je voulais continuer à haut niveau. Après des essais pas concluants à Monaco et Clermont, j’ai fait le choix de revenir à Villefranche, près de chez moi. Mais après plusieurs blessures, je me rends compte que je suis fatigué, avec l’impression de ne plus avoir la force de faire ma place. Moi, je sortais de centre de formation, à côté j’étais déjà dans les études (une licence de droit à distance à la Sorbonne, NDLR) et on m’a dit de me concentrer là-dedans parce que j’avais un potentiel.
Comment s’est développée cette fatigue mentale ?
Quand tu rentres dans un centre de formation, t’es dans un milieu ultra-concurrentiel. Tu joues ta place chaque jour, tu as l’entretien annuel pour savoir si t’es gardé ou non… c’est un environnement de pression. Plus on avance dans le processus, plus tu perds ce facteur de sociabilité, qui est central dans la vie d’un adolescent. À l’OL, ils ont fait le choix d’internaliser le lycée à partir de la 1re : toute la semaine, tu manges, tu étudies, tu joues et tu dors avec les mêmes personnes sans possibilité de voir le monde extérieur. Ça a été un poids monstre, et on n’est pas forcément préparé à ça.
La qualité de l’enseignement internalisé au centre de formation de l’OL avait justement été pointée du doigt quand tu y étais. Tu peux nous raconter ça de l’intérieur ?
Oui, le prestataire n’était pas d’un grand soutien. Le fossé se creusait entre ceux qui n’écoutaient pas en cours, et les autres. Le problème en centre de formation, c’est que les emplois du temps sont très aménagés. Sur des enseignements de spécialité où t’es normalement de six à huit heures par semaine, nous on était entre deux et trois heures. Les profs étaient aussi très absents, avec des changements réguliers. En terminale, on avait changé trois fois de prof d’histoire… Pour eux aussi, ce n’était pas facile… Quinze joueurs de l’OL ensemble dans la même classe, c’est ingérable. Moi, j’avais la chance d’être en filière générale, où on avait un enseignement plus qualitatif.
La littérature s’est glissée peu à peu dans la vie du centre. Avec mon meilleur pote Lenny Djouad, on prenait les Contemplations de Victor Hugo et on lisait un poème chacun à voix haute tous les soirs !
Elle vient d’où, ta passion pour la littérature ?
Depuis petit, j’ai pris l’habitude d’écrire des petites histoires, de lire des livres de science-fiction comme les Hunger Games ou Le Labyrinthe… Puis en troisième, j’ai eu un prof de français qui voulait nous faire comprendre que la littérature n’est pas détachée de la vie réelle. Il arrivait à briser cette distance entre le livre et nous-mêmes. Quand j’ai commencé à sentir ça, je suis allé plus loin. Ce qui a fait qu’au milieu de cette quête sportive pour devenir pro, je me suis mis quotidiennement à lire et écrire, peut être aussi pour compenser un manque que causait le sport.
Justement, foot à haut niveau et littérature peuvent-ils se compléter ?
C’est une question difficile. D’un côté, la littérature m’a aidé dans les moments durs. Mais d’un autre, je me disais aussi que quelque chose m’attendait ailleurs… Aujourd’hui, je pense que la littérature a été source de complémentarité. C’est pour ça que dans mon livre À l’aube du jeu et des mots, j’ai voulu raconter cette dualité entre foot et littérature, qui finalement a construit qui je suis parce que j’écris tout en continuant à coacher des gamins à côté.
Cette opposition que tu évoques, ça t’a pénalisé dans l’aspect sportif à l’OL ?
Clairement. Quand ça n’allait pas en U19 et que je sentais que je n’allais pas être gardé, je me suis persuadé que j’étais pas performant parce que j’écrivais à côté. C’est un truc de fou de se dire ça.
Pourquoi tu pensais ça ?
Je me disais que mon esprit était occupé à créer quelque chose d’autre, alors qu’en fait tous les jours il y avait une guerre qui se jouait sur le terrain, que j’avais l’impression de ne pas mener. Donc j’ai arrêté d’écrire pendant des mois parce que je me disais qu’il fallait que je me reconcentre ! Dans l’aspect plus institutionnel, on m’a vite collé à la peau l’étiquette du gars avec un gros potentiel intellectuel. À l’OL et à Villefranche, on m’a souvent dit : « Mais qu’est-ce que tu vas faire si tu finis dans un club de merde ? Fais de belles études ! » Inconsciemment, ça a encouragé mes choix.

Un passionné de littérature en centre de formation, ce n’est pas commun. Comment tu gérais le regard des autres ?
Au début, j’essayais de me conformer au groupe, mais avec les années, je me suis dit : « Pourquoi se cacher de quelque chose dont je suis convaincu des bienfaits ? » Il m’arrivait parfois de lire au centre ou en déplacement. Je n’ai pas été moqué, au contraire. J’avais une petite bibliothèque dans ma chambre. Plusieurs joueurs sont venus me voir pour me demander des conseils pour lire, mais en me disant « Dis-le pas aux autres… » Ils avaient du mal à assumer. En revanche, avec les coachs, c’était différent. Je parlais de ça avec eux, on se prêtait des livres… La littérature s’est glissée peu à peu dans la vie du centre. Avec mon meilleur pote du centre Lenny Djouad, on prenait les Contemplations de Victor Hugo et on lisait un poème chacun à voix haute tous les soirs !
Tu écrivais déjà à cette époque ?
Depuis petit, dès que je voyais quelque chose qui me plaisait, j’ai toujours eu besoin de le faire en grand. Ça a commencé par une chaîne YouTube sur Clash Royale, et ça n’a pas marché. (Rires.) Après, j’avais le rêve d’être pro et le fait de rentrer à l’OL a entretenu ce besoin mimétique, et le jour où j’ai lu, je me suis dit que moi aussi j’avais envie de créer ça. C’est comme ça que je me suis mis instinctivement à écrire de la poésie, des nouvelles ou des ébauches de romans. Ça a pris quatre ans avant d’être potable. J’en suis arrivé au projet qui m’a porté sur ces trois dernières années, et ce livre.
Une idée de livre proposée par Jérémie Bréchet, ton ancien coach en U19. C’est parti de quoi, ce délire littéraire avec lui ?
Pendant ma dernière année à Lyon, j’ai un rendez-vous avec lui où il me dit que ça va être dur pour moi ici. En revanche, il savait que j’écrivais, et il m’a recommandé d’écrire un livre sur le centre de formation. Pendant et par un jeune de centre, ça n’a jamais été fait. Au début, j’étais pas fan de l’idée, mais en même temps, je commençais à écrire des ébauches, donc j’étais entre les deux. J’avais des doutes sur le fait de parler de moi, avant que mon ancien prof de troisième me dise : « C’est quand on parle le mieux de soi, qu’on parle le mieux des autres. » Ça m’a enlevé une barrière mentale. On a fini par installer une discussion hebdomadaire tous les jeudis. Des fois, il m’envoyait des suggestions comme L’Attentat de Yasmina Khadra ou L’Élégance du hérisson de Murielle Barbery…

Pourquoi écrire sur le centre de formation ?
Dans le foot, il n’y a que des livres sur des carrières réussies, rarement les coulisses d’un milieu où des enfants sont transformés en produits économiques. On projette sur nous des carrières, une chose qui rapporte. J’ai toujours eu l’impression d’être résumé non pas par qui j’étais mais par ce que j’étais, à savoir un joueur de l’OL. Quand je vois la multitude de destins : ceux qui craquent sous la pression, subissent du harcèlement, arrêtent du jour au lendemain, ou se retrouvent sous le feu des projecteurs… J’ai tendance à dire que le centre de formation est une machine qui consume nos rêves. On en sort grandi ou détruit.
Tu en es sorti comment, toi ?
Grandi ! Pendant ces années, j’ai rencontré des personnes qui ont contribué à construire ce que je suis aujourd’hui. J’ai écrit ce livre, je coache des enfants à qui j’essaie de transmettre des valeurs fondamentales. J’ai aussi la chance de continuer mes études. Il y a peut-être ce goût d’inachevé, mais je remercie le foot qui m’a appris la discipline et à ne pas lâcher dans la difficulté.
Un ex-coéquipier a appris que j’écrivais un livre et m’a confié qu’il était en dépression à l’OL, qu’il en a parlé à personne et n’était pas allé voir la psy du club par peur d’être considéré comme un fou.
Tu insistes beaucoup sur la notion d’ouverture d’esprit…
Quand on rentre en centre de formation, on est tant obsédé par l’objectif de réussir qu’on se met des œillères sans voir ce qui se passe autour. Quand on n’échange pas avec le monde extérieur, on a besoin de prendre conscience qu’il n’y a pas que le foot dans la vie. Ça me rappelle ce que nous faisait faire Nicolas Munda en U19 à l’OL. Chaque lundi, il supprimait la séance pour nous proposer une activité sportive autre. On faisait run and bike, tennis, badminton ou canoë… Une fois il nous avait même emmenés au théâtre. C’était une façon de montrer que la vie a plein d’autres surprises à réserver. Il y a énormément de joueurs qui font des grosses déprimes en sortie de centre de formation. Un ex-coéquipier a appris que j’écrivais un livre et m’a confié qu’il était en dépression à l’OL, qu’il en a parlé à personne et n’était pas allé voir la psy du club par peur d’être considéré comme un fou. À aucun moment, j’ai soupçonné qu’il était frappé d’un mal-être. Je me dis que si lui l’était, il y en avait forcément d’autres.
C’est quoi la suite pour toi ?
Continuer à lire, écrire et transmettre ma passion du foot. Je voulais aussi retrouver le plaisir de jouer dans un club plus modeste (il joue aujourd’hui à Misérieux-Trévoux, en Régional 3). Réussir mes études et continuer à m’impliquer dans cette ouverture pour que d’autres jeunes comme moi puissent ressentir la force des mots. Ça peut changer des destins.
John Textor et Botafogo pourraient plumer l’OLPropos recueillis par Théo Juvenet




















































