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Tony Chapron : « Je me suis peut-être fait passer pour un méchant »

« Enfin libre ! » Oui, mais de quoi ? Dans la biographie qu'il sort ce mercredi 7 novembre, Tony Chapron répond à la question susurrée par son titre, où il n'est même pas question de droit de parole. L'ancien arbitre est libre de penser. Et bon Dieu que ça fait du bien. Dernière partie d'une interview qui en comporte deux, avec un catogan, Jérémy Ménez et une braguette ouverte.

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Lire la première partie de l'interview de Tony Chapron

Vous répondez à l’occasion à une question absolument fondamentale : pourquoi les trois quarts des arbitres mondiaux sont-ils chauves ?
(Il sourit.) C’est très normatif. C’est-à-dire qu’on est tous dans un cadre très normé. Et celui qui en sort se met un peu au ban de la société arbitrale. Je parle de mes cheveux et de ma chevelure longue et frisée...

Qui a tenu jusqu’en DH, quand même. (Il portait alors un catogan, et arrivait au stade en « tongs et chemise à fleurs » .)
Ouais, mais après, c’était le couperet. Si vous souhaitez accéder au niveau fédéral, il faut rentrer dans un moule. On m’a demandé de couper mes cheveux.

« Alors je suis allé dans les sanitaires, il y avait 25 lavabos, j’ai pris mon rasoir et shhh ! J’ai tout rasé. »

Est-ce que c’était aussi une conséquence de l’influence de Pierluigi Collina ? On voulait se faire sa coupe comme un joueur voudrait se faire la coupe de Djibril Cissé.
Non parce que Collina, il a commencé à être célèbre, je dirais... fin des années 1990 ? Moi, j’étais chauve bien avant. En 1993 j’ai dû me raser, par là. Je devais avoir un peu plus d’une vingtaine d’années.

Vous vous souvenez du jour où vous avez tout coupé ?
Oui, c’était en Espagne dans un camping. C’était un après-midi, il faisait une chaleur épouvantable, on ne pouvait pas sortir. (Il pose ses deux mains sur son crâne et mime de s’essuyer.) Alors je suis allé dans les sanitaires, il y avait 25 lavabos, j’ai pris mon rasoir et shhh ! J’ai tout rasé.

À blanc ?
Ouais, complet. Là, j’étais bien blanc pour le coup. (Il se marre) J’avais fait par étapes : j’ai commencé par dégrossir, parce qu'y aller d’un coup, avec la touffe que j’avais, c’était pas possible.

Vous racontez vos traits d’humour, qui passent un peu pour de l’auto-congratulation, mais soit. Pourtant, ils ont vite disparu. On ne peut pas faire d’humour en étant arbitre ?
C’est compliqué. D’ailleurs, j’ai revu hier soir des images de mon premier match : je suis tout sourire. Je suis ravi. Et en fait, j’ai un peu l’impression de perdre mon innocence au fur et à mesure des matchs. Je retrouve mon sourire sur la fin, parce que je sens que c’est bientôt terminé et qu’il y a une forme de libération. Mais pendant des années, bon, je me cantonne à un rôle un peu austère.

On le sent dans le livre : ce qui faisait votre essence au départ s’étiole progressivement.
Oui c’est ça, j’ai perdu qui j’étais. C’est pour ça que ça a été difficile pour moi. Au quotidien, ma vie est plutôt faite de grains de folie. J’aime beaucoup m’amuser, chambrer, ça c’est mon truc. Et sur le terrain, tout ça n’est pas possible. On prend trop le foot au sérieux, en fait. Pour moi, c’était la découverte, l’aventure. Et en gardant cette posture du gars heureux, je me suis aperçu que ça ne plaisait pas beaucoup. Là, j’ai compris qu’il fallait que je devienne sérieux. Trop. J’ai peut-être un peu trop été dans l'excès aussi. Ou je peux être très marrant, ou je peux être très austère. Vraisemblablement, on m’a connu sous ce deuxième aspect.

Votre carrière est faite d’excès : vous n’étiez pas simplement arbitre, vous en étiez le porte-parole. Lors de l’affaire des nouvelles règles sur le tirage des maillots, vous sifflez ces fameux deux penaltys contre Mario Yepes face à Sochaux en 2006, sans aucune concession... On a l’impression que votre carrière ne pouvait que se terminer sur l’une des extrémités de la branche sur laquelle vous vous teniez.
C’est possible oui. C’est vrai que... bon, on ne va pas faire une psychothérapie. (Rires.) Mais c’est un de mes collègues, un ami, qui m’a dit : « De toute façon, tu ne pouvais pas finir ta carrière normalement. Parce que tu n'as jamais été un arbitre normal.  » Bon, j’aurais préféré la finir autrement. En plus, j’avais imaginé des choses assez marrantes pour la fin, et ça n’a pas pu se faire. C’était pas drôle du tout, la fin. C’est dommage.

Qu’est-ce que vous vouliez faire, lors de cette fameuse dernière rencontre à Caen ?
Se retrouver entre amis, déjà, ça se prêtait bien à faire un truc un peu rigolo. Je voulais inviter des gens qui m’ont aidé dans ma carrière, des bénévoles, etc. Et puis... Il y avait aussi un côté émotionnel, parce que j’ai un ami très cher que j’ai perdu il y a quelques années, avec lequel j’allais au stade, à Caen. C’était un fan absolu du Stade Malherbe et pour moi, c’était presque comme aller le saluer. Il y avait aussi des gens qui travaillaient au club et qui étaient décédés au cours de ces deux dernières années. Il y avait un gros paquet émotionnel qui accompagnait ma présence dans ce stade, et j’ai un peu l’impression de... leur avoir posé un lapin. Ça, ça a été douloureux. Ça l’est parfois encore.



Il y a surtout un gros côté introspectif.

(Chapron s’aperçoit que sa braguette est ouverte : « Pardon, ma braguette est ouverte, un classique. » Il la remonte.)

Bien sûr. Un arbitre, c’est aussi un être humain. Si l’on ne comprend pas ses fragilités, ses émotions, ses forces, ses faiblesses, on ne comprend pas tout. Vouloir caricaturer l’image de l’arbitre, c’est très simple. J’entends beaucoup de choses comme : « Vous les arbitres, vous êtes psychorigides. » Il n’y a rien de plus terrible que les préconçus. Ça m’a beaucoup irrité tout au long de ma carrière et j’avais envie de dépasser ça. J’ai des torts. J’ai fait des erreurs, beaucoup certainement. Dans les matchs, bien sûr, mais aussi dans mes postures, qui n’étaient pas forcément adaptées. Ça, je le reconnais. C’est aussi le sens du bouquin : l’arbitre fait preuve de beaucoup d’humilité au cours de sa vie. On passe notre temps à entendre qu’on est nuls, on passe notre temps à débriefer nos matchs, voir ce qui a marché, mais surtout moins bien marché. On a la fausse impression qu’une fois que l’arbitre a sifflé son match, il rentre chez lui et tout va bien. Non. Moi, je connais pas mal d’arbitres qui sont insomniaques après les matchs, et pendant un moment.

Au fur et à mesure du temps, n’avez-vous pas le sentiment d’avoir privilégié ce que vous appelez « l’aura » au bien-fondé de vos décisions ?
Prenez les grands noms de l’arbitrage international : Webb, Clattenburg, Pitana.
« Je voulais faire mon boulot, qu’on ne vienne pas m’emmerder... Moi, je ne passais pas à côté des joueurs pour leur dire que leur passe était pourrie. J’avais juste envie qu’on me fiche la paix. »
Ce sont des acteurs, ce sont des personnages, ils grossissent le trait. Je vous ai parlé de Rosetti, qui est aujourd’hui le directeur de l’arbitrage européen. Lui, c’était une caricature. Mais qu’est-ce qui fait la différence entre un grand et un petit arbitre ? C’est très subjectif. Moi, je ne jouais pas dans la cour des grands. Quand j’étais sur le terrain, j’avais envie d’être tranquille. Je voulais faire mon boulot, qu’on ne vienne pas m’emmerder... Moi, je ne passais pas à côté des joueurs pour leur dire que leur passe était pourrie. J’avais juste envie qu’on me fiche la paix. Alors pour être tranquille, je me suis peut-être fait passer pour un méchant.

Pas au détriment du sens du jeu ?
Non, je n’en ai pas le sentiment. L’objectif pour moi, c’était de prendre des bonnes décisions. Par définition, prendre des décisions amène à faire des erreurs. Ça, il faut l’accepter, ça fait partie de la vie. Il y a beaucoup de gens qui me disent : « Ah toi, t’aimais bien te montrer. » Mais les gens ne me connaissent pas du tout, hein. Moi, si je peux passer le plus inaperçu possible, ça m’arrange. Mais parfois sur un terrain, vous êtes un tampon, un amortisseur de conflits. Si vous avez une posture d’étouffement, de discrétion absolue, ce sont les joueurs qui gagnent la partie.



C’est paradoxal : au début de votre livre, vous dites que l’enfant timide que vous étiez s’est accompli dans le regard des adultes sur le terrain. Vous aimiez cette lumière.
Oui ! Au début, j’osais à peine prendre le sifflet. Et d’ailleurs, le premier match que je fais, je ne l’arbitre pas. Bon, le terrain était gelé, il était dur comme ça. (Il tape deux fois sur la table avec ses doigts.) Mais voilà, je le reporte aussi parce que je suis en panique ! Parce que je suis hyper timoré. Les gens me disent souvent que je suis hautain, mais en fait je suis timide. Mais ça ne colle pas avec le personnage, alors on n’accepte pas. Il y a plein d’endroits où je dis bonjour, et où on interprète ça comme de la supériorité.

Jérémy Ménez disait la même chose : «  Je ne suis pas hautain, je suis timide. » Vous savez que ça ne peut pas passer comme explication, ça. Même si c’est vrai.
Oui, ça n’est pas entendable.
« Quand on devient arbitre, il faut se faire violence. Entrer sur une pelouse, même s’il y a 500 personnes, c’est flippant. »
Attention, avec le temps, j’ai pris aussi de l’assurance grâce à l’arbitrage. C’est assez marrant parce que je fais de la formation dans des entreprises, du management, etc. Je fais jouer les gens. Je les fais arbitrer. Et quand je leur donne un sifflet – alors que ce sont des dirigeants –, bien souvent ils ne savent plus quoi faire. C’est la perte de moyens au moment de décider. Quand on devient arbitre, il faut se faire violence. Entrer sur une pelouse, même s’il y a 500 personnes, c’est flippant.

Vous avouez aussi que vous portiez secrètement un enregistreur sur vous depuis mai 2009, qui vous a aidé à régler quelques affaires, notamment lorsque Chafni avait accusé à tort l’un de vos assistants de l’avoir traité de « sale arabe » ... Mettre des micros-cravate sur les arbitres comme au rugby, bonne ou mauvaise idée ?

(Un moustique passe devant ses yeux, il essaye de l’attraper avec sa main, le rate : « Je vais le tuer, lui. » )

Ce serait une très bonne idée. On comprendrait ce qui se dit entre les arbitres et les joueurs. Ça pourrait en plus calmer un peu le vocabulaire de certains. Encore faut-il savoir comment l’utiliser.


Vous dites également n’avoir le souvenir, au cours de votre carrière, que de trois ou quatre formations basées sur la psychologie, tout le reste étant consacré au physique, faisant de vous des « coureurs sans fond  » . Est-ce que priver les arbitres de cette capacité à réfléchir ne serait pas un moyen pour la DTA (Direction nationale de l'arbitrage) de se prémunir de plus de réflexion dans les colloques ? On endigue les cerveaux, là. C’est presque du Big Brother.
J’ai souvent eu cette impression, c’est ça qui m’a beaucoup gêné dans ma carrière. C’est d’ailleurs le sens de ce titre, Enfin libre !, c’est enfin libre de penser. On manque d’esprit critique sur notre management, alors que l’on est très critique sur nos prestations.
« Si on veut révolutionner l’arbitrage, il faut changer de paradigme. Les arbitres ne peuvent pas être gérés par des arbitres, il faut un vrai manager. Là, on est en vase clos. Personne ne pénètre l’univers de l’arbitrage. »
Si on veut révolutionner l’arbitrage, il faut changer de paradigme. Les arbitres ne peuvent pas être gérés par des arbitres, il faut un vrai manager. Là, on est en vase clos. Personne ne pénètre l’univers de l’arbitrage. Ça donne en plus une très mauvaise image de l’arbitrage. Imaginez bien, le patron d’Air France, il n’est pas pilote d’avion. Ici, c’est la même chose : ce n’est pas parce que l’on est arbitre que l’on est un bon manager. Je vous donne un scoop : le manager général des arbitres français vient de démissionner (Bertrand Layec, N.D.L.R.). Ça pose question, quand même. Il y a quelque chose qui se passe. Mais il faut creuser. Pourquoi ce type qui est très compétent décide de partir ? Moi, ça m’interroge.

Vidéo

Pascal Garibian, le patron des arbitres, vous lui refaites le portrait. Vous sous-entendez carrément que c’est un autocrate. La situation pourrait-elle selon vous être réglée en coupant la tête mère, ou tout le système est-il pourri ?
Si c’est pour faire des réformettes, c’est pas la peine. Changer les hommes pour mettre les mêmes avec d’autres noms, ça ne sert à rien. Il faut de l’ouverture vers d’autres univers. Le milieu universitaire, par exemple. Garibian, ce n’est qu’une brindille au milieu d’une forêt. Il incarne ce pouvoir de l’institution avec un management désastreux. C’est tout ce que je dis. Il y a de très bons arbitres en France. Ils pourraient être excellents et rayonner s’ils avaient un management de haut niveau, ce qui n’est pas le cas.

Vous ouvrez une partie de votre ouvrage ainsi : « Les acteurs du foot sont – presque – tous charmants... en dehors du terrain. C’est même très souvent agréable de discuter avec eux. Seulement, quand arrive le coup d’envoi, tout le monde perd la tête. Dès que le ballon roule, les cerveaux partent en vrille ou demeurent au vestiaire, c’est selon. » Cela vous concerne aussi, de fait. Dans quelle mesure tout ce que vous avez dit aujourd’hui reflète l’homme que vous étiez sur un terrain ?
Quand on est sur un terrain, on est différents. On joue tous un rôle, que ce soit les joueurs, les arbitres. Les joueurs sont différents dans leur existence. Nous, quand on arrive en tant qu’arbitre, on représente quelque chose. Alors on se ferme un peu, certainement. On est moins marrants sur le terrain qu’en dehors.

De manière quasi certaine, à la fin de cette interview, très peu de gens auront changé d’avis sur vous. Les idées vous concernant sont très arrêtées. Vous l'expliquez comment ?
On est dans une dictature de l’émotion. Les gens réagissent à ce qu’ils ont ressenti lors d’un match, à une posture qui ne leur a pas plu, et puis ils n’en changent pas. Parce que c’est compliqué de changer. Après, moi, je ne suis pas là pour être leur meilleur ami. Le livre est là pour expliquer ce qu’est un arbitre, ce qu’il vit. Je ne cherche pas à ce que les gens m’apprécient. J’essaye d’expliquer ce qui a pu irriter, ou au moins... je remets certaines vérités en place. Quand j’étais dans ma fonction, je ne pouvais pas le faire parce que l’on n’a pas le droit de parler. Vous savez, les gens qui me connaissent ont plutôt tendance à revenir vers moi. C’est peut-être donc que je ne suis pas le gros con qu’on voudrait que je sois... ou que j’ai pu être.

Propos recueillis par Théo Denmat