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Qatar : à qui a profité la Coupe du monde ?

Par Andrea Chazy et Mathieu Rollinger
Qatar : à qui a profité la Coupe du monde ?

Décrié sur plusieurs aspects, notamment pour la condition des travailleurs migrants sur les chantiers et les droits sociaux, le Qatar était attendu au tournant pendant le Mondial. Une fois l'événement passé, quel bilan faut-il en tirer et quelles évolutions faut-il attendre pour la suite ?

Kylian Mbappé et Lionel Messi n’avaient pas encore saupoudré la finale de leur magie que le Qatar voulait montrer qu’il gérait déjà l’après. Autour du stade 974, avant même la finale, les ouvriers commençaient à s’attaquer aux premiers blocs, comme pour prouver que la promesse de cette enceinte démontable et expédiable sera bien tenue. Un gage parmi d’autres de la FIFA et du Comité suprême d’organisation, qui voulaient faire de ce Mondial « le meilleur de tous les temps ». Gianni Infantino, lui, a déjà fait son bilan éminemment positif de cette petite sauterie : « Une énorme réussite sur tous les aspects, le comportement des supporters, l’ambiance conviviale et joyeuse, le fait que nous ayons réuni ces supporters de tous les pays dans un pays arabe. Nous avons vu des matchs très compétitifs, des surprises, des buts extraordinaires. Le fait d’avoir joué en novembre et décembre plutôt qu’en fin de saison a eu un impact sur la qualité des matchs. » Il pourra aussi mettre en avant le record de buts inscrits sur un seul tournoi, une première pour une femme arbitre en la personne de Stéphanie Frappart, la présence des six continents au second tour, les 3,7 millions de visiteurs ou encore la réussite dans la gestion des flux.

On redoute ce qu’il va se passer maintenant quand il n’y aura plus la lumière médiatique.

Le Qatar acte ou la cataracte ?

Tout ça, c’est bien beau, et les Qataris eux-mêmes ne peuvent que se réjouir de leur coup. « Notre équipe n’a peut-être pas brillé sur le terrain, mais on avait bien plus à gagner, analysait l’un d’eux, une fois dans la dernière ligne droite : Notre victoire, c’est d’avoir montré au monde entier, notamment aux Européens qui nous critiquaient, qu’on a su organiser la plus belle des coupes du monde. » Raphaël Le Magoariec concède à l’Émirat ce succès diplomatique. « Le Qatar a su se replacer sur l’échiquier mondial et montrer sa puissance aux yeux du monde, insiste le spécialiste en géopolitique.Il est désormais vu comme une passerelle entre l’aire culturelle arabe et l’Occident, ce qui est une consécration par rapport aux puissances voisines. Le prince saoudien a même dû venir à Doha pour gagner de la légitimité auprès de la FIFA. » De là à dire que le régime des Al-Thani s’est racheté une image, il y a encore de la marge. « Le pays a su profiter de l’événement pour effacer les critiques qui lui ont été faites, mais le Mondial en lui-même a eu un effet machine à laver, avec un côté amnésique, continue Le Magoariec. Tous les problèmes structurels liés à l’émirat ont disparu le temps de l’événement, mais ils restent là. La vraie question est de se demander quels seront les lendemains pour l’ensemble des cols bleus présents au Qatar. Il y aura à l’avenir un besoin moindre en main-d’œuvre et il faut donc s’attendre à un reflux de ces travailleurs, mais la dynamique reste celle d’un pays qui a besoin de se développer. » Du côté d’Amnesty International, on partage ces préoccupations. « On redoute ce qu’il va se passer maintenant quand il n’y aura plus la lumière médiatique, rapporte la chargée de plaidoyer Lola Schulmann. La FIFA a assuré qu’elle a dégagé un milliard de revenus de plus qu’en Russie(6,5 milliards contre 5,8 en Russie, NDLR), mais n’a toujours pas parlé du fonds d’indemnisation pour les travailleurs migrants que nous demandons. Malgré la réussite qu’elle vante, elle a vaqué à ses responsabilités et ses obligations. »

Pour contrer ceux qui s’insurgeaient de voir une Coupe du monde organisée dans un pays qui se moque des droits humains et sociaux, l’argument de la fédération internationale était de dire que ce genre d’événements était un accélérateur du progrès. Entre novembre et décembre, le Qatar n’a cessé d’affirmer qu’il accueillait tout le monde, que personne n’aurait de problème quelle que soit son identité. Ainsi, pendant un mois, les femmes ont pu déambuler dans le souk sans s’inquiéter de porter un short trop court, une ex-Miss Croatie a fait le tour des réseaux sociaux en bikini, et le streaker-militant s’étant introduit sur la pelouse au milieu du match Portugal-Uruguay avec un drapeau arc-en-ciel s’en est tiré avec un renvoi en Italie. Tant d’images laissant penser que les mœurs se sont allégées et donnant à voir un pays moins traditionnaliste qu’il ne l’est en réalité. Pourtant, tout cela est trop sporadique pour mesurer concrètement l’impact que ce mois de libertés aura sur la société qatarie. « On a parlé des droits humains, on a parlé des droits des personnes LGBTQI+, on a vu des équipes nationales qui ont tenté de faire connaître leur position et leurs préoccupations sur les droits humains, note Lola Schulmann. Malheureusement, l’affaire du brassard One Love l’a bien montré : il n’y a eu aucune anticipation. Le geste de l’Allemagne main devant la bouche va rester dans les mémoires, il y a eu des tentatives intéressantes, mais elles ont été éclipsées à la mesure que la compétition avançait. »

Dans tout tissu social, même dans un état autoritaire, chaque événement amène des questionnements en interne. L’avenir est difficile à prévoir, notamment dans des sociétés noyautées par des conservateurs, mais il pourrait y avoir des changements sur la durée venant d’en bas.

Mettre Doha là où ça fait mal

Encore une fois, c’est lorsque les reflets dorés de la Coupe du monde auront disparu que tout ce que le régime a pu mettre sous le tapis le temps d’un automne ressortira, que les choses pourront être jugées. « Pour de nombreux Qataris, il va y avoir un logique retour à l’ennui. L’esprit Coupe du monde a rendu la vie de nombreux Qatariens intensive, et elle va redevenir monotone, pointe Raphaël Le Magoariec, anticipant déjà le nombre de dépressions. Cependant, il faut comprendre que dans tout tissu social, même dans un état autoritaire, chaque événement amène des questionnements en interne. L’avenir est difficile à prévoir, notamment dans des sociétés noyautées par des conservateurs, mais il pourrait y avoir des changements sur la durée venant d’en bas. Il y a eu à Doha une concentration de populations aux destins opposés, avec une diffusion des idées, des échanges, et cela pourra pousser certains à reconsidérer les choses par rapport à leur société d’origine. » Il ne faudra pas s’attendre à voir le pays dans la liste des pays les plus gay-friendly du monde, mais l’idée que les différences existent et peuvent être acceptées peut infuser. Sur une terrasse de Doha, le Saoudien Zyed expliquait le temps de finir sa bière à quel point les mentalités évoluaient dans la région, d’une génération à l’autre, malgré la présence du wahhabisme. « Depuis quelques années, je vois la société saoudienne changer, assure ce jeune consultant en finances. Moi par exemple, ma famille me laisse choisir la fille que j’ai envie d’épouser. Mon père m’a dit :« Ce choix, je ne l’avais pas à ton âge. »Pour que la mue se fasse, il faut qu’on y aille petit à petit, step by step. Sinon, si tu sautes trop loin, tu as le risque de retomber encore plus en arrière qu’avant. » Mais d’ici là, Gianni Infantino sera déjà occupé à préparer le terrain de la future plus belle Coupe du monde de l’histoire… en Amérique du Nord.

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