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Messi pour tous, tous pour Messi

D’apparence solitaire, effacé, voire amorphe, Lionel Messi est pourtant considéré par la nouvelle génération d’Argentins comme le leader à qui tout est dû. Pourquoi des joueurs pouvant revendiquer ce statut par leur rôle en clubs continuent-ils de s’effacer dans l’ombre du capitaine ? Éléments de réponse avec des spécialistes du sport le plus hiérarchisé : le cyclisme.
Il était difficile pour les Argentins de s’exprimer à l’issue d’un match déjà mythique contre l’Égypte, submergés par un océan d’émotions. Entre deux salves de pleurs, le groupe de l’Albiceleste a porté Lionel Messi en triomphe. Toujours plus près des étoiles après sa partition jouée dans le dernier quart d’heure, il recevait un flot de louanges de la part de ses pairs, devenus apôtres depuis plusieurs années. « C’est notre équilibre, notre guide, notre leader », confiait Lautaro Martínez à propos de son capitaine, pendant que Lionel Scaloni disait encourager les jeunes de l’effectif à s’en inspirer. Le meneur de jeu n’a pourtant rien fait d’inhabituel lors de ce huitième de finale : il a raté un penalty, a longtemps baissé la tête face à l’incapacité argentine à créer du danger, puis s’est rebellé et a renversé la situation à lui tout seul, comme par miracle.
Loin d’être le plus exubérant, ne haranguant jamais ses troupes en levant le ton, le numéro 10 guide par l’exemple, sans un bruit. Les 25 autres joueurs et le staff acceptent de marcher dans ses pas. « Nous allons continuer à tout donner pour lui, assurait ainsi Lautaro Martínez. Franchement, il n’y a plus beaucoup de mots pour le décrire. En Coupe du monde, il est toujours impressionnant. Nous, nous essayons de l’aider, de l’accompagner, d’être à ses côtés à chaque instant. Nous le remercions aussi pour ce qu’il fait pour nous, pour ce qu’il est, pour son exigence à l’entraînement. C’est une légende du football et de l’histoire. » Dans le sport collectif souvent présenté comme le plus individualiste, l’avant-centre de l’Inter Milan, celui de l’Atlético de Madrid et les milieux de Liverpool ou Chelsea mettent tous leur ego de côté au profit d’un seul et unique leader.
Soldat de l’ombre
Une pratique bien connue des cyclistes, dont la majorité des coureurs acceptent de porter des bidons et de prendre du vent en pleine face pendant 200 bornes pour qu’un autre homme, avec deux bras et deux jambes comme eux, prenne toute la lumière à l’arrivée. « C’est un rôle vachement ingrat. Tu n’es pas toujours récompensé de tes efforts, ce n’est pas vu par le grand public, il n’y en a que pour ton leader », confirme Vincent Barteau, ancien équipier de Laurent Fignon et Greg LeMond sur le Tour de France. Dans ce sport plus que hiérarchisé, toutes les places sont connues à l’avance, que ce soit lors d’une étape de montagne ou de sprint, et aucune tête ne doit dépasser. « La principale qualité, c’est de savoir se faire mal pour quelqu’un d’autre sans forcément attendre de la lumière en retour », explique Matthieu Ladagnous, fidèle lieutenant de Thibaut Pinot pendant plus de 10 ans.
C’est un rôle vachement ingrat. Tu n’es pas toujours récompensé de tes efforts, ce n’est pas vu par le grand public, il n’y en a que pour ton leader.
Le romancier Grégory Nicolas a justement écrit l’ouvrage Équipiers pour se plonger dans la psyché de ces hommes de l’ombre : « Quand j’étais gamin, il y avait un gars, Perrig Quéméneur, qui était le Richard Virenque de notre département, je le regardais avec des pépites dans les yeux. Je l’ai revu plus tard et je l’ai vu regarder Pierre Rolland, son leader, avec les mêmes pépites dans les yeux. Là, je me suis dit : “Putain, comment toi, qui étais champion de ta rue, de ton village, de ton lycée, renonce, un jour, à lever les bras pour te mettre au service d’un autre ?” » En Italie, le gregario, que l’on pourrait traduire par « soldat », sait qu’il occupera ce rôle dès sa formation et jusqu’à la retraite. Une vie de labeur passée à se mettre dans le rouge en espérant entendre la victoire de son leader dans l’oreillette.
En 1984, Vincent Barteau aurait pu tenter de retourner la table et de prendre la place du calife à la place du calife : devenu maillot jaune « par hasard », selon ses dires, il doit composer avec ce nouveau statut de vedette et son rôle d’équipier de Laurent Fignon, favori de l’édition. « Il ne fallait pas que je me mette à croire que c’était moi le leader, ça ne m’est pas venu à l’esprit. J’ai fait tout ce qu’on m’a demandé. Au vélo, le collectif passe avant tout, ils auraient vite vu que je jouais ma carte perso et personne n’aurait roulé pour moi », retrace-t-il aujourd’hui, toujours fier d’avoir participé à la victoire de son leader et ami.
Copains, chocolat et amour
Comme Enzo Fernández, Rodrigo De Paul et Leandro Paredes pour Leo Messi, Matthieu Ladagnous formait avec William Bonnet, Arthur Vichot ou encore Rudy Molard la garde rapprochée de Thibaut Pinot. « Il a toujours préféré être entouré de copains. On était une bande, ça se passait à merveille, on voulait tous se donner à fond pour lui. Thibaut est assez solitaire, c’est un gars discret, mais, sur les grands tours, il voulait partir avec des mecs qu’il appréciait, plutôt qu’avec des équipiers plus forts, mais avec qui il s’entendait moins bien. Il se sentait mieux comme ça. En tant qu’équipier, c’est plus facile de se faire mal pour un copain », insiste le Béarnais, devenu sapeur-pompier depuis sa retraite sportive.

La Pulga semble aussi avoir souvent privilégié les relations amicales, et ce n’est pas un hasard si Luis Suárez, Sergio Busquets ou Jordi Alba l’ont accompagné à l’Inter Miami. Pendant la Coupe du monde, le capitaine de l’Albiceleste et ses coéquipiers vivent ensemble dans une bulle, quasiment 24 heures sur 24, durant plus d’un mois, et mieux vaut s’entendre pour avancer main dans la main. À Kansas City, peut-être que les Argentins s’adonnent au même jeu que les anciens coureurs de la FDJ : « Le soir, on se retrouvait tous dans la chambre et on faisait une dégustation de chocolat. Chaque soir, on en goûtait un différent et tout le monde devait le noter. C’était surtout histoire de se retrouver, de créer une cohésion. » C’est avec le souvenir de cette note sucrée que Ladagnous pouvait appuyer encore plus fort sur les pédales pour que Pinot s’envole sur les pentes et fasse la Une de L’Équipe, seul.
Je pense qu’à côté de Messi, ses coéquipiers se sentent plus forts, plus beaux.
« Il faut du respect de l’équipier envers son leader, presque de l’amour. Tu risques quand même ta vie en permanence pour lui, ce n’est pas juste un collègue », estime Grégory Nicolas. Même s’il ne porte pas l’Argentin dans son cœur en raison d’un passage raté au PSG et d’une plaie pas encore fermée depuis la finale du Mondial 2022, l’auteur n’a pas de mal à reconnaître son statut de leader : « On dirait qu’ils sont heureux de jouer avec Messi. Ils veulent gagner, mais ils veulent avant tout que Messi gagne. » Même son de cloche pour Vincent Barteau : « Les jeunes Argentins sont coéquipiers de leur idole, ça doit être dingue. » Ce dernier le leur rend bien avec une Coupe du monde 2026 de haut vol car, à la fin, ce sont bel et bien les performances qui font et défont les statuts. « Le leader doit te tirer vers le haut. J’ai fait du vélo avec Romain Bardet et quand t’es dans sa roue, tu te sens meilleur, analyse Grégory Nicolas. Je pense qu’à côté de Messi, ses coéquipiers se sentent plus forts, plus beaux. » Contre l’Égypte, le meneur de jeu a prouvé qu’il était étonnamment un sacré sprinteur. À partir de maintenant, il devra enfiler le costume de grimpeur alors que la route s’élève.
En direct : Argentine-Suisse (0-0)Par Enzo Leanni













































