Des chaises pliantes, le chant des cigales et un soleil d’aplomb sont parfois les ingrédients de base pour créer un projet qui en vaut la peine. Des idées balancées à l'apéro, une magie qui prend vie et une aventure humaine qui attend sagement pour être exploitée. C’est un peu tout ce mélange qui est à l’origine de la folie que va vivre le FF Rouet-Provence du 1er juin au 6 juin : l’Euro de football de la CONIFA.
C’est à quelques kilomètres de Marseille que l’idée a surgi dans le cerveau de certains habitants de Provence, plus précisément à Carry-le-Rouet. Dans ce village de pêcheurs de la Côte bleue, à quelques kilomètres de Marseille, Jérôme Baboulet et ses amis ne cessent de revendiquer la singularité des lieux, avec humour parfois, mais très souvent avec une réflexion plus poussée. Avant le football, le terrain synthétique et une équipe, c’est un tout autre projet qui a vu le jour en 2024 : celui d’une Principauté. Non, les habitants du quartier ne sont pas Monégasques, mais bien issus de la principauté du Rouet. Une initiative humoristique qui ne s’est pas essoufflée depuis sa création et devient la première pierre d’un édifice amené à grandir.
Au fil du temps et après un énième match de vétérans dans le club du coin, le ballon rond a pris une toute autre importance dans la constitution. À vrai dire, il n’a jamais vraiment été absent chez les initiateurs du mouvement. On le joue, on le regarde et on en parle tellement qu’il donne l’impression d’être un membre de la famille du Rouet. C’est alors que la CONIFA (la Confédération des associations indépendantes de football) est apparue. « On a trouvé des valeurs humaines qui nous correspondent», nous confie Jérôme Baboulet à propos de l’institution, qui regroupe les fédérations des peuples sans État, des diasporas et autres ethnies minoritaires non reconnues par la FIFA. « Du respect de l’adversaire, de l’amitié et de véritables valeurs humaines, loin du sport-business de maintenant», poursuit-il. Mais représenter la Principauté du Rouet n’était pas suffisant : il a fallu s’adapter pour grandir et exister, jusqu’à représenter une plus grande entité : la Provence.
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C’est ainsi qu’une équipe est née dans la Provincia «bornée à l’Orient par les Alpes, au Midi par la Méditerranée, à l’Occident par le Rhône et au Nord par une ligne qui peut aller d’Embrun à Saint-Paul-Trois-Châteaux», comme le définissait Frédéric Mistral en 1878, figure centrale de la littérature occitane. Sortir de son petit patelin pour représenter sa région, c’est une belle façon de vivre le football, mais surtout une fierté et des responsabilités pour la seule équipe française engagée cette année dans la compétition. « Évidemment, on a la responsabilité de représenter la Provence et la France mais elle n’est pas pour autant un facteur de pression», précise Jérôme Baboulet. Et attention, pas d’amateurisme ! Obligation pour les joueurs de connaître l’hymne de la sélection, digne marqueur d’attache à leur belle région du Sud.
Pour accompagner ce cortège de chefs d’entreprise à l’origine du projet, et former une nouvelle équipe sortie de terre, il fallait un chêne, un roc, une péninsule. Heureusement pour le Rouet, Lucien Jaselme était disponible. 82 ans, mais la forme d’un charme et une poigne de fer pour mener son équipe vers la victoire. « C’est exceptionnel ce que l’on vit. Vivre ça à mon âge, ça n’a pas de prix», nous confie le vétéran et coach de cette sélection. Ancien joueur de football, entraîneur, fondateur de trois clubs mais surtout passionné, Lucien Jaselme n’a jamais cessé de vivre cette passion. Et pour le moment, ça marche et le bilan est impressionnant : 4 matchs officiels, 4 victoires. Une stratégie payante qui donne de l’espoir à tous les clubs qui envisageraient de recruter Vahid Halilhodžić la saison prochaine. Lucien Jaselme, dit « Lulu la Science », ne s’y trompe pas, la soif de vaincre est bien présente dans cette compétition : «J’ai des joueurs qui ont perdu 10 kilos pour être compétitifs. Pour tout footballeur, jouer une coupe d’Europe, c’est extraordinaire.» Mais la compétitivité de son équipe ne doit pas pour autant prendre le dessus sur les valeurs véhiculées par ses joueurs : « On veut un état d’esprit irréprochable. J’ai un groupe très respectueux des consignes que je donne.» Le cœur, donc, partout, toujours. Le quadra Jérôme Baboulet nous l’assure, aucune chance de le voir rechausser les crampons, lui qui a définitivement quitté les terrains vétérans il y a un peu plus de 2 ans seulement.
J’ai des joueurs qui ont perdu 10 kilos pour être compétitifs. Pour tout footballeur, jouer une coupe d’Europe, c’est extraordinaire
Lucien Jaselme, l’inépuisable
Comme dans toute sélection, il a fallu faire des choix pour désigner les joueurs qui prendront le départ pour Verano Brianza, lieu de la compétition situé dans le nord de Milan. «On a fait jouer 35 joueurs sur les différents matchs de préparation mais on va partir avec 20 mecs pour la compétition.» La décision aurait pu être évidente : virer les joueurs moins talentueux pour recruter des petits jeunots vifs afin de gagner le plus de matchs possibles. Mais ni Jérôme Baboulet ni Lucien Jaselme n’ont fait ce choix-là. « On fait le choix de ne pas se renforcer comme certaines autres équipes, assure le plus jeune des deux. On veut s’appuyer sur ceux qui ont fait notre force lors des matchs de qualification.» Pas de star comme Julian Palmieri avec les Corses, mais un groupe de 19 à 49 ans bien décidé à descendre en Italie pour faire vibrer les nombreux supporters qui feront le déplacement.
Bien que l’organisation soit uniquement sur la base du bénévolat et vive des sponsors locaux qui soutiennent l’équipe, plus de 50 personnes feront le déplacement pour encourager les jaunes et noirs provençaux lors de leur aventure. « On était 60 en septembre dernier quand on est partis disputer un match de qualification en Italie, c’est fantastique», une expérience que le coach de l’équipe n’est pas non plus prêt d’oublier pour les bonnes et les mauvaises raisons qui ont marqué son voyage : « On a fait 15 heures de route pour aller en Italie, j’ai dégusté mais on a tiré de là un état d’esprit qui a soudé le groupe.»
Groënland, fan zone et Jean-Pierre Foucault
Après trois matchs de préparation contre Martigues (défaite 2-1), Rognac (victoire 3-0) et la sélection Bouches-du-Rhône (4-4), Rouet-Provence s’apprête à démarrer une compétition de 3 matchs, qui détermineront sa position finale dans cet Euro de la CONIFA. Six équipes, deux poules de trois équipes puis une rencontre de classement, le 6 juin, en fonction des résultats lors de la phase de groupes. Les Français sont d’ores et déjà assurés d’affronter le Canton de Tessin le 2 juin et Chypre du Nord le 4 juin. Un match d’ouverture avec des allures de déjà-vu puisque le duel « franco-helvétique » a déjà eu lieu en match de qualification. Pour le premier match officiel de leur histoire, les Sudistes s’étaient imposés (5-2) mais ce n’est pas pour autant que Lucien Jaselme part favori : « On s’attend à un niveau très relevé puisqu’ils se sont renforcés depuis notre dernière rencontre.» Parmi les autres sélections impliquées, on retrouve le Padanie (au nord de l’Italie), le Groënland, et la Rhétie (à cheval entre le Tyrol et la Bavière). «Un rêve éveillé» pour les différents protagonistes qui s’apprêtent à vivre une expérience qu’ils jugent «fantastique» avec des pays qu’ils n’auraient sans doute jamais pu croiser que dans des livres d’histoire.
Pas question de vivre cette compétition dans l’anonymat pour les jaunes et noirs. En plus des fidèles supporters présents en Brianza, une fan-zone a été installée au Beach Café Plage du Rouet de Carry-le-Rouet. Peut-être l’occasion de croiser Jean-Pierre Foucault, habitant historique du village et premier soutien de l’équipe comme l’indiquait le cofondateur du projet au micro de Maritima : « Jean-Pierre nous suit, il fait des vidéos d’encouragement pour les joueurs… C’est important pour tout le monde de savoir qu’il est avec nous.» En plus de cette fan-zone, tous les matchs de la compétition seront retransmis sur le site de la CONIFA. Les Provençaux avaient un rêve, celui de pouvoir exister sur la scène internationale. Après un parcours du combattant, ils sont désormais à trois petits matchs de remporter un trophée qu’ils ne connaissaient même pas il y a encore quelques mois mais qui représente, depuis quelques semaines, une parenthèse enchantée dans leurs vies.
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