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Jean-Ricner Bellegarde : « C’était mon défi de ramener Haïti à la Coupe du monde »

Moins d’un an après son arrivée en sélection, Jean-Ricner Bellegarde disputera ses premières minutes en Coupe du monde face à l’Écosse avec Haïti. Un pays gangrené par les guerres entre gangs où il n’a jamais mis les pieds. Entretien avec une sentinelle qui veut résoudre les conflits d’une nation meurtrie.
Haïti fait partie des pays blacklistés par les États-Unis. Comment s’est passée ton arrivée aux States, tu n’as pas eu de problèmes de visa ?
Je n’ai pas eu de soucis de visa comme j’ai aussi la nationalité française. Mon ESTA est valide.
Est-ce que la peur commence à grandir avant ce premier match contre l’Écosse ?
Non, on a hâte de commencer la compétition. On est là pour prendre du plaisir, donc il n’y a pas de peur. On veut donner une bonne image du pays et pouvoir progresser tous ensemble. Il n’y a pas de pression pour nous. C’est plutôt les grosses nations qui la ressentent parce qu’elles doivent absolument gagner. On va prendre match par match. Je pense que les rencontres vont être fermées au départ, et en deuxième période, ça va s’ouvrir. Enfin bon, un match de Coupe du monde, je n’en ai jamais joué, donc je ne sais pas trop à quoi m’attendre.
Tu as rejoint la sélection fin 2025 et te voilà prêt à jouer un match de Coupe du monde. Tu peux raconter ce choix gagnant de représenter Haïti ?
À cette période, je me suis dit, je me lance avec Haïti, le pays de mon père. Les joueurs m’ont poussé à venir. Ils voulaient vraiment que je les rejoigne. Même le peuple voulait que je vienne. Ça m’a franchement motivé à y aller. Le coach Sébastien Migné m’a beaucoup parlé du projet. Je me suis dit pourquoi pas rendre fier un peuple en qualifiant ce pays à la Coupe du monde. Finalement, on a réussi à se qualifier et c’était quelque chose d’assez fou.
Tu peux détailler ces discussions avec tes coéquipiers qui étaient déjà en sélection ?
Duckens Nazon m’a appelé. Il m’a dit : « Tu vas voir, c’est super, on a une chance de se qualifier en Coupe du monde. » Je suis aussi très proche de Jean-Kévin Duverne et de Yassin Fortuné. On parlait souvent tous les trois de rejoindre Haïti. Ensuite, JK m’a dit : « Je me sacrifie, entre guillemets, je vais en sélection nationale et en gros, je suis ton cobaye. » Après son premier rassemblement, il m’a raconté qu’il y avait quelques points à améliorer comme toute sélection, mais qu’il avait kiffé. J’ai aussi parlé à d’autres joueurs en appel vidéo qui me disaient : « Viens, on a besoin de toi. Tu vas nous aider. » Et j’y suis allé.
Comment as-tu vécu tes premiers jours avec ce groupe ?
Le groupe m’a super bien accueilli. C’est comme si j’étais là depuis le début de l’aventure. Je communiquais avec tout le monde.
Si tu te qualifies à la Coupe du monde avec la France, on va dire que c’est quelque chose de banal. Pareil si tu la gagnes. Moi, j’avais envie d’écrire mon histoire avec Haïti.
Tu connaissais déjà l’histoire de la sélection avec cette participation à la Coupe du monde en 1974, la dernière fois que Haïti a participé à un Mondial ?
Je connaissais déjà, parce qu’on en discutait avec mes amis haïtiens. Mes potes me clashaient. Ils me disaient qu’on n’avait pas participé à la Coupe du monde depuis trop d’années. À partir de ce moment-là, c’était mon défi de ramener ce pays au Mondial.
Tu as 27 ans, alors pourquoi avoir mis autant de temps à rejoindre Haïti ? Est-ce que c’est parce que tu rêvais toujours de rejoindre un jour l’équipe de France après ton passage chez les Bleuets ?
L’équipe de France, c’est quelque chose que j’avais quand même oublié, je dirais quand je suis parti de Strasbourg. Pourtant, des gens m’en parlaient souvent, car j’avais signé en Premier League (à Wolverhampton, NDLR). Ils me disaient que si je réalisais une bonne saison, j’allais rejoindre les Bleus. Franchement si j’avais une nation qui avait été bien plus huppée qu’Haïti, je pense que j’aurais choisi ma sélection avant. Haïti, il y a des difficultés, notamment dans l’organisation. Après, personnellement, je sais que l’histoire de l’équipe de France, elle est faite. Si tu te qualifies à la Coupe du monde avec la France, on va dire que c’est quelque chose de banal. Pareil si tu la gagnes. Moi, j’avais envie d’écrire mon histoire avec Haïti.

Tu penses donc que remporter une Coupe du monde avec la France, c’est moins éblouissant que de propulser Haïti au Mondial ?
Oui, carrément. Qualifier Haïti en Coupe du monde, c’est trop beau. Pour l’histoire, le peuple. C’est une fierté pour eux. On sait qu’on va apporter beaucoup de joie à un peuple qui ne demande que ça. C’est comme si tu jouais à Football Manager avec un petit club de Ligue 2 et que tu essayes de le monter en Ligue 1.
Quand on s’est qualifié, la guerre s’est calmée pendant deux-trois jours. J’espère que pendant la Coupe du monde, on va gagner un match pour que ça s’apaise encore plus.
Vous aviez appris votre qualification à Curaçao. C’était un étrange sentiment de ne pas pouvoir jouer les éliminatoires à Haïti en raison de la situation instable du pays meurtri par les affrontements entre les gangs ?
Franchement, c’était trop bizarre. Surtout que Curaçao s’est aussi qualifié en même temps. Il y avait des feux d’artifice derrière le stade, mais ce n’était pas pour nous. C’est dommage de ne pas pouvoir jouer à Haïti, surtout pour moi qui ne suis jamais allé là-bas. Je me dis aussi que cet exploit apporte beaucoup d’espoir à cette population qui vit des moments difficiles. C’est frustrant, parce que je sais qu’il y a des beaux endroits, donc j’ai envie de marcher sur la terre où ma famille a grandi. J’ai envie d’y aller et ça m’attriste de ne pas pouvoir découvrir mon pays. J’espère que le foot va calmer les conflits. Quand on s’est qualifiés, la guerre s’est calmée pendant deux-trois jours. J’espère que pendant la Coupe du monde, on va gagner un match pour que ça s’apaise encore plus.
Tu peux nous raconter d’autres anecdotes sur les qualifs ?
Je me souviens que les joueurs du Honduras et du Nicaragua étaient vraiment chauds. Quand on jouait là-bas, ils m’avaient tellement énervé. J’étais monté sur le ballon pour arrêter le jeu, on avait marqué juste après et à la fin, ils voulaient se battre avec nous. Autre anecdote d’un match dans ces pays : un jour il y avait eu des grosses pluies et ils avaient coupé la lumière du stade. On est restés au vestiaire 15-20 minutes et on a repris le match. À mes yeux, on a aussi été désavantagés par l’arbitrage. Je sentais qu’il avantageait le Costa Rica, le Guatemala et le Honduras. Ils ne voulaient pas qu’on passe. À un moment, il y a une grosse faute sur moi. L’arbitre ne siffle pas et me dit : « T’es costaud, tu joues en Premier League. » C’est les aléas de jouer dans la zone Caraïbe-Amérique centrale. Il faut vraiment que quelqu’un vienne suivre ce genre de match. C’est un autre monde. Avec du recul, on en rigole parce que c’est super divertissant. Je vais dans des pays où je ne serais jamais allé en vacances. Je découvre une autre culture et de beaux paysages.
Est-ce que le nouveau format à 48 équipes rend quand même cette qualification moins sexy ?
Pour nous, ce format est une bonne nouvelle. Ça fait rêver les petites équipes comme le Honduras et le Nicaragua. Je suis allé là-bas et j’ai joué contre des joueurs qui évoluent dans leur pays, donc dans des petits championnats, mais j’ai vu de très bons joueurs.
Pendant cette Coupe du monde, vous allez affronter l’Écosse, le Brésil et puis le Maroc. L’objectif, c’est au moins de ramener une victoire ou alors vous pensez pouvoir sortir de cette poule très relevée où vous êtes le petit Poucet ?
L’objectif, c’est de gagner un match. Dans la logique des choses, le Maroc et le Brésil sont des équipes favorites pour la victoire finale. L’Écosse sur le papier, c’est aussi plus fort que nous, donc on verra comment ça se passe.

Jouer le Brésil, ça te fait rêver ?
Carrément ! Quand t’es joueur de football, c’est des matchs que tu as envie de jouer. On sait qu’ils ont des grands joueurs donc il va falloir être vigilant, car ça va très vite devant. On va faire le maximum pour garder un équilibre.
Cette participation à la Coupe du monde va permettre de développer le potentiel des joueurs haïtiens…
Avec notre participation au Mondial, je pense qu’il y aura plus de visibilité. Ça va aussi donner de l’ambition pour les autres Haïtiens qui vont comprendre qu’ils peuvent percer dans le football et participer à la Coupe du monde.
À 15 ans, tu peux te retrouver avec une arme, donc il vaut mieux que les jeunes d’Haïti jouent au foot.
Les Haïtiens kiffent le football ?
Ouais grave, ce sont des grands fans de foot. Ils adorent le Brésil et l’Argentine. L’équipe haïtienne n’a jamais trop bien marché, donc beaucoup d’Haïtiens supportaient le Brésil et l’Argentine. Mon neveu s’appelle Riquelme, ce n’est pas pour rien.
Tu rêves d’y aller un jour pour découvrir cette passion du football et donner de l’espoir aux jeunes ?
Exactement, les jeunes, j’ai envie de les encourager. Là-bas, il n’y a pas de travail et tu peux rapidement devenir un bandit. À 15 ans, tu peux te retrouver avec une arme, donc il vaut mieux que les jeunes d’Haïti jouent au foot.
Est-ce que le pays s’unit derrière vous pour cette compétition ou alors les conflits entre les gangs continuent ?
Le pays est derrière nous. On a joué deux matchs amicaux à Miami et c’était une belle communion avec le peuple haïtien. Quand Haïti joue, c’est comme un jour de fête, ça unit le pays. Tout le monde se pose et regarde le match. On essaie de donner un maximum de plaisir. Ils sont derrière nous et on va essayer de les rendre fiers.
Haïti lésé par l’arbitrage contre l’Écosse ?Propos recueillis par Mathis Blineau-Choëmet














































