- Mondial 2026
- Gr. I
- France-Irak (3-0)
Toute la pluie tombait sur eux

C’était un moment suspendu comme la société n’en produit plus, un moment de rien, où les gens attendaient sous la pluie. Barbant à regarder depuis la France, les 2h10 d’interruption de France-Irak furent, du stade, quelque chose.
La pluie tombait comme dans un film des sœurs Wachowski, le peuple trempé jusqu’aux os du Philadelphia Stadium s’était réfugié à l’intérieur des murs et, au détour d’un couloir, on croisa Fayza Lamari qui, évidemment, se mit à parler. « Ils sont en train de s’échauffer dans les vestiaires », dit-elle en tapotant sur son téléphone. Il était 20 heures passées de ce côté-ci de l’Atlantique et le match France-Irak était arrêté depuis une heure, l’horloge tournant maintenant à la vitesse des éclairs dans le ciel de la Pennsylvanie : chacun d’entre eux signifiait la remise à zéro du compteur de 30 minutes avant la reprise des débats.
Fayza Lamari, donc, badaude parmi les badaudes, incognito dans une foule compacte qui se disputait les cheesesteaks à 25 dollars, parlait à Dieu sait qui mais savait ce qui se passait dans le vestiaire français, là où Jules Koundé avouera plus tard que les Bleus avaient fait du vélo, discuté du match, « joué aux cartes », dira même Deschamps, second degré, en conférence de presse d’après-match. Drôle de moment suspendu où près de 70 000 personnes, spectateurs, officiels, vendeurs, bénévoles, agents de sécurité, arbitres, joueurs et coachs compris, vécurent le plus long match de leur vie – sans doute même de l’histoire de la Coupe du monde, statistique que l’on s’est arrachés les cheveux à tenter de vérifier. « Je ne peux dire qu’un truc, glissa-t-elle avant de disparaître dans la masse, c’était mieux à Doha. »

« A severe thunder storm is approaching »
Cet aréopage hétéroclite, réuni par les grâces du mauvais temps et la tendance naturelle de l’être humain à se réfugier quand l’orage tonne, a vécu la situation avec une relative bonne volonté, sans doute parce que personne n’y pouvait rien, et que cet arrêt était le fait de trois institutions plus grandes que tout : la FIFA, d’abord, les États-Unis, ensuite, la nature, enfin. Au coup de sifflet de la mi-temps, alors que le grand panneau LED affichait un inquiétant « A severe thunder storm is approaching », comme on prévient de l’arrivée des Huns, les stadiers firent sortir le public des gradins pour aller se réfugier « à l’abri », en intérieur, ce qui laissa d’abord à croire que le ciel allait nous tomber sur la tête. Alors les gens prirent leur mal en peine et leurs frites en bouche – si le protocole météo a bénéficié à quelqu’un, ce fut encore et toujours à la FIFA via les ventes de cochonneries – comme Jean-André, 67 ans, ancien cadre international chez Sephora et habitant du Maine depuis 45 ans. « On s’est fait saucer pas mal, dit-il en décollant le maillot mouillé de son torse. Mais on regardait les cartes en direct, là, l’orage est parti, ils sont cons, ils devraient recommencer. »
Je ne peux dire qu’un truc, c’était mieux à Doha.
Jérôme et Raphaël, père et fils français habitant Mexico City, avaient fait le déplacement moyennant 1 000 dollars le billet, tribunes 101, rang 33, pile sur la ligne du rond central. C’était le premier match de Raphaël au stade, petit bonhomme plein d’entrain, il s’en souviendra. Quand l’averse a chu, ils ont préféré se mettre à l’abri, « je ne voulais pas qu’il soit complètement trempé non plus », sourit le papa en pointant le fiston. Certains s’étaient réfugiés sous des drapeaux – mauvaise idée –, d’autres comme Husam, 38 ans, né dans un quartier sud de Bagdad, ont été délestés de dix dollars pour acheter un poncho transparent. Dans les coursives – transformées, par endroits, en pédiluve –, les gens s’allongèrent dans des salons moquettés comme on attendrait pour une escale de six heures à Charles de Gaulle, en scrutant le ciel. « Comme il avait fait beau ce matin, on s’était dit que ça allait passer », avouera Stéphane, venu de Bordeaux avec son jeune rejeton Gabriel, et qui n’avait pas hésité à claquer 350 euros (fois deux) à la dernière minute pour fêter l’anniversaire du petiot. Gabriel, comme le reste des otages du Philadelphia Stadium, n’y perdit pas sa fougue : « C’est mon anniversaire, on est en train de gagner 1-0, allez les Bleus ! »

Orage, no désespoir
Dehors, une vingtaine de Français, perchés tout en haut du Pepsi Lobby, resta sous la pluie – eux et tous leurs compatriotes n’avaient pas eu le droit à leur fan walk, censée partir de la Mifflin Street sur les coups de 14 heures mais abandonnée à la première drache goûtée sur le rooftop du Bok Bar, dans une rue sans charme de Philly – à chanter les louanges de N’Golo Kanté, avant de rendre les armes, eux aussi, sous le poids des reports successifs. Foutu stade sans toit et foutue règle de « l’activité électrique », qui nous fait donc dire qu’après cette rencontre-ci de 3h47, un match de ce Mondial pourrait très bien durer cinq heures, sept ou dix, sans que personne n’ait rien à y redire puisque « c’est comme ça, pour paraphraser Deschamps, on s’adapte aux lois locales ».
Les deux sélectionneurs ont indiqué n’avoir jamais vu ça de leurs (longues) carrières respectives, tout comme Mbappé, exténué et agacé d’avoir attendu deux heures pour constater que la pelouse, détrempée à leur retour, n’avait pas été protégée entre-temps. Robin, Français de 21 ans mais surtout joueur de soccer passé par l’USL Dunkerque, aujourd’hui expatrié dans l’équipe de la Central Methodist University en plein Missouri, y voyait juste le quotidien des gens d’ici. « Je m’attendais à ça, en “college”, on a souvent ce problème avec la pluie et les orages. C’est déjà arrivé que nos matchs soient reportés de deux heures. Il y a deux semaines, on a eu une alerte tornade à cinq heures du matin pour nous dire d’aller nous confiner dans le “basement”. » Alors que les joueurs pénétraient de nouveau sur la pelouse, ils furent accompagnés par les hourras de la foule et une ola de hot-dog : le huis clos avait donc duré 2h10. À choisir, on vous conseille plutôt Garde à vue de Claude Miller.
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Par Théo Denmat et Jérémie Baron, à Philadelphie




















































