- CAN 2025
Partenariat CAF-Union européenne : des enjeux qui dépassent le jeu
Les yeux les plus aiguisés l’auront peut-être remarqué pendant les matchs : l’Union européenne est partenaire de la CAN marocaine. Derrière ces spots publicitaires teintés de bleu, voici les enjeux d’un accord passé par l’Europe avec la Confédération africaine de football (CAF), qui dépassent largement le cadre du football.

L’image en a interrogé plus d’un lors du match d’ouverture de la 35e Coupe d’Afrique des nations de l’histoire. Pendant ce Maroc-Comores, et lors des 50 autres rencontres qui suivront (en attendant la finale de dimanche), les panneaux publicitaires des stades affichent un spot étonnant. « European Union-Africa : Together we rise » (en français, Union européenne-Afrique, ensemble, nous nous élevons). On est alors en droit de se poser la fameuse question : mais qu’est-ce que vient foutre l’Union européenne dans une compétition africaine de football ? Si le Rwanda ou la RDC ont déjà fait des opérations de sponsoring auprès de clubs européens, dans ce sens, la démarche est inédite. En mai dernier, l’UE, la Confédération africaine de football (CAF) et son président Patrice Motsepe ont officialisé un partenariat pour les deux prochaines CAN (celle en cours au Maroc et la prochaine organisée conjointement entre le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie).
The EU @CAF_Online football partnership empowers youth & women beyond the pitch. Through #GlobalGateway, we’re investing in Africa’s future. By backing bold ideas, local businesses, and women-led startups. 🔗https://t.co/jfnRoT22iN pic.twitter.com/SQ9FRVETPQ
— EU in SA (@EUinSA) January 15, 2026
En façade, cet accord de coopération veut créer de l’emploi, dynamiser le sport africain chez les jeunes et faciliter l’accès à l’éducation. Un choix en apparence logique pour l’exposition du foot africain en général. « Comme le centre névralgique du football est en Union européenne, la CAF, la CAN, le Maroc et tous les pays d’Afrique ont intérêt à nouer des relations avec l’UE pour augmenter les droits TV, le tourisme et le sponsoring. On utilise ces événements sportifs pour serrer des mains et nouer des partenariats sur la durée », explique Lukas Aubin, directeur de recherche et spécialiste de la géopolitique du sport à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
La course aux nouvelles routes de la soie
Voilà pour la vitrine. En arrière-boutique, l’accord UE-CAF fait partie du programme d’investissement européen Global Gateway, dont la priorité n’est pas de construire des terrains de foot, ni de développer le sport ou de sortir des écoles de terre. Celui-ci veut surtout nouer des partenariats dans les secteurs des énergies, de la santé, des transports et des communications, et la moitié de son budget de la période 2021-2027 concerne le continent africain (150 milliards d’euros sur 300 au total). De fait, le programme dans lequel est incorporé le partenariat CAF-UE n’a pas grand-chose à voir ni avec le football, ni avec le sport tout court, qui sert encore une fois de porte d’entrée vers des accords géopolitiques et économiques stratégiques.
Le partenariat avec la CAF est un moyen de communiquer sur les résultats obtenus par Global Gateway.
Contactée par So Foot, la Commission européenne aux partenariats internationaux assume même le simple prétexte sportif. « Le partenariat avec la CAF est un moyen de communiquer sur les résultats obtenus par Global Gateway », selon un porte-parole. Depuis 5 ans, de larges projets sont lancés à travers le continent africain : un vaste réseau de développement des énergies renouvelables, de nouveaux câbles sous-marins vers l’Europe et l’Inde, un chantier de port ferroviaire pour avoir accès aux bassins miniers en République démocratique du Congo et en Zambie ou encore la fabrication de vaccins. Concrètement, le partenariat permet surtout aux grosses entreprises des pays membres de l’Union européenne d’avoir un accès à leurs intérêts en Afrique.
La France très investie
Et « Cocorico », la France est le pays le plus représenté du Global Gateway via ses entreprises, qui représentent 25% des firmes membres du programme. Avec une répartition bien ficelée dans tous les secteurs : Total Energies (ayant également un accord de naming avec la CAN) dans les ressources premières, Alstom dans le ferroviaire, Orange dans les télécommunications et Danone dans la santé. Toutes exploitent les programmes d’investissement au maximum. « Pour l’UE, c’est un moyen de continuer d’avoir des liens avec l’Afrique, alors qu’on sait que l’influence de la France a tendance à s’éroder au profit de la Russie et de la Chine. D’un point de vue géopolitique, c’est une façon de garder pied en Afrique. Le sport est un moyen parmi d’autres. […] C’est un partenariat gagnant-gagnant, via le prétexte du football », poursuit le chercheur.

Un cercle en théorie vertueux, duquel émerge une double problématique côté africain. À commencer par un gâteau très mal réparti. En novembre 2024, Thierno Seydou Diop, consultant spécialisé dans les financements européens, avançait à Forbes Afrique des investissements européens « à 80 % concentrés autour de quelques pays comme le Kenya, l’Égypte, voire l’Afrique du Sud ». Cette même année, un rapport nommé À qui profite le Global Gateway épinglait que « sur 40 projets analysés, 25 d’entre eux, soit 60%, bénéficient à des entreprises européennes ». « Le programme promeut les intérêts commerciaux et géopolitiques de l’UE, encourage la privatisation des infrastructures et des services publics dans le secteur de l’énergie dans les pays du Sud global et risque d’alourdir le fardeau de la dette des pays partenaires », conclut cette étude conjointement menée par plusieurs ONG.
Pour l’UE, c’est un moyen de continuer d’avoir des liens avec l’Afrique, alors qu’on sait que l’influence de la France a tendance à s’éroder au profit de la Russie et de la Chine. D’un point de vue géopolitique, c’est une façon de garder pied en Afrique.
En ce sens, le partenariat UE-CAF peut-il avoir des relents néo-coloniaux ? La donne est en train d’évoluer selon Lukas Aubin. « Du côté africain, il y a cette idée de ne pas mettre ses œufs dans le même panier : on va essayer de voir pour nouer des partenariats avec l’UE, mais aussi avec les États-Unis, avec la Russie, mais aussi avec la Chine. En d’autres termes, moins vous êtes dépendants d’un partenaire, plus vous avez de leviers pour diffuser votre influence. » Bien loin des valeurs qu’on souhaite véhiculer à son propos lors des cérémonies officielles, le football est devenu l’un des principaux moyens d’affirmation dans cette folle course aux nouveaux marchés.
La folle flambée des prix pour la finale Sénégal-Maroc au marché noirPar Théo Juvenet



























































