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Peut-on se fatiguer en regardant un match de foot comme PSG-Bayern ?

Par Mathis Blineau-Choëmet
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Peut-on se fatiguer en regardant un match de foot comme PSG-Bayern ?

Le match aller entre le PSG et le Bayern Munich a laissé des traces chez les joueurs comme chez les spectateurs. Éprouvant à suivre, ce duel légendaire a mis à rude épreuve autant les yeux que le système cognitif. Ce mercredi soir, la manche retour s’annonce aussi intense, et la fatigue devrait de nouveau apparaître. Voici pourquoi.

Le match aller entre le PSG et le Bayern ressemblait à une cuite au rhum blanc. Devant cette demi-finale de légende, certains ont avalé les neuf buts comme des gorgées à 40 degrés, hurlé, rigolé, pleuré, grignoté pour vivre plus longtemps le spectacle ou encore parlé comme des experts d’un sujet qu’ils ne maîtrisent pas, en l’occurrence le niveau défensif des deux équipes. Surtout, ils ont vécu une descente aux enfers lorsque l’arbitre a sifflé la fin de la beuverie : maux de tête, sensation d’overdose, vision brouillée, fatigue cognitive, sommeil léger et difficulté à se concentrer au boulot le lendemain. Même s’il laissera des souvenirs pour l’éternité – pas de black-out dieu merci –, ce PSG-Bayern a marqué les organismes. À quelques heures de la demi-finale retour qui s’annonce aussi festive, une question se pose donc : comment un tel match de foot peut épuiser à ce point le commun des mortels ?

Programmée à 21h, un moment où l’attention décline déjà après une longue journée, cette rencontre titanesque a plongé les spectateurs dans un tourbillon incessant : des buts à gogo, des permutations permanentes, une organisation tactique presque illisible, des allers-retours incessants, très peu de fautes… Ce rythme effréné n’a laissé presque aucun répit au spectateur.

Un tourbillon d’émotions

« Regarder ce genre de match demande une attention soutenue qui fatigue notre système cognitif , note d’emblée Alain Finkel, professeur de sciences cognitives et d’informatique à l’ENS de Paris-Saclay depuis 1989. Il y a beaucoup d’acteurs, des mouvements incessants, des tactiques, des permutations et des comportements propres à chaque joueur. » En somme, une multitude d’informations à intégrer, évolutives en permanence au gré des nombreux ajustements tactiques imaginés par Luis Enrique et Vincent Kompany ce soir-là.

La surcharge informationnelle est également alimentée par les émotions. En raison des nombreux rebondissements du match aller, elle a été décuplée chez un supporter vivant le match derrière la bande de Marquinhos ou celle de Harry Kane. Certains sautaient sur leur canapé suite au cinquième but d’Ousmane Dembélé tandis que d’autres criaient de rage quand Luis Díaz a ramené le Bayern à une longueur. Sur ces actions décisives, le rythme cardiaque accélère et les muscles se tendent. M. Finkel confirme que « dans ces moments, notre cerveau donne l’ordre à nos muscles de se mettre en action ». C’est la théorie des neurones miroirs : lorsqu’un spectateur assiste à une action, comme un joueur qui tire au but, le cerveau active les mêmes neurones que s’il effectuait lui-même la frappe. Cette simulation interne contribue aussi à l’engagement et à la dépense cognitive.

Par essence, un match est imprévisible. Ce PSG-Bayern l’a été à l’extrême. Dans ces moments-là, le cerveau dépense beaucoup de glucoses et pompe énormément d’énergie.

Pierre Steiner, professeur de sciences cognitives

Pierre Steiner en fait l’hypothèse, cette théorie expliquerait le mimétisme entre le spectateur et le joueur. L’enseignant-chercheur en philosophie de sciences cognitives et philosophie de l’esprit à l’Université de technologie de Compiègne, déclare ainsi que « lorsqu’on est engagé émotionnellement dans un match de foot, la fatigue mentale augmente ». De son côté, Alain Finkel atteste qu’un tel match construit des variations émotionnelles : « On est en colère contre ce joueur. On est enthousiaste pour l’autre. Le changement d’émotion augmente la charge informationnelle, déjà élevée, et est consommateur d’énergie. »

Les rois de l’anticipation

Les fans, comme d’autres amoureux du ballon rond moins partisans, anticipent aussi les actions et les mouvements des joueurs. Ils se demandent alors « où le ballon va atterrir, qui va mettre le coup de massue à l’autre, comment va se conclure cette magnifique action orchestrée par Michael Olise ? » « Regarder un match va solliciter de la vigilance et de l’anticipation, ajoute le philosophe Pierre Steiner, supporter de l’OM. C’est une tâche cognitive exigeante qui nous empêche de faire deux choses à la fois. On est constamment en éveil pour élaborer des plans qui vont être déjoués par le scénario du match qu’on ne peut pas maîtriser. Par essence, un match est imprévisible. Ce PSG-Bayern l’a été à l’extrême. Dans ces moments-là, le cerveau consomme beaucoup de glucoses et pompe énormément d’énergie. »

Ces mécanismes d’anticipation augmentent également cette surcharge informationnelle, déjà très élevée lors d’une rencontre d’anthologie. « Je n’ai jamais vécu un match avec une telle intensité et une telle envie de gagner », confirmait Luis Enrique au coup de sifflet final. Sur un événement rare comme cette demi-finale de Ligue des champions, « le cerveau va être plus attentif », d’après Alain Finkel. Face à ces différents phénomènes cognitifs, le cerveau, qui a des capacités attentionnelles limitées, doit sélectionner un nombre d’informations exponentielles. Ce tri exige de l’énergie et de facto, fatigue l’esprit du fan de foot.

Les yeux en première ligne

Un autre élément émousse aussi les esprits : l’asthénopie, la fatigue visuelle pour ceux qui ont pris L au lycée. En effet, l’intensité du jeu affecte la vision de l’Homme sur trois paramètres : une fatigue liée à l’accommodation à force de fixer le ballon qui file à une vitesse folle, un épuisement des muscles oculomoteurs, qui permettent de suivre les actions d’un camp à l’autre et enfin la sécheresse oculaire, un élément majeur du confort visuel.

Prends ça, le double écran.
Prends ça, le double écran.

Pour l’accommodation, « suivre le ballon continuellement en mouvement va pousser les yeux à travailler de manière intense », selon Dominique Bremond-Gignac, cheffe du service d’Ophtalmologie de l’hôpital universitaire Necker à Paris. Son confrère Yacine Ailem, supporter du PSG et ophtalmologue au Centre Ophtalmologique des Pyrénées à Pau rapporte que l’intensité du jeu mercredi dernier influait sur l’expérience visuelle du spectateur : « La dynamique du match a fait qu’on a eu beaucoup d’actions fulgurantes. On appelle ça la fréquence spatiale, c’est-à-dire la vitesse à laquelle se déroule une action. Aujourd’hui elle est beaucoup plus rapide et plus fidèlement restituée par l’écran qu’elle ne l’était en 1982, la première Coupe du monde que j’avais suivie. Donc, c’est sûr que ça bouge pour notre vision. » Dans le foot moderne, ce phénomène d’accommodation est aussi renforcé par les interventions de la VAR, trois ce soir-là, où le spectateur scrute au millimètre pour savoir si un tel est bel et bien hors-jeu.

On n’a pas été fabriqué pour regarder un match de foot, mais on a évolué vers cette pratique.

Yacine Aleim, ophtalmologue

La professeure Bremond-Gignac nuance : « L’effort n’est pas non plus majeur. Cependant, les gens qui vivent avec une petite insuffisance de convergence vont compenser pour suivre les actions. Cette petite anomalie, qui d’habitude ne se ressent pas, va se traduire par des maux de tête et une fatigue visuelle. Des individus sont donc prédisposés à être plus fatigués que d’autres en regardant un match. »  30% de la population est sujet à ce phénomène, souvent sans même le savoir.

Ce mal de crâne est aussi provoqué par l’ultra-sollicitation des muscles oculomoteurs, responsables des mouvements de l’œil. Sur la pelouse du Parc des Princes, le jeu allait sans cesse de gauche à droite, de haut en bas. Conséquence pour le système visuel : ces muscles sont plus sollicités que lors d’un ennuyeux Atlético-Arsenal. Devant ce show incessant, les yeux oublient aussi de cligner. Cela provoque alors de la sécheresse oculaire. Ses symptômes : picotements, yeux écarquillés, sensation de sable dans les yeux, paupières collées. « C’est un élément majeur du confort visuel et même de la qualité de la vision  qui touche tous les êtres humains, déclare le docteur Aleim. L’être humain a été fabriqué pour cligner toutes les sept secondes, Face à un match où on n’a quasiment pas eu de temps mort, on va cligner deux à trois fois moins.  En conclusion, je dirai qu’on n’a pas été fabriqué pour regarder un match de foot, mais qu’on a évolué vers cette pratique. »

Une fatigue sans grand danger

À la fin du match, ces réactions de l’organisme, qu’elles soient cognitives ou visuelles, provoquent une période de désorientation chez le spectateur éreinté. Ces fameuses minutes où l’on refait le match quand le corps, paradoxalement, aurait le plus besoin de sommeil. « Pendant plus d’une heure et demie, vous avez sollicité énormément votre accommodation et votre convergence, et tout d’un coup, c’est terminé, il n’y a plus besoin de fixer. À ce moment-là, votre système, lui, il reste en marche. C’est une crampe musculaire », étaye Dominique Bremond-Gignac

Néanmoins, regarder un tel match de foot n’est pas dangereux pour nos yeux. « À des endroits où le foot est une religion, en Afrique, au Brésil…, des décès sont liés à un surplus d’émotions, un surplus de stress. Il n’y a pas ce risque pour les yeux », affirme Yacine Aleim. Sauf cas exceptionnel, le trop-plein d’émotions devant le retour Bayern-PSG n’est également pas un risque en soi. Et ce, même si à 21 heures ce mercredi, le match deviendra une extension de nous-même.

« Dans le foot, il n’y a pas de risque réel, mais il y a une forme d’identification aux équipes, aux joueurs, à la compétition, juge Alain Finkel. Les gens cherchent des expériences fortes pour ressentir qu’ils sont vivants. On sait qu’on ne risque pas notre vie, mais c’est quand même intense et ça fatigue. » Symboliquement, une élimination de son club de cœur s’apparente tout de même à une mort. Une chose est sûre : quel que soit le dénouement de la soirée arrosée, les millions de spectateurs sortiront une nouvelle fois exténués de cette ivresse.

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