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Comment la catastrophe d'Hillsborough a changé Andy Burnham

Par Thomas Andrei
8' 8 minutes
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Comment la catastrophe d'Hillsborough a changé Andy Burnham

Intronisé le 20 juillet à l'âge de 56 ans, Andy Burnham est sans nul doute le premier fan d’Everton à occuper le poste de Premier ministre du Royaume-Uni. Plus important, le travailliste aime raconter que le désastre d’Hillsborough a façonné sa pensée politique. Voici comment.

15 avril 2009. Au bord de la pelouse d’Anfield, un trentenaire au visage tendu se place derrière un micro. En costume sombre, Andy Burnham s’apprête à prononcer un discours commémorant les 20 ans de la catastrophe d’Hillsborough, ayant pris la vie de 97 personnes, en sa qualité de secrétaire d’État à la culture, aux médias et aux sports du gouvernement de Gordon Brown. « Se remémorer toute perte humaine d’une telle ampleur est douloureux, démarre-t-il, parlant un peu trop vite. C’est encore plus dur quand une tragédie n’est pas due à une catastrophe naturelle, mais est entièrement le fait des hommes. Quand elle implique tant de jeunes gens. Quand ceux qui ont le plus perdu ont connu tant d’autres jours sombres depuis. Hillsborough a laissé de profondes blessures qui ne cicatriseront jamais. L’horreur de l’événement ne s’est pas atténuée avec le temps. Les images télé demeurent déchirantes. Mais aujourd’hui, comme le Premier ministre m’a demandé de l’exprimer, nous pouvons au moins nous engager à ce que les 96 supporters qui ont perdu la vie (le bilan est aujourd’hui de 97 décès après celui de la dernière victime, maintenue dans un état végétatif jusqu’en 2021, NDLR) ne soient jamais oubliés… » 

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Après seulement 40 secondes, le jeune ministre est interrompu par une voix qui crie dans la torpeur un mot : « JUSTICE ! » Une autre voix s’élève. Puis des milliers d’autres. Anfield applaudit, hue, scande « JUSTICE FOR THE 96 ! » La foule se lève. Seul face à 37 000 personnes, Burnham plisse ses lèvres dans un mouvement de contrôle. Il baisse la tête, puis contemple les tribunes. Après une longue minute à se taire, il hoche la tête en signe d’approbation. Et paraît prononcer un mot : « OK. »

Direction Nord 

Afin de pouvoir prendre la tête du gouvernement cet été, Andy Burnham, maire du Grand Manchester depuis 2017, devait d’abord devenir député. En mai 2026, il se portait donc candidat au poste de représentant de la circonscription de Makerfield, un amas de zones urbaines fatiguées séparées par des bouts de campagne bâtarde, située entre Liverpool et Manchester. Une semaine avant le vote, le syndicaliste et rédacteur en chef adjoint du magazine Tribune, Marcus Barnett, buvait une pinte de Bass, une bière amère du nord de l’Angleterre, dans un pub face à la gare de Wigan. Entre deux gorgées, il parlait de Head North, le livre co-écrit par Burnham et Steve Rotheram, actuel maire de la région urbaine de Liverpool, sur leur décision commune de quitter leurs postes de députés à Westminster et de revenir s’installer dans le Nord. « Burnham écrit notamment sur son expérience lors des commémorations du drame d’Hillsborough, dit Barnett. Ça lui a porté un véritable coupBeaucoup de gens de son entourage assurent qu’il est devenu une personne différente à partir de là. Qu’il s’est dit que ce qu’il faisait au sein de gouvernement n’avait pas une grande utilité. »

Quelque chose s’est rompu dans son esprit. Comme s’il avait là compris qu’il n’appartenait pas au noyau dur du New Labour.

Marcus Barnett

Assis sous un portrait de la reine Victoria, Barnett rattache le Burnham d’alors à une génération « fin de l’Histoire », qui « semblait se dire que tout était fini : la lutte des classes, la politique, tout. Que rien n’avait d’importance et que la politique était une vocation comme une autre. » À l’époque, Burnham suivait le mouvement au sein du New Labour de Tony Blair sans faire de remous. Celui qui se décrit comme un renard des surfaces jouait alors pour le Demon Eyes FC, l’équipe de foot du Parti travailliste, notamment avec James Purnell, devenu son chief of staff le 20 juillet 2026. « C’était un team playerpoursuit Barnett. Il a voté pour la guerre en Irak sans jamais vraiment l’approuver. Il suivait juste la ligne du parti, comme un politicien carriériste standard. » Comme beaucoup, Burnham aurait commencé à changer à partir de la crise financière de 2008, que Barnett définit comme le moment du « retour de l’Histoire » et le déclencheur d’un « re-calibrage dans l’esprit de pas mal de gens. » Mais être chahuté par une foule exprimant à la fois sa douleur, sa colère et un profond sentiment d’injustice sur la pelouse d’Anfield en 2009, aurait eu pour Burnham l’effet d’un électrochoc.

Photo : Owen Richards pour <em>Society</em>.
Photo : Owen Richards pour Society.

Dans Head North, il raconte que son sang se serait glacé au moment où son ami Steve Rotheram l’invita aux commémorations. Il aurait alors répondu : « Personne ne voudrait de moi ni d’aucun représentant du gouvernement là-bas. » Après huit ans de gouvernance conservatrice post-Hillsborough, les familles de victimes espéraient que l’arrivée au pouvoir du New Labour en 1997 entraînerait le lancement d’une véritable enquête sur les circonstances du drame. En vain. Après la catastrophe, la police accusait les fans de Liverpool de leur propre trépas. Le gouvernement Thatcher épousait cette version que Blair ne remit jamais en question. « À cette époque, on a commencé à comprendre que c’était en partie pour faire plaisir à Rupert Murdoch, dont l’un des journaux, The Sun, poussait la version officielle, précise Barnett. Ça aurait beaucoup choqué Burnham. Quelque chose s’est rompu dans son esprit. Comme s’il avait là compris qu’il n’appartenait pas au noyau dur du New Labour. » Mal partie, l’intervention de Burnham à Anfield permit de changer les relations entre ceux qui réclamaient « justice » et l’État britannique.

Les banderoles d’Everton

Une fois sa frustration exprimée, la foule laisse l’orateur reprendre son discours. Burnham parle de la commémoration comme d’une journée permettant, aussi, d’honorer les supporters « de ce grand club » qu’est Liverpool, d’honorer « ceux qui ont aidé les mourants ce jour là ». Cette fois-ci, c’est pour l’applaudir, pendant plus de 30 secondes, qu’Anfield l’interrompt. Dès qu’il mentionne le gouvernement, néanmoins, les huées reprennent. Sauf que Burnham, né en 1970 à Aintree, en banlieue de Liverpool, a une histoire à raconter. Pour rappel, la catastrophe est survenue lors d’une demi-finale de FA Cup opposant Liverpool à Nottingham Forrest au stade d’Hillsborough, à Sheffield.

Je me souviens comme si c’était hier de la façon dont notre joie s’est transformée en silence, puis en désespoir, à mesure que la nouvelle se répandait.

Andy Burnham

Ce jour-là, Burnham se souvient avoir été à l’autre demi-finale, remportée par son équipe d’Everton face à Norwich. « Je me souviens comme si c’était hier de la façon dont notre joie s’est transformée en silence, puis en désespoir, à mesure que la nouvelle se répandait. Au cours des semaines suivantes, j’ai ressenti une grande fierté que tant d’écharpes et de banderoles d’Everton prennent place dans la marée d’hommages qui envahissait ce stade. » Les applaudissements reviennent et accompagneront finalement le trentenaire, visiblement secoué, à la fin de son discours. Après avoir salué les familles de victimes, Burnham sent son portable vibrer dans la poche de son blazer. Réfugié en tribunes, il voit que Gordon Brown est en train de l’appeler. En décrochant son portable, il craint une engueulade. À la place, le chef du gouvernement aurait dit : « Andy, tu as fait quelque chose de formidable en étant là-bas. Je tenais simplement à ce que tu le saches. […] Si je peux aider en quoi que ce soit, n’hésite pas à me le demander. »

Après son discours, Burnham se rend à la mairie de Liverpool, où les familles reçoivent une récompense honorifique. À son arrivée, quatre légendes des Reds le regardent : Kenny Dalglish, Alan Hansen, Jamie Carragher et Steven Gerrard. Dalglish lance : « Oh non, vous n’êtes pas encore là pour contrarier les familles, j’espère ? » Burnham se liquéfie. Avant de réaliser que la légende écossaise ne fait que le taquiner. Des rires éclatent. Gerrard et Carragher le remercient : « Ils m’ont dit que j’avais fait ce qu’il fallait faire, écrit Burnham dans son livre. Ça m’a vraiment touché. » Le lendemain, le ministre évoquait la catastrophe d’Hillsborough auprès du cabinet de Gordon Brown, avant d’en parler au parlement. Ses interventions menèrent à l’ouverture d’une nouvelle enquête sur le drame. En 2017, il formulait une proposition de loi, la Hillsborough Law. Ses buts principaux : renforcer la protection juridique des familles de victimes de catastrophes et créer de nouveaux délits afin de punir les responsables qui chercheraient à dissimuler les véritables causes d’un drame.

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Après des années d’atermoiements, la loi était finalement approuvée à la Chambre des communes ce 14 juillet 2026, en présence d’Andy Burnham, fraîchement élu député de Makerfield. Lors d’un discours plus assuré, il rappelait que le Parlement avait ignoré les larmes de « toute une ville anglaise » alors qu’elle criait, « à juste titre, à l’injustice ». Il accusait ensuite l’État d’avoir traumatisé les endeuillés. « Nous ne pouvons pas effacer cette souffrance, mais nous pouvons remettre un peu décence au coeur de l’État britannique, concluait-il. Et c’est précisément ce que ce projet de loi fait. » À Manchester et Liverpool, certains l’appellent le roi du Nord.

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Par Thomas Andrei

Photo : Owen Richards pour Society.

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