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Emmanuel Tregoat : « On s'est fait cambrioler notre vestiaire à la mi-temps, à domicile »

Entraîneur depuis un quart de siècle, passé par plusieurs clubs de région parisienne, Emmanuel Tregoat n'a pas hésité lorsque le Tchad lui a proposé les clés de l'équipe nationale en février 2014. Un an après, il fait un premier bilan, entre espoirs, ambitions, mais aussi une certaine résignation, car avec la Fédération tchadienne, « toutes les difficultés sont multipliées par dix » . Une interview en forme de carnet de voyage.

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Comment êtes-vous arrivé à la tête de la sélection tchadienne ?
Cela m'est arrivé un peu par hasard. Je ne cherchais pas de poste, mais un agent connaissait Mehdi Soufiane, mon adjoint au Paris FC depuis trois ans (en équipe B, ndlr). Il lui a dit : « je suis mandaté par un état africain, ton coach a le profil pour le poste, est-ce que cela peut l'intéresser ? » On est entré en contact et, de fil en aiguille, je me suis dit que cela pouvait être intéressant, car un poste de sélectionneur, c'est extraordinaire. J'ai rencontré l'agent et cela s'est bien passé. Un représentant de la Fédération tchadienne est venu me voir en France, puis j'ai visité le Tchad. On s'est mis d'accord au mois de février 2014.

Et aujourd'hui vous en êtes où ?
J'ai un contrat qui court jusqu'à fin septembre, même si c'est très compliqué. Il n'y a pas grand-chose qui avance, je suis déçu quand je vois le potentiel. On pourrait faire beaucoup avec mes adjoints, mais ils ne peuvent toujours pas commencer à travailler, car on ne leur a toujours pas fait de contrat. C'est du gâchis. Humainement, l'aventure est extraordinaire, car le Tchad est un pays attachant, avec des gens d'une grande gentillesse, mais à côté de cela, c'est compliqué avec la Fédération, le mode de fonctionnement est éloigné du nôtre. Parfois, ils ont envie d'avancer, et parfois ils ne le veulent pas. Cela dépend des intérêts de chacun...

Des luttes de pouvoir en interne ?
Le sport est géré par l'État, car c'est le ministère des Sports qui supervise, mais il y a un organisme payeur appelé le FNDS et, en parallèle, il y a la Fédération. Avec le ministère cela se passe bien, avec le FNDS ça va, mais avec la Fédération cela ne va pas du tout. Ils annulent tous les matchs que je prévois. On devait jouer les Comores à la fin du mois à Paris, mais cela a été annulé. Un autre rassemblement en France a été annulé. Au début, ils ne disent jamais non, et quand on arrive sur l'échéance, ils annulent...

Vous connaissez la raison ?
Souvent de fausses raisons. Par exemple, pour l'amical contre les Comores, le ministère avait donné son accord, donc la Fédération devait aller récupérer un document qu'ils ne sont jamais aller chercher. La lettre d'annulation pour la fédé comorienne, bizarrement ils me l'ont fournie pour que je l'envoie moi-même, c'était écrit que le match était annulé à cause d'une obligation à l'égard du ministère de tutelle. Je suis donc allé dans le bureau du ministre pour lui demander : «  Monsieur le ministre, qu'a-t-on à faire ensemble ? » Il m'a dit : « Rien » . Quand il a vu le courrier, il était fou. La Fédération mine de rien a du pouvoir, rien ne changera tant qu'ils ne remplaceront pas les gens en place. Cela fait tellement longtemps qu'ils sont là et ils ne gagnaient rien. Sans prétention, depuis que je suis arrivé, on a quand même gagné un titre, la Coupe de la CEMAC (Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale). Le Tchad était le seul pays à ne jamais l'avoir gagnée, c'était d'ailleurs le tout premier titre de leur histoire.

« Certains joueurs ont reçu leur billet d'avion alors que l'avion était déjà parti »

J'imagine que vous êtes arrivé sans rien connaître du football tchadien. Comment vous suivez et évaluez les joueurs ?
Il n'y a rien de retransmis, il n'y avait même pas de championnat au départ. J'ai travaillé en amont. Pendant tout le mois de février 2014, j'ai bossé avec mes deux adjoints potentiels pour répertorier tous les Tchadiens évoluant en Europe. On a aussi regardé les feuilles de match du peu de matchs précédents du Tchad. J'y suis ensuite allé en mars pour travailler avec les U20 pour préparer la CAN de la catégorie. Il y avait un double match contre la Lybie. On avait perdu 1-0 à la maison avant de perdre 3-0 le retour dans des conditions difficiles. Même pour envoyer des billets d'avion aux joueurs, ils le font au dernier moment, ils essaient de tirer les prix sur tout pour avoir des avantages. Les difficultés sont multipliées par dix par rapport à la France. J'ai dû faire un amical au Maroc en septembre dernier, certains joueurs ont reçu leur billet d'avion alors que l'avion en question était déjà parti (Mbaya II Brice, qui joue à Doha, ndlr). Le temps qu'il reprenne un autre vol, il est arrivé la veille du match. Le secrétaire général m'envoyait les billets pour que je les transfère moi-même aux joueurs, car il n'avait aucune base de données sur les joueurs.

Votre objectif c'est quoi, structurer le football local ?
Dans l'idéal oui, car on s'aperçoit qu'il y a des joueurs de qualité, il y en a qui jouent dans des championnats intéressants : première division en Grèce, en Slovaquie, en Roumanie... Le problème, c'est qu'il n'y a aucune organisation. La FIFA impose d'envoyer les convocations aux joueurs quinze jours en avance, nous on le fait une semaine avant. On se trouve confronté logiquement aux refus de certains clubs. Ils ont l'impression de pouvoir faire comme ils veulent, que ce n'est pas important... Ils ont mis en place un championnat national, le niveau est faible. Mais ils ont l'impression que parce qu'ils ont fait un championnat national, plein de joueurs vont éclater. Le Tchad est vaste, les infrastructures sont moyennes, donc il y a encore peu, ils se contentaient de championnats régionaux. Ils ont fait venir un représentant de la FIFA pour les aider à organiser ce championnat à 12 équipes. Mais comme c'est difficile de se déplacer, les matchs sont regroupés : une équipe va faire trois matchs en une semaine et après elle ne joue plus pendant trois semaines. Certains joueurs, comme les étudiants, ne peuvent disputer que les matchs à domicile, car ils ont cours. Les entraînements, c'est en dehors des heures de cours. Les conditions d'hébergement sont catastrophiques.

Ce sont les pires conditions de travail que vous ayez connues ?
Bien sûr, mais je le savais avant. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi ils m'ont fait venir. Ils veulent quelqu'un avec des idées nouvelles, une expérience plus importante que les gens sur place, mais on s'aperçoit qu'ils ont du mal à changer, à accepter certaines idées. Le terrain d'entraînement où je suis censé préparer l'équipe nationale, il est indigne des conditions de travail d'une sélection. Il n'y a même pas d'herbe sur le terrain, la FIFA paie un ingénieur pour installer un terrain synthétique qui sera normalement opérationnel dans quatre mois. Sauf que dans le journal local La Voix, le président de la fédé a dit que le centre était déjà opérationnel. Ils ne se rendent pas compte, ils ne regardent pas plus loin que demain, demain c'est même trop loin, car ils ne savent pas s'ils seront en place, donc ils ne préparent rien pour le futur. C'est dommage, car il y a de bons joueurs avec une belle mentalité, on a failli éliminer le Malawi au premier tour de la CAN, qui n'a été éliminé qu'à la dernière journée des poules en éliminatoires. On a perdu contre eux dans des conditions particulières : on a perdu l'aller 2-0 là-bas, au retour chez nous on mène 3-0 à la mi-temps, mais quand on rentre aux vestiaires, on se rend compte qu'on s'est fait cambrioler. Chez nous ! Alors que le vestiaire est censé être surveillé par des militaires tchadiens. Il y a beaucoup de joueurs européens dans mon équipe, donc des portables, un peu d'argent de volé...

« N'Doram avait un projet avec la Fédération, mais ils se sont fâchés et il est reparti »

Quand vous dites européens, vous parlez de Tchadiens évoluant en Europe ?
Soit ils ont une double nationalité : franco-tchadien, belgo-tchadien nés en France, soit ils sont tchadiens évoluant en Europe. J'en ai deux qui n'avaient même jamais foulé le sol du Tchad.

Les seuls Tchadiens que l'on connaisse en France, ce sont Toko et N'Doram, on en parle au Tchad ?
Assez peu. N'Doram avait un projet avec la Fédération pour reprendre un centre de formation, mais ils se sont fâchés et il est reparti. Quand vous arrivez avec des idées nouvelles et changez leurs habitudes... Je pensais que la victoire en CEMAC allait faire changer les choses, car cela a été une grosse fête sur trois jours, on a été reçu par le président, il y avait 3000 personnes pour nous accueillir à l'aéroport... En Afrique, le Tchad a longtemps été considéré comme un sous-pays vu qu'ils n'avaient jamais rien gagné. Là, le fait de battre le Gabon, la Guinée-Équatoriale chez elle, c'était une expérience exceptionnelle pour tout le monde. Mais cela n'a rien fait évoluer. Peut-être qu'ils n'ont pas envie de progresser. C'est dommage, car sur les trois premiers mois où je suis arrivé, on est passés de la 170e à la 130e place au classement FIFA, on a gagné 36 places. Mais vu que la CEMAC ne compte pas et que l'on ne fait plus d'amicaux... Cela fait 10 mois qu'on n'a plus joué de match officiel et on a donc reperdu 12 places. Il doit y avoir quelqu'un qui n'a pas envie que cela bouge.

Vous ambitionnez de revenir en Europe ?
J'ai l'habitude d'aller au bout de mes contrats, et là je suis en contrat jusqu'à septembre. Mais vu que tout est compliqué, même pour les salaires, les primes, les remboursements de frais, cela pourrait influencer ma décision de rester ou non. Le patron du FNDS, qui semble vouloir faire évoluer les choses, m'a dit : « Coach, on va vous renouveler » . Je lui ai dit : «  Déjà, essayons de bien gérer ce premier contrat » . Il va y avoir plein d'échéances avec le tirage au sort de la CAN, celui de la Coupe du monde, la CHAN (la Coupe d'Afrique des joueurs évoluant sur le continent africain, ndlr) et la CEMAC que l'on organise. Il va y avoir 12 matchs en un an. Il y a vraiment de quoi faire, car il y a de très bons joueurs. Les Tchadiens, ce sont des guerriers, ce n'est pas une légende. Sur le terrain, on peut compter sur eux : à la CEMAC, on était moins fort que le Congo, la Guinée-Équatoriale, mais à force de solidarité et de courage, on a découragé les autres équipes.


Propos recueillis par Nicolas Jucha
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Intéressant (et déprimant) de constater que partout on retrouve les mêmes parasites incompétents pour bloquer et décourager toute volonté de changement...

Par contre les gars relisez-vous parce que là: "on est passés de la 170e à la 130e place au classement FIFA, on a gagné 36 places"...
Un super gars rencontré à Clairefontaine avec Mehdi.
Pleins de bonnes choses pour la suite les gars!
Sim
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