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« Les joueurs du PSG ne pouvaient pas nous blairer »

En 1992, le FC Nantes est au bord du dépôt de bilan, interdit de recrutement, et installe par défaut une génération de joueurs formés au club. Trois ans plus tard, ces Canaris sont sacrés champions de France: 32 matchs d’affilée sans défaite, meilleure attaque, meilleure défense, meilleur buteur et meilleur passeur. Une saison monumentale menée par Coco Suaudeau sur le banc, Christophe Pignol en défense, Makélélé dans les bras de la fille du coach, un PDG de la Biscuiterie Nantaise (BN) comme président et un trident d’esthètes devant. Plusieurs années après, Nicolas Ouédec, Patrice Loko et Reynald Pedros se mettent à table et revivent leurs exploits, entre un chutney de céleri, des noix de Saint-Jacques rôties et une bonne bouteille de saumur-champigny.

Modififié
Article publié initialement dans le SO FOOT 125 d'avril 2015.

Plus de vingt ans après la saison extraordinaire du FC Nantes en 1994-1995, vous vous rendez compte que votre génération a marqué les gens?
Patrice Loko. Stade plein, jeu intéressant et on gagnait tout le temps. Beaucoup ont voulu se reconnaître là-dedans. Les gens de nos âges nous le disent, mais aussi leurs enfants: « J’avais 10 ans et je me souviens très bien de vos matchs. »
Nicolas Ouédec. Je me rends compte maintenant de l’impact qu’on a pu avoir sur la génération de certains trentenaires aujourd’hui. Mais à l’époque, on était trop dans notre foot pour réaliser ce qu’on pouvait donner aux spectateurs.
PL. On ne se rendait pas compte de la manière dont on pouvait jouer, et de la manière dont les gens pouvaient prendre du plaisir à nous voir jouer. Je ne pensais pas que c’était aussi beau.
Reynald Pedros. Quand les supporters nantais parlent de nous, je leur dis: « Non, mais attendez les gars, la génération suivante a plus gagné que nous: le championnat et deux coupes. » Pas rien. Pourtant les supporters disent que notre génération était meilleure. C’est ça qui me fait dire qu’elle a marqué les Nantais. Ils s’intéressaient peut-être beaucoup plus au jeu qu’aux titres. Avant nous, Nantes avait quand même fait de très belles choses. Et je ne vois pas trop quelle influence notre génération a pu avoir sur le foot français. Bon, après, rester invaincu 32 matchs d’affilée sur toute une saison n’a pas encore été égalé. On pouvait pourtant s’attendre à ce que le PSG d’aujourd’hui le batte. Et puis non. Ce record n’est pas facile à aller chercher. Je suis hyper fier d’avoir appartenu à cette équipe. Tout le monde ne peut pas être champion de France. Il y avait du matos à l’époque en face: Paris, Monaco, Bordeaux, Marseille, Auxerre, et Lyon qui commençait à être redoutable.

À quel moment vous vous dites que vous filez vers le titre?
NO. À Auxerre, chez eux. C’est le match où on s’est dit: « Si on gagne à Auxerre, en jouant comme on a joué, tout est possible. »
PL. C’est le deuxième match de la saison. On gagne là-bas 2-1. On marque tous les deux avec Nico. On avait toujours du mal contre Auxerre. Toujours.
RP. À Nantes, on nous a toujours dit: « Si à la fin de saison, tu termines pas loin devant Auxerre ou pas loin derrière, ça voudra dire que t’as fait une bonne saison. » Ils étaient toujours européens, y avait une rivalité en matière de formation. Ce n’était pas facile, l’Abbé-Deschamps hein.
NO. Prunier, Goma, Violeau, Martins, Alain Roche, Guy Roux... C’était plus dur que Paris.
PL. On s’appuyait sur un collectif de jeu, eux s’appuyaient sur le physique et le marquage individuel. Des duels dans tous les compartiments. Partout.
NO. On n’aimait pas ça. Quand Prunier me prenait, ça se frittait dur. C’est le pire que j’aie connu... Tu le vois aujourd’hui toi, Pat’?
PL. Je m’entends bien avec lui, il est super sympa. On se voit. Mais à l’époque, il nous traitait de tous les noms, nous crachait dessus dans le couloir avant de rentrer sur le terrain.



Vous vous sentiez réellement invincibles?
PL. Au bout de six ou sept matchs, on avait conscience que rien ne pouvait nous arriver. On avait l’impression d’être invincibles. On marquait trois buts à domicile, mais on avait quinze occasions par rencontre. On aurait pu marquer beaucoup plus de buts.
NO. Toi, tu étais un peu trop confiant parfois...
PL. J’étais persuadé, avant chaque match, qu’on allait gagner parce qu’on allait mettre au moins un but.
RP. Quand on jouait à domicile, au bout de cinq minutes, à travers l’attitude de l’adversaire, je pouvais savoir ce que ça allait donner comme match. Quand je voyais une équipe défendre sur ses 30 mètres, je me disais toujours: « C’est bon, c’est cuit pour eux. » La plupart ont perdu largement comme ça. Les équipes venues à Nantes en se disant « on va les emmerder, on va jouer » , elles nous ont emmerdés.
NO. On se rend compte qu’on joue bien, ça, c’est certain. Mais on était tellement habitués à jouer ensemble depuis qu’on avait 14 ans, que pour nous...
PL. (Il coupe) C’était logique de jouer comme ça.
NO. Exactement. Toute prétention gardée (sic), qu’on soit bien d’accord. Car ça irritait et ça continue à en irriter certains: les Bordelais, entre autres.
PL. Le jeu à la nantaise, ça énervait tous les clubs.
NO. On était le petit village gaulois qui avait sa poudre magique!

En relisant les archives de l’époque, on vous taxe souvent d’être provocateurs, chambreurs...
PL. Oui, on énervait. Surtout les dirigeants de certains clubs, plus que les joueurs.
NO. (Il coupe) Parce qu’on paraissait facile.
PL. Et parce que Coco, dans son discours...
NO. (Il coupe) Il avait un petit côté donneur de leçons.
PL. On avait un banc de touche qui criait tout le temps...
RP. Ah ouais? Je ne m’en rendais même pas compte. Mais je me souviens d’un Courbis qui disait: « Ouais, Nantes, ils ont l’impression qu’ils ont inventé le foot. » Ça arrivait au speaker de la Beaujoire de lui répondre au micro.
NO. Coco donnait des coups de coude à Georges Eo (entraîneur adjoint, N.D.L.R.) pour l’envoyer gueuler sur le banc de touche à côté. Eo vivait les matchs comme Bielsa. Le coach principal, c’était Coco, mais Georges, dans sa tête, n’était pas juste adjoint. Tu avais aussi David Marraud, Jean-Louis Garcia. Le banc de touche explosait, ça énervait les adversaires.
PL. C’est pas compliqué, une fois sur deux on mettait trois buts à la Beaujoire. On appelait ça le « tarif maison » . Ça aussi, ça devait énerver les autres.
RP. Sur le terrain, on n’a jamais chambré qui que ce soit. On s’est toujours occupés que de nous. Ça devenait une excuse pour se motiver en face, dire qu’on était des petits cons. On peut prendre l’exemple de Barcelone, qui ne s’occupe que de lui, joue d’une certaine manière. Voilà, c’est comme ça et jamais autrement. Et quand ça marche, tu te dis: « Quand est-ce que ça va s’arrêter? »

« Sans fausse modestie, le but contre le PSG en 1994, où le ballon ne touche pas le sol, ne nous paraissait pas si extraordinaire. Des comme ça, on en marquait à l’entraînement »

Luis Fernandez, qui entraîne le PSG à l’époque, disait que vous provoquiez.
PL. Il y avait une petite rivalité entre Fernandez et Suaudeau. Coco avait une rivalité avec tout le monde...
NO. Fernandez était complètement taré, un chien fou, le roi de la provoc’. Il se frittait tout le temps avec Georges Eo. Au Parc, je me souviens qu’ils n’avaient pas vu le jour et que Colleter voulait choper Reynald. Mais ça allait beaucoup trop vite.
RP. Colleter, sur le terrain, je le détestais. Et aujourd’hui, je fais des foots avec lui. Mais sur le terrain, quand on jouait contre Paris, c’était assez violent.
NO. Les Parisiens ne pouvaient pas nous blairer.
PL. Dans tous les stades, ça ne se passait jamais bien sur notre banc de touche. À la fin, on était obligés de leur dire: « Mais putain, arrêtez vos conneries, vous nous faites chier. » On était mal vu car notre banc de touche se comportait mal.
RP. On était une équipe de branleurs qui sortait de nulle part. Paris, c’était l’ogre. Imagine l’ogre qui ne peut pas croquer le petit: c’est frustrant, déshonorant. On n’a jamais été provocateur ou quoi que ce soit. C’est pour ça qu’on a terminé champions de France. On a toujours pris nos adversaires au sérieux. Si on pouvait en mettre trois, on en mettait trois. Si on pouvait en mettre qu’un, on n’en mettait qu’un. Si on pouvait en mettre dix, on en mettait dix.
NO. On a perdu à Strasbourg (la seule défaite de la saison) à cause de notre banc. Ils commentaient toutes les décisions arbitrales.
PL. Leurs mots déplaisaient, mais leur attitude, leur regard aussi. Tous les clubs qu’on rencontrait avaient l’impression qu’on les prenait de haut. Même Coco, dans ses conférences de presse, c’était l’instituteur qui donnait des leçons à tous les entraîneurs de France. Il savait mieux que tout le monde. Malheureusement pour les autres, c’était vrai.

Quand on parle du PSG, on pense à ce but que vous inscrivez à la Beaujoire, en août 1994. Le ballon ne touche pas le sol.
PL. Ça résumait parfaitement le foot à la nantaise qu’on pratiquait à cette époque. Ça va tellement vite dans le match que je ne m’en rends pas vraiment compte. C’est quand je l’ai revu à la télé que j’ai compris le truc. Maintenant, on se souviens de moi par rapport à ce but. Les gens me disent: « Ouais, je me rappelle, j’y étais au Parc, à ce moment-là. » Sauf que c’était chez nous!
NO. Quand Gilardi en parlait à la télé, il racontait en gros que c’était facile. Ça nourrissait le côté arrogant des Nantais. Sans fausse modestie, il ne nous paraissait pas si extraordinaire ce but. Des comme ça, on en marquait à l’entraînement. Souviens-toi, Pat’, dans la fosse, un petit espace réservé au jeu de tête, ou pour des duels où le ballon n’avait pas le droit de toucher terre.
PL. J’ai chronométré l’action devant ma télé. Entre la touche de Cauet, l’échange avec Reynald et mon but, elle dure huit secondes.
RP. Le geste le plus difficile, c’est celui de Pat’. De l’extérieur, de volée, la balle arrive un peu de derrière, c’est le geste le plus compliqué. Il est beau, mais ça reste une phase de jeu...
NO. Les gens vont croire qu’on se la raconte. En fait, c’est hyper dur: t’es en course, tu cales un extérieur comme ça et puis Reynald, il est en extension, il est en l’air, il n’a aucun point d’appui, mais il savait comment doser les passes. C’est exactement ce qu’on a tous appris au centre de formation.



Japhet N’Doram nous disait de cette saison que l’ambiance était « extraordinaire » sur le terrain, d’autant plus que vous n’étiez « pas vraiment potes en dehors » .
NO. Je confirme: on n’était pas tous potes! Mais il n’y a jamais eu d’embrouilles, de bagarres. On se disait les choses, mais il y avait un grand respect entre nous. Après, il y avait des affinités: Claude (Makélélé), Christian (Karembeu), Eddy (Capron) sortaient beaucoup ensemble. Pat’, il était un peu pote avec tout le monde.
PL. Dans un groupe qui ne perd jamais, c’est difficile d’avoir une mauvaise ambiance.
NO. C’était une époque où on était souvent à l’extérieur. On n’était pas beaucoup chez nous. Tiens, d’ailleurs, à part Pat’, on a tous divorcé cette année-là, non?
PL. On était tout le temps au vert, deux, trois jours avant chaque match important.
NO. On était en équipe de France, aussi.
PL. Mais parfois, c’est vrai, ça nous arrivait de nous fritter un peu.
NO. (À Loko) L’année du titre, tu avais décrété de tirer les penaltys alors que je les tirais depuis quatre ans. Comme tu allais terminer meilleur buteur en fin de saison, tu voulais les frapper. Je t’avais sorti: « Tu te prends pour qui putain? »
RP. À Nantes, on avait tous besoin des autres pour exister et élever notre niveau de jeu. On n’avait pas un joueur qui pouvait réellement faire tout le temps la différence tout seul, à dribbler trois-quatre mecs. Mais on se connaissait depuis le centre de formation. On n’avait pas besoin de plus d’amitiés pour se connaître. L’important, c’était ce qu’il se passait sur le terrain. En dehors, chacun avait sa vie.

Comment on fait la fête quand on gagne tout le temps?
RP. Je ne suis pas sûr que beaucoup aient fait la fête pendant la saison. Parce qu’on jouait le samedi soir et le dimanche matin, on avait entraînement. Le dimanche matin, on avait le « Spiel » . C’est un quatre contre quatre, qu’on faisait contre les coachs, les Budzynski ou les anciens du club. C’était le match de la survie, fallait le gagner. C’était chaud. Budzynski mettait des coups de pied à tout le monde. Un bourrin. C’était le match de la semaine pour Eo.
NO. On jouait tous les trois jours donc c’était compliqué de sortir. On allait boire un verre, on allait manger ensemble parfois avec Pat’, Pignol, Casagrande. Les Christian, Claude, Eddy, la bande des Blacks, je pense qu’ils sortaient un peu plus. Ils étaient célibataires. Moi j’étais en couple, j’avais un enfant de deux ans. Ce n’est pas pareil. J’allais boire un coup, mais avec ma femme.

D’après les rumeurs, Claude Makélélé, de « la bande des Blacks » donc, n’était pas célibataire...
PL. Claude sortait avec la fille de Coco...
NO. ... mais Coco le savait pas. Quand on a gagné le championnat en 1995, ils sortaient ensemble depuis un an et demi.
RP. On le savait tous, sauf Coco. Il passait son temps à vanner Claude sur ses copines et comment il était membré. Quand il disait ça dans la douche, putain, on baissait tous la tête...
NO. Lors d’une mise au vert, au domaine d’Orvault, il y avait une grande tablée, avec Coco au bout, tout le staff, Daguillon, Georges Eo et Claude à l’autre bout de la table, ultra timide. Coco interpelle Claude: « Putain, mais Claude, ta gonzesse, on la voit jamais. Tu vas nous la sortir un jour, nous la présenter? » Toute la table savait que Coco parlait, sans le savoir, de sa fille. Même George Eo savait, tout le monde pouffait. Ça a duré comme ça pendant quatre mois.
PL. Coco pensait qu’on se marrait à ses blagues.
NO. Coco aimait bien parler des femmes, dire « Ah, t’as une belle femme » , savoir avec qui on était. Il allait un peu loin parfois avec Claude: « Putain, mais avec le truc que t’as, tu dois y aller toi! »
RP. La situation était délicate. On a connu la fille de Coco toute jeunette, à venir regarder Téléfoot le matin, au centre de formation.
PL. Quand on jouait sur le terrain du bas, au centre de formation, Coco venait nous voir parfois. Sa fille l’accompagnait, avec ses chiens. Et Coco, il disait déjà: « Oh, les gars, que j’en voie pas un tourner autour de ma fille, hein! » On avait 15-16 ans. Tu penses bien que trois ou quatre ans après... Pour nous, Coco, c’était le respect. Suaudeau a tout fait dans ce club. Quand il venait avec ses deux petits caniches nous observer, on détalait sur le terrain.
NO. Il avait ce regard. À 15 ans, il m’impressionnait. Il n’était pas très grand. Devant lui, tu ne savais pas comment faire. Tu étais comme un con.

« En équipe de France, quand tu ne rentres pas dans le moule de certains, c’est fini. Et à l’époque, il y avait le microcosme Blanc, Deschamps, Desailly. Ce n’était pas du tout mon style de lécher des culs » Nicolas Ouédec

La légende raconte que vous sortiez bien plus cramés des entraînements de Coco que des matchs. C’est vrai?
NO. Oui. Complétement cramés.
RP. On faisait tout à fond, même les petits jeux. On pouvait s’entraîner deux heures et après, rester pour faire une séance de frappes, de reprises de volée.
PL. Il pouvait se permettre de nous entraîner longtemps. On était des jeunes joueurs. On récupérait beaucoup plus.
NO. Coco, aux entraînements, voulait donner cette intensité pour qu’en match, ça devienne naturel. C’était super exigeant et ça demandait un gros travail physique, une intensité folle, dans les coups, les contacts, les courses... Les séances du mercredi et jeudi, on travaillait sur des oppositions en vue du match qu’on allait avoir le samedi, sur le jeu qu’il voulait mettre en place. Et là, il fallait que tout le monde soit au centimètre près.
PL. L’entraînement durait longtemps car il arrêtait souvent le jeu.
NO. Et il gueulait!
PL. Dans tout ce qu’il disait, il n’y avait aucune connerie. Il avait toujours raison: le football, pour lui, c’était tellement simple. Il voyait tout avant tout le monde. Il connaissait ses joueurs par cœur. Il avait sa tactique, son jeu en place. Il n’y avait aucun bruit, tout le monde se taisait. Il expliquait les choses avec des mots simples.
RP. Avec la réserve, notre génération avait une tradition: le mercredi, c’était réserve contre équipe pro. Et nous, les petits jeunes, on leur mettait tôle sur tôle. À la fin, ils ne voulaient plus jouer contre nous. Il y avait moi, Nico, Pat’. C’était quelques années avant le titre. Quand on est passés pros, le match du mercredi était de retour et jamais personne ne nous a mis une tôle.
NO. Coco n’était pas un dictateur non plus. Parfois, certains lui répondaient. Je n’étais pas toujours d’accord avec lui. Il m’a souvent pris en grippe parce que Pat’ faisait les appels et moi je décrochais. À chaque fois, c’était: « Toi aussi, fais des courses en profondeur, Gros Nico. » Il m’appelait « Gros Nico » depuis le centre de formation... Au fond de moi, je bouillonnais. Mais je ne cherchais même pas à lui répondre. Certains se le permettaient, comme Japhet N’Doram, le sage de l’équipe et le chouchou de Coco. Il ne fallait pas toucher à Japh’. C’était la pierre angulaire de notre jeu.
PL. On parle toujours de Pedros-Loko-Ouédec. Mais sans Japhet, on n’aurait pas eu autant de ballons.
RP. Très sincèrement, si Japhet avait eu la nationalité française, il aurait été en équipe de France. Jacquet l’a dit ça, je crois. C’était un phénomène, Japhet. C’était un mec in-cro-ya-ble!
NO. Quand on n’était pas bien, il était là. Il marquait beaucoup. Serge Le Dizet, David Marraud, ils étaient plus âgés. Ils avaient de la bouteille. Ils se permettaient de répondre à Coco aussi.



Il était chambreur sur le terrain, Suaudeau?
NO. Coco? Gros, gros chambreur.
PL. Il était super heureux quand on faisait des exercices devant le but. Il aimait bien chambrer ceux qui loupaient des reprises de volée. On n’avait pas toujours de grosses rigolades avec lui, mais il nous chambrait parce qu’il nous aimait bien. On avait envie de lui rendre ce respect, cet amour.
NO. Il alternait entre ce côté paternel et très rigide. Une fois, à 17 ans, je me fais une périostite au tibia. J’étais un peu rondouillard, j’avais de l’acné au visage. Je n’étais pas très bien dans mon adolescence. Ça fait pas cinq minutes que je me suis fait plâtrer par le doc Bryand que Coco arrive dans la salle et me dit: « Et toi, petit gros, tu as intérêt à te bouger le cul sinon tu ne passeras pas en professionnel et tu vas aller voir en D2 du côté d’Ancenis. » Ça, c’est Coco: autant c’était un génie sur le terrain, autant il pouvait être brutal en dehors.
PL. Il avait cette façon d’encourager, disons, un peu spéciale...
NO. Il ne prenait pas de gants. Bon, entre guillemets, ça voulait dire: « Je compte sur toi, mais j’ai absolument envie que tu deviennes ce que j’ai envie que tu deviennes. » Là je sors une phrase à la Coco. Il a trop déteint sur moi...

Ça ressemble à quoi un coup de gueule de Coco?
NO. C’était très rare. Il disait les choses froidement, sans éclats de voix.
PL. Il aimait bien prendre les joueurs à part dans son bureau. Et c’était pas pour dire du bien...
RP. Je détestais aller dans son bureau parce qu’il me prenait pendant cinquante ans. Ça me cassait la tête. Qu’on me dise « là, ça va, là, ça va pas » , ok. Mais qu’on me parle pendant trois plombes... Parfois, j’allais dans son bureau parce qu’on s’était engueulés et qu’il fallait que je m’explique. Moi, j’étais un sanguin et quand des choses m’emmerdaient, je lui disais. Quand je sors au Havre, et que je frappe dans la bouteille, ça fait le deuxième match de suite qu’il me remplace à la 60e. Coco, il ne me calcule même pas ou tout juste: « Calme-toi, fais pas chier, tu m’emmerdes. » Le lendemain, je suis allé moi-même dans son bureau. Et il m’a fait: « Je savais que tu viendrais. » « Bah ouais, voilà, je suis là. Vous savez que je suis pas méchant. »
NO. Coco mariait le côté très froid et mettait ensuite la petite mousse, avec un deuxième fautif, histoire que tu ne t’écrases pas tout seul par terre.

Les entraînements de Suaudeau n’étaient pas qu’intensifs. Ils paraissaient surréalistes aussi. Vous aviez parfois des oppositions sans ballon...
NO. Pendant vingt ou trente minutes, tous les jours, on devait marquer en nous appelant par notre prénom, sans ballon. Je n’imagine pas un joueur comme Ibrahimović faire ça. Il me gonfle lui. Il demande tout le temps le ballon dans les pieds, à râler. En tant que joueur, c’est une catastrophe. Je ne le vois pas, à l’entraînement, dans un exercice sans ballon proposé par Coco. Il ne pourrait pas le faire.
PL. Ou avec une balle de tennis. Et quand tu joues avec un ballon dans les mains, tu ne travailles pas ta gestuelle, mais tes courses.
NO. On jouait au basket, avec un ballon de rugby aussi, à la main, au pied. On faisait tous types d’exercices qui favorisaient le jeu sans ballon, le mouvement, l’anticipation, le décalage.



Il y avait beaucoup de tableau noir?
NO. Son tableau noir, c’était le terrain. Tous ces exercices, on les faisait déjà au centre de formation. On savait de quoi il parlait. Ce qui l’emmerdait le plus, c’était d’avoir des joueurs qui ne comprenaient pas son discours. Des mecs qui ne rentraient pas dans le moule. Jocelyn Gourvennec a eu beaucoup de mal au début.
PL. Samson Siasia disait tout le temps: « Je comprends rien. » Quand on te demande de jouer avec deux, trois ou quatre couleurs... Si t’es pas du cru, c’est impossible.

Quatre couleurs?
NO. Deux fois deux équipes l’une contre l’autre, blanc et rouge contre jaune et vert. Ça fait quatre au total, sur un même terrain. Tout le monde s’affronte et se confond.
PL. Au bout d’un quart d’heure, Coco changeait tout: les blancs contre les rouges et les jaunes contre les verts.
RP. Si t’es pas attentif, que ton cerveau n’est pas éveillé... Tout ce qu’on a fait avec Suaudeau, on l’avait déjà fait avec Denoueix avant, au centre de formation.
NO. Si tu n’as pas fait ça pendant des années avant, tu donnes le ballon à n’importe qui et tu t’énerves. On ne peut pas dire que Coco dénaturait le jeu des nouveaux, au contraire, mais les pièces rapportées étaient paumées. En match, quand Pat’ jouait avec Siasia parfois, on ne trouvait jamais ses appels.
PL. C’était à eux de s’adapter à notre jeu et pas à nous. C’est pour ça que Coco avait du mal à faire venir des joueurs.
NO. Coco se prenait souvent la tête avec ‘Bud’ sur le recrutement. Il fallait des joueurs qui puissent rentrer dans le moule. Quand on était au centre de formation, on était recruté pour quoi? On était des bons joueurs au départ, techniquement, physiquement, mais il y avait aussi l’intelligence de jeu qui rentrait en compte.
RP. C’était plus facile d’aller s’entraîner avec les pros qu’avec le centre de formation parce que t’es physiquement prêt, tu connaissais les exercices, souvent de réflexion. C’est un travail de longue haleine derrière tout ça. Je n’ai jamais connu ça ailleurs qu’à Nantes.

Rudi Völler, qui jouait pour Leverkusen en 1994-1995, votre adversaire en quarts de finale de coupe UEFA cette année-là, dit que vous jouiez le plus beau football d’Europe et aurait même préféré tirer la Juventus.
RP. Je ne suis pas d’accord, sinon on aurait été champion d’Europe. La finalité du jeu, c’est l’efficacité. Si tu marques plein de buts, il ne peut pas t’arriver grand-chose. Quand tu joues les coupes d’Europe, être bon ne suffit pas. Très sincèrement, ce match à Leverkusen, on perd 5-1 mais on doit le gagner 4-0. À chaque fois que je revois ce match, je me dis qu’ils se sont trompés de score.
NO. Sur certaines séquences, quand je revois nos matchs, la vitesse des enchaînements, des anticipations, je ne suis pas loin de penser qu’on était très, très forts. De là à dire le meilleur football d’Europe, qui veut dire aussi le meilleur football du monde, ce serait prétentieux.
PL. Si Völler l’a dit, c’est qu’il avait des références. Sur cette saison-là, on développait un très beau jeu. On a terminé champion de France donc on était les meilleurs de France, déjà. Mais on n’a pas dominé suffisamment de saisons pour dire qu’on avait pratiqué le plus beau football d’Europe. Est-ce qu’on aurait été capable d’être à ce niveau sur plusieurs saisons? Pas sûr. Mais quand tu regardes certains matchs de championnat aujourd’hui, parfois tu t’ennuies.

« Il me gonfle Zlatan. Il demande tout le temps le ballon dans les pieds, à râler. En tant que joueur, c’est une catastrophe. Je ne le vois pas, à l’entraînement, dans un exercice sans ballon proposé par Coco »

Sans téléphone portable, sans ordinateur, internet, tablette, on fait quoi pendant les mises au vert en 1995?
RP. On faisait des conneries. On déconnait bien. Avec Stéphane Ziani, avec qui j’étais dans la chambre, on parlait de celui qui allait le plus vite. « Ah ouais, tu veux savoir qui court le plus vite, ben vas-y, on voit. » Il y avait un long couloir et on faisait des courses, pieds nus et en caleçon. Des gamins.
NO. Avec les mecs mariés, on faisait des soirées poker. On avait un « tripot » de poker avec Pat’, Féfé (Jean-Michel Ferri), Christophe Pignol, Éric Decroix, Jean-Louis Garcia. On jouait un peu d’argent, mais pas énormément. Coco nous a grillés une fois, à deux heures du matin, la veille d’un match.



Comment vous vous êtes fait choper?
NO. Philippe Daguillon, notre kiné, avait l’habitude de faire la tournée des chambres avant les matchs pour surveiller les bobos. Il y avait un code bien précis (il toque plusieurs fois sur la table) pour toquer à notre porte.
PL. On jouait jusqu’à minuit au moins.
NO. Deux heures du mat’, tu veux dire. Bref, ce jour-là, c’est Coco qui a frappé. Avec ce fameux code. C’était au château de la Colaissière, où on se retrouvait la veille d’un match important de fin de saison. On a ouvert, mais le problème c’est qu’on fumait. Il y avait deux cendriers pleins sur la table.
PL. Je fumais cinq cigarettes par jour, que le soir, jamais la journée.
NO. Mais multiplié par cinq joueurs, c’était le brouillard dans la chambre. Coco était encore plus surpris de nous voir. Il n’imaginait pas voir Pat’ et moi en train de fumer. Il m’a regardé, et dit: « Toi aussi Gros Nico... »
PL. Moi il m’a dit: « Tu me déçois Pat’. »
NO. Il est sorti sans rien dire, sans claquer la porte, rien du tout. On s’est regardés. On s’est demandés: « On continue ou on arrête ? » On a jeté les cartes.
PL. Le seul soir où on n’a pas tapé le carton, la veille du match contre Strasbourg, on a perdu, cette fameuse seule défaite de notre saison en championnat.

Et dire que, deux ans plus tôt, Nantes est au bord du dépôt de bilan et n’a pas d’autre choix que de lancer les jeunes.
RP. J’estime, qu’à notre niveau, on a sauvé le club. Avant, la Coupe de la Ligue (en 1992) se jouait en fin de saison, et finissait lors du début de la saison suivante. Donc toutes les saisons, au moment de la Coupe de la Ligue, les pros partaient en vacances. Et on jouait avec les jeunes du centre. Et je me souviendrai toujours ce qu’avait demandé Laurent Guyot, dans le vestiaire à Coco. « Voilà coach, on connaît tous les problèmes du club. Est-ce que si vous avez le droit de recruter, vous allez recruter et sinon, qu’est-ce que vous allez faire? » « Si j’ai pas l’autorisation de recruter, je partirai avec vous » , avait clairement dit Coco. Une semaine plus tard, Nantes est interdit de recrutement et on reçoit un coup de fil de Coco: « On part avec vous. » Quelque temps avant, Coco voulait me prêter parce que je n’arrivais pas « à passer le cap » . « Est-ce que tu crois que tu peux réussir à Nantes? » qu’il me demande. « Oui, oui, je vais réussir à Nantes. » C’était dans le sauna de la Jonelière.



On peut aussi parler de Guy Scherrer qui a racheté le club quand il était mal en point?
RP. C’était le boss des BN (Biscuiterie Nantaise) à Nantes.
PL. Déjà, c’était un amoureux du club. Il adorait Nantes, il a toujours aimé le football nantais. C’est lui qui a sauvé le club quand même.
NO. Il a redonné un souffle à son arrivée, en 1992, au bon moment. On pouvait se confier à lui, parler de la vie. Moi, je me suis séparé de ma femme. C’est le seul président à qui j’ai pu dire des choses comme ça. Lui comme nous avons grandi les quatre saisons jusqu’au titre de champion. Il a grandi à travers nous, dans le sport. Et nous, on a grandi dans notre carrière, grâce à lui.
RP. Scherrer, c’était un président qui était très critique quand il venait au stade avant, et quand il est devenu président, il était top. Vraiment top. Il était atypique avec son chapeau, son écharpe, à aller saluer les supporters... Le dimanche matin, il était toujours au centre d’entraînement.
PL. Avant les matchs, il aimait bien venir sentir le terrain, les vestiaires. C’est vrai qu’il allait aussi souvent dans les tribunes, pour voir les supporters. Il voulait que les supporters aient un lien avec l’équipe.
NO. Il s’est parfaitement inscrit dans le moule nantais avec Budzynski, Suaudeau, tout l’administratif. Avec Alain Florès (directeur général des Canaris, de 1992 à 1999), qu’il avait emmené dans ses bagages, ils avaient eu l’intelligence de laisser le sportif à Coco, aux techniciens, aux joueurs, mais en même temps, il était là.
PL. « C’est pas mon domaine, c’est pas mon domaine » qu’il répétait. Il a appris à vivre avec une autre façon de penser parce que le monde sportif est différent de celui de l’entreprise. Il a beaucoup regardé, observé, en nous accompagnant. Pas mal de gens se moquaient parce qu’avant les matchs, il faisait des choses que personne ne faisait.
NO. Je me souviens de la venue de Montpellier à la Beaujoire (en octobre 1992). On leur avait mis 6-0. Scherrer avait l’habitude de donner des petits cadeaux aux adversaires: des petits stylos, des agendas, des trucs comme ça. Et Nicollin l’avait un peu remis à sa place. Il avait les glandes d’avoir perdu 6-0 et de repartir avec un stylo en compensation...

On dit que Guy Scherrer savait s’amuser d’un point de vue privé. Et parfois en toge romaine...
RP. J’ai entendu ça d’autres présidents, mais pas sur Scherrer. En tout cas, il ne nous invitait pas.
PL. Il avait invité tout le monde chez lui à la fin de saison 1995 et il était habillé d’une grande et longue toge toute blanche. Tu te rappelles pas, Nico? Il se baladait dans son jardin...
NO. Et vous voulez dire quoi? Que ça finissait en orgie, en partouze? T’as vu ça toi, Pat’?
PL. Non. On avait mangé dehors, mais ça n’avait pas terminé comme vous dites, hein!

Elle était comment cette fête du titre?
RP. De l’ampleur de ce qu’on avait fait sur le terrain: exceptionnelle.
NO. On est officiellement champions à Bastia, on prend l’avion avec George Eo qui chante du Johnny. Moi, je joue au poker dans le fond, Et t’as à peu près 3000 personnes à l’aéroport de Nantes. Là, je fais trois jours de fêtes. On a fait le Marlowe et le Castel de Nantes... Coco nous donne rendez-vous le mardi ou le mercredi qui suit pour l’entraînement et puis voilà, roue libre. On passe d’un coin à l’autre, d’une boîte à l’autre. On a retourné Nantes.
PL. Je ne sais même pas comment on allait d’une boîte à l’autre d’ailleurs.
NO. Je me souviens de rentrer parfois chez moi deux heures et de repartir direct faire la fête. Je ne sais pas où j’ai dormi pendant ces trois jours. Coco nous a laissé du temps pour savourer ce titre.
RP. Je ne sais pas s’ils ont déjà connu des fêtes comme ça, au Marlowe, mais ils ont dû avoir très peur qu’on casse le bar. On était tous dessus. On avait demandé à envoyer la note au club. Le club avait payé, je crois. Et puis on s’est retrouvés aussi après le match suivant, à la Beaujoire, contre Cannes.
PL. Déjà, tu fous tout le monde qui passe par le vestiaire dans la piscine, surtout ceux qui sont bien apprêtés pour le match.
NO. Après, on a un repas dans les salons de la Beaujoire, avec des danseuses brésiliennes, des plumes dans le cul. Bref, des nanas avec des culs comme ça (il mime une pastèque). Elles venaient nous chercher pour danser. Là, le doc me fait: « Non Nico, n’y va pas. » Je m’étais claqué sur six centimètres à mon retour à l’entraînement en début de semaine, après les trois jours de fête. Mais je vais quand même danser. J’accentue la lésion de deux centimètres. Je pars en vacances et ma blessure n’est pas cicatrisée au moment du stage d’avant-saison. Trois jours après, bim, je me pète encore, juste à côté du premier claquage. Je loupe tout le début de saison et je ne fais que 13 matchs de championnat sur l’année 1995-1996, pour terminer sur un dernier claquage, lors de la demi-finale retour de Ligue des champions contre la Juve, à la Beaujoire, trois semaines avant l’Euro 96... que je rate. À cause de ce tout premier claquage. Une connerie.




Vous faisiez justement tous les trois partie des Bleus. Ça se passait comment?
RP. Houllier admirait ce qu’on pouvait faire à Nantes. Après l’élimination contre la Bulgarie pour la qualif’ au mondial 94, Jacquet cherchait sa formule. Il voulait s’appuyer sur une ossature de joueurs plus jeunes. Perso, on m’a super bien accueilli. Je suis arrivé à l’époque Houllier, avec la génération d’avant, les Sauzée, Angloma, Di Meco, Papin, Cantona.
NO. On était les petits qui arrivaient, encastrés entre les Parisiens et les Marseillais qui se détestaient entre eux. Puis il y avait les Bordelais. Quand on en parle maintenant, ça fait sourire, car on n’a pas eu la même carrière qu’eux, mais Jacquet se questionnait grandement entre le trio Pedros-Ouédec-Loko, ou les trois Bordelais: Zidane, Dugarry et Lizarazu. Contre la Roumanie, à Saint-Étienne (0-0), je tire sur la barre à cinq minutes de la fin. Après ce match, Jacquet m’écarte. Terminé.
PL. Si on gagne ce match-là, en marquant au moins un but, on aurait sûrement tous les trois joué l’Euro.
NO. Même Marcel Desailly m’a critiqué le lendemain dans la presse. On a failli se battre un mois après à Clairefontaine.

Comment ça?
NO. Un journaliste demande à Marcel: « Des Nantais, qui avez-vous trouvé bon? » Lui répond: « Tous corrects sauf un, Ouédec. » Je réponds dans la presse: « Le seul apte à juger mes performances, c’est Jacquet. De quel droit Desailly se permet de me juger? » Un mois après, on se réunit à Clairefontaine, avant de jouer la Pologne. J’arrive au château, je m’installe pour bouffer, avec Cantona en face de moi. Di Meco à l’autre bout de la table: « Putain, Marcel, regarde, tu t’es fait allumer par Nico le petit Nantais. »
PL. Deschamps, Di Meco, Angloma, leur truc, c’était de reprendre tous les articles de presse de déclarations passées, entre les clubs, pour allumer et chambrer. C’était du troisième ou quatrième degré.
NO. Sauf que Marcel bloque, recule sa chaise et me regarde méchamment: « Toi, t’as intérêt à mettre tes protèges demain car je vais te fracasser tes tibias. » Je me souviens qu’il a changé de visage. Je lui dis: « Qu’est-ce qui t’arrive? C’est toi qui parle de moi en premier. Ferme ta bouche! » Cantona était en face de moi, il m’a fait un petit sourire, histoire de dire « Laisse tomber, c’est un abruti. »
PL. Canto nous aimait bien, les jeunes, les Nantais.
NO. En équipe de France, quand tu ne rentres pas dans le moule de certains, c’est fini. Et à l’époque, il y avait des moules: le microcosme Blanc, Deschamps, Desailly. Les cadors, les bras droits de Jacquet. Si tu n’étais pas copains avec eux... C’est comme ça. Et ce n’était pas du tout mon style de lécher des culs. Desailly et Deschamps étaient jaloux de notre réussite à Nantes.
RP. Je ne suis pas surpris par la réaction de Desailly. Je n’aurais sans doute pas le même discours pour Didier en revanche. Je n’ai jamais senti en lui de jalousie de sa part, il a eu une carrière exceptionnelle. Après, Marcel a la mémoire courte. Il a eu des moments très compliqués dans sa carrière.
NO. Ils parlent rarement de leur passage nantais. Ils n’ont rien gagné avec Nantes, et ils avaient les glandes. Bon, ils ont tout gagné ensuite, mais il faut remettre dans le contexte de l’époque. Nantes, c’est leur ville à eux aussi. Ils ont été formés ici, comme nous. Mais nous, on les a éclipsés.
RP. Il y avait eu une grande campagne de com’, genre la Canari mania, autour de Didier et Marcel, disant qu’ils seront champions d’Europe dans les cinq ans. Un flop complet. Nous on demande rien, c’est Marcel qui parle de nous. Dans Les Yeux dans les Bleus, il m’allume parce que j’ai loupé le penalty à l’Euro. Et Liza lui dit: « Pour qui tu te prends là? C’est pas bien ce que tu dis ! » Liza ne savait pas que Marcel se chiait dessus à l’idée de tirer un penalty. Quand t’as la mémoire aussi courte, ne dis rien, ne parle pas.



Aujourd’hui, votre génération dorée, celle qui a tant marqué les gens, n’a aucun rôle dans le FC Nantes. Pourquoi?
RP. En gros, j’ai senti l’équipe de 2001 (championne de France avec Denoueix, Da Rocha, Monterrubio, Carrière...) plus dérangée par notre génération, que nous avec celle de 1983. C’est dommage.
NO. La génération de 1983, on les admirait, les Touré, Vahid, Amisse.
PL. C’était nos idoles. On les regardait jouer tous les week-ends. Puis Coco le disait: on n’était pas la meilleure équipe du monde, pas la meilleure équipe qu’il ait eue, vue et connue. Mais il a joué avec nos qualités. Au lieu de faire tourner le ballon comme il a pu faire en 1983, avec des joueurs très techniques qui pouvaient faire la différence, nous, comment on faisait? Dès la récupération, ça giclait vite devant. C’est ça, le jeu à la nantaise.
RP. On a peut-être trop parlé de nous à la génération 2001. J’ai eu des échos de gens restés au club qui me disaient qu’à cette époque, on voulait effacer la période 1995, ne plus en parler.
NO. Mais depuis les années 2000, le club a changé alors que dans les plus grands clubs européens, Milan, Bayern, Manchester United, Real Madrid, Barça, ce ne sont que des anciens joueurs au sein du club. À Nantes, quand on jouait, Coco et ‘Bud’, ils avaient été joueurs pour Nantes aussi avant. C’était la suite logique.

Si on vous propose aujourd’hui de revenir dans l’encadrement du FC Nantes, vous dites quoi?
PL. Moi, oui.
NO. Je me vois pas aller frapper à la porte de Kita et lui dire: « Voilà, je suis Nicolas Ouédec, est-ce que t’as un poste pour moi? »
PL. Peut-être qu’ils ont eu peur qu’on fasse de l’ombre aux gens en place. Si j’avais eu la possibilité de travailler à Nantes, j’aurais fait des choses pour le club, pas forcément pour tirer la couverture sur moi.
RP. Si on m’avait appelé, pourquoi pas. J’ai quand même du respect pour Waldemar, parce que je respecte toujours ce genre de types qui mettent leur propre pognon. Je l’ai parfois par textos.
NO. Si Kita m’avait dit: « Voilà, j’ai besoin de deux ou trois anciens » , j’aurais sans doute dit oui. Mais à l’époque, le discours était différent. C’était mort. Avant lui, Roussillon, c’était encore pire. Ils ont viré tout le monde, le doc, Denoueix. Quelque part, notre génération a fait rêver, mais elle a énervé aussi. « C’est bon, c’est fini, faut passer à autre chose. » Le discours de Pascal Praud en gros.



Au fait, Suaudeau a fini par découvrir le nom de la copine de Makélélé?
RP. On était en stage d’avant-saison 1995-1996, à Crans-Montana, en Suisse.
NO. La « pression » devenait trop importante pour l’entourage de Coco, notamment son meilleur pote, Jean-René Toumelin. La bande Karembeu, Japh’ et Claude est devenue très proche de Coco et des Toumelin. La femme de Jean-René a su que Claude fréquentait la fille de Coco. Donc forcément, Jean-René l’a su, et l’a dit à Coco. Coco avait sa fille à la maison encore. Il devait poser des questions, comme tout père quoi. Là, y a tout qui se mêlait. Ça a complètement fait foirer le stage de début de saison.
RP. Claude n’était pas bien. Coco non plus. Ils ont discuté une bonne fois pour toutes, mais c’était chaud. Il y avait un malaise.
NO. Coco était abattu. On le voyait à sa tête, il n’avait plus d’enthousiasme. D’un seul coup, il ne voyait plus Claude comme un des ses « fistons » mais comme s’il avait été trahi, un peu.

Il vous en a parlé?
NO. Je rentrais à pied du terrain d’entraînement vers l’hôtel avec Coco. Je voyais qu’il n’allait pas bien. Je l’aborde, il me regarde et tu sais ce qu’il me dit? « Depuis combien de temps tu sais? » « Oh... pas longtemps » que je réponds. Je me démerde comme je peux avec ma réponse. « Vous savez, c’est pas la mer à boire, hein... » Mais ça a pourri l’ambiance. Claude a commencé la saison, mais...
PL. C’est aussi pour ça qu’il est parti de Nantes, Claude.
RP. Si l’affaire avait éclaté pendant la saison 1995, ça n’aurait pas changé la saison. C’était quelque chose de futile, ça ne changeait pas non plus notre vie que Claude sorte avec la fille du coach. Mais ça aurait été dommage parce que Claude était vraiment en pleine bourre.
NO. En tout cas, je me souviendrai toujours de cette réponse de Coco, quand je lui ai demandé: « Ça va coach? » « Non, le coach va pas bien. Tu n’es pas sans savoir que le coach a des problèmes. »



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Propos recueillis par Victor Le Grand et Ronan Boscher