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Platini et le complexe de 98

Par Alexandre Doskov
Platini et le complexe de 98

Pendant vingt ans, Michel Platini a incarné ce que le football français avait fait de plus beau. Alors quand les gars de 98 sont venus chiper la place de la génération 84 en s'installant de façon tapageuse en haut du Panthéon du foot tricolore, Platini s'est senti lésé. Un agacement qu'il n'a jamais cherché à dissimuler.

C’est un grand classique, ceux qui ont marqué l’histoire aiment y garder une place unique, et laisser leur nom dans la postérité le plus longtemps possible. Par exemple, on disait de François Mitterrand qu’il avait tout fait pour qu’un socialiste ne lui succède pas à l’Élysée en 1995, en s’occupant parfois de torpiller lui-même ses successeurs potentiels, comme il l’a fait avec Michel Rocard. Premier socialiste à avoir obtenu le sacre républicain, Mitterrand refusait de voir un autre homme de son camp devenir son égal. Un phénomène qui n’épargne pas le football, en témoignent les #AjamaisLesPremiers marseillais de bonne guerre qui pullulent sur Internet chaque fois que le PSG prend une rouste en Ligue des champions. « Après moi, le déluge. »

En disant adieu au maillot bleu en 1987, Michel Platini laissait derrière lui quelques chefs-d’œuvre. Des titres à ne plus savoir quoi en faire, trois Ballons d’or, deux demi-finales de Coupe du monde, un Euro remporté et terminé à 9 buts. Sans rire, qui allait venir le chercher après tout ça ? Platini avait planté le drapeau du football français plus haut que quiconque avant lui, et peut-être se disait-il que personne après lui ne tutoierait les mêmes cieux. Mais en commençant à partir de 1992 à orchestrer les préparatifs de la Coupe du monde 98 en France, dont il est coprésident du comité d’organisation, Platini concevait l’enfant qui allait tuer le père.

On m’a volé ma Coupe du monde

Ses Brutus à lui, ce sont 22 joueurs menés par un certain Zinédine Zidane, lancés vers l’exploit sportif le plus retentissant de l’histoire du football français, celui qui avait toujours échappé à Platoche et à ses partenaires : soulever cette satanée Coupe du monde. Les échecs de Platini avaient été magnifiques, certes. La France entière avait pleuré de haine, de rage, de dégoût et de désespoir avec lui en 1982, après l’humiliation du France-Allemagne de Séville. Quatre ans plus tard, les Bleus sont à nouveau dans le concert des grandes nations du football et s’envolent jusqu’à la troisième place. Un Mondial au cours duquel les fans observent un Platini héroïque qui joue blessé, sous infiltration, et qui passe même à deux doigts de la catastrophe en ratant son penalty en quart de finale contre le Brésil.

Autant d’exploits et d’épopées violemment envoyés dans les cartons à archives par la génération 98, un 12 juillet vers 23 heures, sur un air de Gloria Gaynor. La France a enfin remporté la Coupe du monde, sa Coupe du monde, chez elle. En descendant de la tribune officielle pour rejoindre le vestiaire des héros, Michel Platini sourit, mais jaune. Car c’était surtout « sa » Coupe du monde, celle qu’il a organisée, grâce à laquelle il allait enfin entrer dans le club des dirigeants du football, un costume dont il rêve. Et ça, il s’agit que personne ne l’oublie. La scène est rapportée par le livre Président Platini : le triple Ballon d’or arrive dans le vestiaire et balance un fracassant : « Alors les gars, il a fallu que j’organise un Mondial pour que vous le gagniez ? » Réponse sèche de Deschamps : « Certains sont faits pour organiser, d’autres pour gagner. »

Numéro 10 Michel vs numéro 10 ZZ

Michel Platini n’a jamais caché avoir peu de considération pour Deschamps, qui l’a remplacé dans le rôle de capitaine de l’équipe de France. Pour lui, DD ne serait qu’un chanceux né dans la bonne génération, rien de plus. Mais il y a un autre joueur qui crispe particulièrement Platini. Celui qui l’a remplacé dans le cœur des Français comme numéro 10 éternel, qui viendra remettre en cause son statut de meilleur joueur français de tous les temps : Zinédine Zidane. À son égard, Platini a au mieux du dédain, au pire un mot déplacé. « Ce que Zidane a fait avec un ballon, Maradona le faisait avec une orange » , aurait-il un jour affirmé. La réponse de Zizou est arrivée par l’intermédiaire de Ronaldo (le Brésilien) un jour de 2006, alors que Platini avait critiqué le jeu du Fenomeno suite à l’élimination du Real en Ligue des champions. « Platini me laisse indifférent. Mon coéquipier Zidane l’a dépassé en tout et m’a toujours dit que Platini était jaloux. »

Il faut dire qu’au-delà d’être diamétralement opposés dans leur façon de jouer et du point de vue de leurs personnalités, Platini et Zidane ont aussi poursuivi leur affrontement à distance dans leur gestion de l’après-carrière sportive. D’abord entraîneur de l’EdF sans gloire, Platini avait ensuite profité de la réussite du Mondial 98 pour devenir un homme politique du football : conseiller du président de la FIFA Sepp Blatter, puis vice-président de la FFF, et patron de l’UEFA à partir de 2007. Zidane, lui, allait choisir une autre voie, celle qui entretiendra son aura et sa légende là où Platini deviendra pour une partie du public l’incarnation du dirigeant sportif véreux.

Quand France 98 faisait campagne pour Platini

La fin sportive avait pourtant été rude pour Zizou, sorti des terrains par la petite porte après un triste coup de tête. Zidane opte alors – aussi par caractère – pour le silence, histoire de se refaire une virginité et une santé médiatique, et endosse le rôle du passionné en retournant travailler au Real Madrid. Il s’y montre travailleur, sérieux et patient, passant ses diplômes d’entraîneur avant de prendre en main la réserve, jusqu’à la consécration de janvier 2016 et l’arrivée à la tête de l’équipe première. Dans le même temps, Platini est devenu un homme détesté, représentant ce qu’il se fait de pire comme dirigeant. Bedonnant, ambitieux, ami avec des crapules, mêlé à des affaires de gros sous… Rien n’est épargné à Platoche, qui voit même son image de parfait organisateur du Mondial 98 écornée après les révélations de Chuck Blazer qui jurait que des pots de vins avaient été attribués. Des allégations, pas de preuves, pas d’accusations directes contre Platini, mais « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose » écrivait Beaumarchais dans Le Barbier de Séville.

Les cadors de 98 avaient pourtant été plus que fair-play avec Platini au moment où ce dernier partait à l’assaut de la présidence de la FIFA. « Platini est la personne idéale » , avait publiquement déclaré Zidane. Deschamps s’était fendu d’un « S’il y a une personne crédible et légitime, c’est bien lui, c’est certain » . Mais il y a un homme à qui on ne la fait pas, c’est Dugarry, qui s’insurgeait sur RMC après le début du grand déballage contre Sepp Blatter : « Ce qui m’énerve, c’est que tout le monde paraît offusqué. Je trouve ça génial. Ça fait 20 ans que Michel Platini travaille avec Blatter et il est étonné ! Il dit :« Il faut qu’il parte ! C’est scandaleux ! »C’est ce qui me fait rire. Maintenant, les masques tombent. » Du grand Duga, tirant la langue à Platini avec mépris en mimant frénétiquement un bras d’honneur, comme pour mieux le ramener en 1998.

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