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Lucien Muller, ce pionnier oublié du football français
Lucien Muller Schmidt (son nom complet) nous a quittés ce mardi 20 janvier à 91 ans. Le « petit Kopa » (pas si petit que ça) était passé dans les années 1960 par le Real Madrid et au Barça, mais sa carrière hors norme a été quelque peu occultée en France.

Le football français a eu un grand Muller, sans U tréma et qui ne fut pas un « Bomber » comme Gerd, mais plutôt un élégant meneur de jeu. Lucien Muller est décédé ce mardi, à l’âge de 91 ans, laissant derrière lui un nom qui parle aux amoureux des Bleus et aux amateurs de quiz, mais aussi une carrière hors normes qui aura été occultée en France. Natif de Bischwiller en 1934, c’est au cours de sa jeunesse alsacienne qu’il fit ses premiers pas de footballeur très doué.
Di Stéfano, Puskás, Gento & Cie
Allons directement à la légende. À l’été 1962, il débarque au Real Madrid, certes déclinant, mais encore le plus grand club du monde. « C’est Alfredo Di Stéfano qui m’a fait venir, rembobinait Lucien sur le site de la FFF en 2022. Il est venu me voir à Reims et cela s’est conclu comme cela. Di Stéfano cherchait un milieu de terrain qui donnait bien le ballon. » Don Alfredo qui vient vous chercher : la classe ! Il faut dire que l’Alsacien a brillé au grand Reims, vainqueur du championnat de France 1960 et 1962 en régalant ses attaquants Fontaine, Piantoni et Vincent. « Cette équipe est la plus complète que le Stade de Reims ait jamais eue », s’émerveillait le seigneur du banc Albert Batteux. Di Stéfano a écrit la suite.
J’avais plus ou moins la même manière de jouer que Pep Guardiola quand il était au Barça.
Normal : en 1962, à 36 ans, le génie hispano-argentin ne pouvait plus être le buteur meneur prodigieux, mais aussi l’étonnant box to box qui remontait les ballons de l’arrière. Puskás non plus, qui organisait aussi un peu le jeu. Alors va pour Muller, en meneur un peu plus reculé. « J’avais plus ou moins la même manière de jouer que Pep Guardiola quand il était au Barça », confirmait Lucien. Il doit se pincer pour réaliser qu’il joue bien avec le grand Alfredo et surtout le grand Ferenc : « Quand j’étais jeune, je rêvais de Puskás et je n’imaginais pas qu’un jour, je jouerais à ses côtés au Real Madrid. » Et c’était parti !

Tout au long de trois saisons inoubliables aux trois titres de champion d’Espagne 1963-1964-1965 et une finale de C1 1964 (ex-Coupe des clubs champions) hélas perdue contre la terrible Inter d’Helenio Herrera (3-1), il gagne deux surnoms, « Don Luciano » et « le Petit Kopa ». Un sobriquet flatteur mais incongru : l’immense Raymond, Ballon d’or 1958, qui l’avait précédé au Real (1956-1959), ne mesurait qu’1,68 mètre, et Muller 1,75 mètre. Détail pas si anodin, car c’était un beau gabarit à l’époque. Surtout pour les footballeurs français, jugés alors pas très athlétiques au moment où l’impact physique devenait prééminent dans le jeu moderne.
Le talent et la caisse, donc, qui lui permettront de switcher au FC Barcelone, en 1965 : « Je suis resté trois ans avant au Real Madrid avant d’enchaîner trois autres saisons au FC Barcelone. Aucun autre joueur français ne l’a fait, surtout qu’après ma carrière, je suis revenu comme entraîneur de Barcelone. C’était inédit et cela le reste. » Au Barça, il gagnera la Coupe des villes de foire 1966 (ex-C3), la Coupe d’Espagne 1968 et une estime éternelle. Il sera même l’exception souvent oubliée à une certaine malédiction des joueurs français au Barça. Car avant la réussite tardive de Ludovic Giuly, Thierry Henry ou Éric Abidal, Philippe Christanval, Emmanuel Petit, Richard Dutruel, Frédéric Déhu, Christophe Dugarry, Laurent Blanc y avaient échoué. Pas Lucien, peu souvent mentionné dans cette réussite catalane, alors qu’en sus, les footballeurs français étaient très rares à être engagés à l’étranger jusqu’aux années 1990, qui plus est dans des grands clubs…
L’ombre bleue dans sa lumière
Notre meneur alsacien raccroche en pente douce après deux saisons à Reims (1968-1970). Pareil talent ne pouvait évidemment pas manquer en équipe de France. Mais c’est aussi lors de son bail avec les Bleus (1959-1966) qu’il passera à côté d’une postérité plus glorieuse dans son pays. En effet, il arrive après l’épopée suédoise du Mondial 1958 et rate surtout la finale du premier Euro en 1960 : « En demi-finales contre la Yougoslavie, on menait 4-2 à 20 minutes de la fin et on s’est fait remonter pour être battus 5-4. On a perdu un match inimaginable ! Je ne joue pas le match pour la troisième place contre la Tchécoslovaquie (0-2, NDLR). Les sélectionneurs avaient tout chamboulé pour aligner ceux qui n’avaient pas joué avant… »
En demi-finales contre la Yougoslavie, on menait 4-2 à 20 minutes de la fin et on s’est fait remonter pour être battus 5-4. On a perdu un match inimaginable !
Pas de médaille de bronze, donc, et ensuite une non-qualification en Coupe du monde 1962, une dernière cape en 1964 et une élimination catastrophe en poule du Mondial anglais de 1966 (où il n’a pas joué) : « Je n’ai que seize sélections en équipe de France, et une en France B, mais c’est aussi parce qu’il n’y avait pas autant de matchs qu’aujourd’hui et parce que j’évoluais à l’étranger. Une fois parti en Espagne, je n’ai plus vraiment été considéré par les sélectionneurs… C’était une autre époque. »
Le football français est une nouvelle fois en deuil cet hiver. L'ancien milieu de terrain international Lucien Muller est décédé ce mardi à l’âge de 91 ans. La FFF présente ses plus sincères condoléances à la famille et aux proches de Lucien Muller.https://t.co/DndsgJcLjP
— FFF (@FFF) January 20, 2026
Mais la vraie scoumoune qui le privera d’une aura plus conséquente, il la vivra sans doute dans sa carrière de coach. Débutée à Castellon (1970-1974), poursuivie ensuite à Burgos (1975-1976) et Saragosse (1976-1977), elle aboutit au Barça en 1978. Après 27 journées de Liga, il est viré avant la fin d’une saison où les Blaugrana décrochent en mai 1979 la Coupe des vainqueurs de Coupes (ex-C2) face au Fortuna Düsseldorf (4-3 A.P.) : « On avait une belle équipe, mais j’ai subi une pression terrible », balayait-il dans L’Équipe.
Le grand Lucien aurait pu être le premier entraîneur français à remporter une Coupe d’Europe des clubs ! Si on excepte Helenio Herrera, Argentin naturalisé français… Avec Monaco (1983-1986), Lucien Muller gagnera quand même la Coupe de France 1985 en drivant la pétillante ASM de Bellone, Amoros et Stojković. Il mordit même dans la modernité à venir en figurant au premier match télévisé par Canal +, Nantes-Monaco (1-0), le 9 novembre 1984. Après deux dernières piges sur le banc de Majorque et Castellon (1987-1992), il prit une retraite bien méritée en se retirant sur la Côte d’Azur. Et il s’est éteint au bel âge avancé de 91 ans, comme un beau soleil couchant.
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