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Mario Morisi : « Le penalty de Baggio à Pasadena, c’est le concentré total de l’horreur »

Propos recueillis par Mamadou Junior Diop
10' 10 minutes
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Roberto Baggio of Italy during the 1994 FIFA World Cup final match between Brazil and Italy at Rose Bowl on July 17, 1994 in Los Angeles Pasadena, California. (Photo by Alain Gadoffre / Onze / Icon Sport )  - Photo by Icon Sport
Roberto Baggio of Italy during the 1994 FIFA World Cup final match between Brazil and Italy at Rose Bowl on July 17, 1994 in Los Angeles Pasadena, California. (Photo by Alain Gadoffre / Onze / Icon Sport ) - Photo by Icon Sport

À l’heure où l’Italie s’apprête à regarder la Coupe du monde à la télévision pour la troisième fois de suite, Mario Morisi publie Roberto Baggio, vingt ans de folie italienne et mondiale aux éditions Les Artilleurs. Avec 464 pages, voilà comment passer le temps. L’occasion de parler de Pasadena, de genoux en vrac, de bouddhisme, de la Coupe du monde 2002 et d’un pays qui n’a pas écouté l’un de ses plus grands monuments.

D’où vient cette obsession pour Baggio ?

Mon père était ouvrier, chef de chantier. Le soir, il me prenait sur ses genoux et me racontait les histoires des grands joueurs : Meazza, Piola… Il n’y avait pas de télévision, peu de magazines, donc mon imagination chauffait. Et un midi, à Marseille où je travaillais comme journaliste, je lis dans L’Équipe et la Gazzetta dello Sport qu’il y a un phénomène de 17 ans aussi fort que Maradona. La Fiorentina l’achète pour 3 milliards (de lires) alors qu’il est encore inconnu. Et le jour de son dernier match avant de rejoindre Florence, il se casse le genou. Deux ans de purgatoire. Je suis ça comme un feuilleton. Et tout à coup, en 1989, c’est l’explosion : des slaloms entre six joueurs, une beauté, une grâce.

On le résume aujourd’hui à deux choses, le catogan et le penalty de Pasadena, et ce serait comme résumer les contes et légendes d’un peuple à deux histoires alors que Baggio, c’est tout.

Mario Morisi

Ce livre n’est pas une biographie. C’est quoi, alors ?

On rentre dans la peau de Baggio, de 1967 jusqu’à hier, et on fait tout le chemin avec lui. Je suis allé sur place, j’ai rencontré sa famille, ses camarades d’école, les journalistes qui l’ont suivi. Ce que je veux montrer, c’est qu’on le résume aujourd’hui à deux choses, le catogan et le penalty de Pasadena, et ce serait comme résumer les contes et légendes d’un peuple à deux histoires alors que Baggio, c’est tout : les détails, les coulisses, les intrigues, les blessures, les retours, les jalousies, les entraîneurs qui ne supportaient pas toujours qu’on regarde plus le joueur qu’eux.

 

Mario Morisi (Photo : Laura Morisi)
Mario Morisi (Photo : Laura Morisi)

On dit que Baggio, c’était le joueur que les tribunes comprenaient mieux que les bancs de touche.

Quand on arrive au 4-4-2, à l’étude des espaces vides, on se débarrasse du numéro 10. L’époque de Michel Platini et Günter Netzer disparaît. Les entraîneurs ont un mec que tout le monde adore, que tout le monde paierait pour voir, mais qu’ils ne savent pas toujours où mettre. À la Juve, il y avait comme coéquipiers Vialli, Ravanelli, Casiraghi, Del Piero ; à Milan, Capello pouvait aussi compter sur Savićević, Weah, Simone… Baggio, lui, ce n’est pas la peine de lui donner des consignes, il rôde comme un fantôme, puis il apparaît et te tue. Quand il marque, tout le monde l’adore ; quand l’équipe est en difficulté, on dit : « Il ne coupe pas, il ne défend pas ». Donc oui, ça pose un gros problème.

Pasadena 1994. Est-ce le raté le plus célèbre de l’histoire du football ?

Tous les penaltys sont tragiques. Sauf que là, celui du 17 juillet 1994 à Pasadena, c’est le concentré total de l’horreur. Toute sa vie est un grand fleuve qui l’amène vers ce moment. Depuis l’âge de 6 ans, dans le jardin familial, Baggio rêvait de marquer contre le Brésil. Puis il y a la rivière : il n’a pas marqué en sélection depuis 1993 contre l’Estonie, tout le monde dit que ce n’est pas un vrai champion, que l’Italie a perdu contre l’Irlande à cause de lui. Et puis, contre le Nigeria, à la dernière minute, il apparaît, il marque, et pendant trois ou quatre matchs, il est sublime. Enfin il y a le petit ruisseau : 35 degrés à l’ombre, les supporters brésiliens qui font la macumba, le candomblé, le vaudou, Baresi et Massaro qui ont déjà raté, Taffarel devant lui, Dunga derrière lui, toute l’Italie qui rêve. Sur les 114 penaltys officiels qu’il a tirés, il n’y en a pas un seul qui soit monté plus haut que la tête du gardien. Et là, au centième de seconde, le subconscient craque, la balle passe au-dessus. Tu as le fleuve, la rivière, le petit ruisseau, et toi tout seul devant Dieu. Et tu rates. Les Brésiliens disent que c’est le bon Dieu qui a pris le ballon de Pasadena et l’a mis au Paradis.

Dans le livre, vous posez presque la question : si Baggio avait marqué et que le Brésil avait gagné quand même, serait-il devenu la même icône ?

Son père lui a dit après : « Tu as loupé le penalty, mais tu as gagné le cœur des gens. » Ça dit tout. S’il l’avait mis, il aurait peut-être gagné son deuxième Ballon d’or (après celui de 1993, NDLR), qu’il perd derrière Hristo Stoitchkov. Il aurait été une légende incontestée du football mais serait-il devenu ce mythe-là ? Je ne sais pas. L’Italie lui pardonne parce qu’il l’a portée. En 1990, il entre contre l’Argentine et il manque de retourner le match. En 1994, il sauve l’Italie contre le Nigeria, il la porte. En 1998, contre la France, il entre et met la défense française dans le trouble pendant une demi-heure avant une nouvelle élimination aux tirs au but. Il n’a jamais été battu dans le jeu pendant trois Coupes du monde : deux buts en 1990, cinq en 1994, deux en 1998. Avec le temps, tellement il est beau, tellement il est triste, cette image de l’homme mort debout, la tête baissée à Pasadena, est rentrée dans le cœur de tout le monde. Au-delà du résultat.

Avec le temps, tellement il est beau, tellement il est triste, cette image de l’homme mort debout, la tête baissée à Pasadena, est rentrée dans le cœur de tout le monde.

Mario Morisi

La non-sélection de 2002, c’est une décision logique ou une faute de Trapattoni ?

Premièrement, ça s’explique : pour partir sept semaines en Coupe du monde, c’est peut-être risqué de prendre un mec aussi fragile. Il sort d’une blessure énorme, même s’il revient en avance, même s’il marque avec Brescia. Deuxièmement, quand tu regardes l’équipe d’Italie, il y a Totti, Del Piero, Vieri, Inzaghi, Montella… Ce sont des attaquants extraordinaires. Mais il y a quand même cette histoire : Baggio est tellement attendu. La FIFA aurait aimé voir Baggio et Ronaldo au Japon et en Corée, parce que ça faisait tourner la machine à dollars. Et puis il y a une dimension plus trouble, que je ne présente pas comme une vérité, mais comme une hypothèse de journaliste : Baggio est lié à une grande organisation bouddhiste japonaise, il est vénéré là-bas par certaines communautés. Imaginer Baggio faire des miracles pour l’Italie, c’est voir un pays catholique être sauvé par un apprenti bouddha… Pour moi, il y a eu des consignes pour dire : il est blessé, il est vieux, ça suffit. Je ne peux pas dire si c’est vrai ou faux. Si on est honnête, on donne les éléments et on laisse d’autres faire l’enquête. Ce qui est sûr, c’est que ne pas l’emmener, ce n’est pas seulement laisser un joueur à la maison. C’est refuser un rêve.

 

On parle souvent de Baggio comme d’un artiste, mais son histoire est aussi celle d’un corps massacré. On l’oublie ?

On lui a demandé récemment si, avec son physique, il aurait trouvé sa place dans le football actuel, avec tous ces athlètes. Il a répondu : « Attendez, à mon époque, Maradona, Baggio et les autres, on s’est fait massacrer, couper en deux par tous les défenseurs. » Quand tu prenais un coup de coude, on disait que tu étais une pleureuse. Quand tu prenais un tacle par-derrière, on disait : relevez-vous. Aujourd’hui, dès qu’on tire un maillot, c’est sifflé. Et pour les coups francs, c’est pareil : il en a marqué énormément, mais il disait que ça aurait pu être bien plus. À l’époque, le mur n’était pas toujours à bonne distance. Donc on parle d’un artiste, oui, mais d’un artiste qui joue avec un corps fracassé.

Pourquoi son bouddhisme a-t-il autant fasciné l’Italie ?

Parce que c’est sincère et profond. Il est à Florence, blessé, pris dans un délire collectif, presque comme les Beatles. Il adore la musique, Zucchero, Springsteen, Prince, la pop, le rock. Un jour, il va déguisé chez un marchand de disques pour chercher un album des Eagles. Le disquaire le reconnaît, lui parle de sa propre pratique bouddhiste, lui donne des livres. Baggio essaie, se fascine, entre dans la pratique. Et puis il y a cette anecdote avec Toto Schillaci en 1990. Ils sont dans la même chambre, Schillaci entend quelque chose, ouvre la porte et voit Baggio plié devant une sorte de petit temple en bois. Baggio lui dit : « Je ne voulais pas t’embêter, je suis bouddhiste. Je prie le matin et le soir. » Là, il y a tout : le respect du partenaire, la détermination, l’humour, la gentillesse. Et surtout, il ne fait pas la morale. Il ne dit pas : il faut tous devenir bouddhistes. Mais il dit une chose très forte : dans le bouddhisme, tu es responsable de ce qui t’arrive, tu es le fils de tes actes. Pour le penalty, pour tout, il dit : je n’ai pas fait assez de chemin pour comprendre.

Dans son projet pour la formation, il veut qu’on regarde les gros, les différents, les bancals, ceux qui ne rentrent pas dans le moule, parce que c’est peut-être eux qui ont du génie par rapport aux gamins qui courent vite.

Mario Morisi

Le rapport de 900 pages qu’il a remis à la Fédération italienne, qu’y avait-il dedans, et pourquoi n’a-t-on pas écouté ?

Après l’élimination de l’Italie en Afrique du Sud en 2010, il est nommé vice-président chargé de la formation et de la détection. Il monte un projet d’avant-garde : filmer et garder tous les matchs de jeunes de toute l’Italie, les classer, les utiliser pour le scouting. Et surtout, il veut qu’on regarde les gros, les différents, les bancals, ceux qui ne rentrent pas dans le moule, parce que c’est peut-être eux qui ont du génie par rapport aux gamins qui courent vite. Il fait un truc de 900 pages, scientifique, techno, vraiment sérieux qui nécessite plusieurs dizaines de millions d’investissements sur plusieurs années. Il arrive avec deux ou trois personnes à la Fédération, on les fait poireauter cinq heures dans le hall, puis on les reçoit un quart d’heure et on leur dit : « On vous téléphonera. » Ils espéraient peut-être qu’il resterait vice-président pour faire le beau. Mais un jour, il appelle la presse et dit : « Il ne faut pas me prendre pour un con, je ne suis pas une potiche. » Il attendait une réponse, l’argent, les moyens. Ce n’est pas comme ça qu’on va loin.

 

Quand tu attends le prochain match de l’Italie au Mondial.
Quand tu attends le prochain match de l’Italie au Mondial.

Le football italien a-t-il cessé de produire des Baggio, ou a-t-il surtout cessé de savoir quoi faire des joueurs comme lui ?

Baggio l’explique lui-même. Quand il était gamin, dans son jardin, il essayait de viser avec son ballon les feuilles qui tombaient. Il se mettait entre les voitures et essayait de faire tomber une fleur. Il jonglait les yeux fermés. Il était tout seul avec deux copains et il déglinguait les lanternes. Cette façon de jouer sauvage, elle n’y est plus. Aujourd’hui, tu vas dans les cités, les mecs ne jouent pas parce qu’on leur dit : tu vas te blesser. Un agent passe avec la famille, laisse un chèque, et à 12 ans, on les prend. Ils ne savent rien de la politique, rien du racisme, ils sont isolés dans leur bulle, et on leur dit : sois bon. Ils n’ont pas de liberté de parole. Or Baggio dit des phrases qui sont presque de la philosophie : « Un but, il faut l’avoir marqué avant de toucher le ballon. » Ou encore : « Il faut donner au ballon sa vraie valeur comme à quelque chose qui peut s’arrêter pour toujours d’un moment à l’autre. » Ce n’est pas compliqué, mais son corps, son âme sont dedans.

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