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« Deschamps maîtrise l’art de l’esquive »

Propos recueillis par Thomas Morlec
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« Deschamps maîtrise l’art de l’esquive »

À la tête de l’équipe de France depuis 14 ans, Didier Deschamps a connu de grandes victoires, des défaites marquantes, mais a toujours été maître dans l’art de la communication. Dernier exemple en date, son entretien à France Inter mercredi. Mais qu’est-ce que cela raconte de lui ? Décryptage.

Savez-vous parler le Deschamps ? Mercredi, à huit jours de la Coupe du monde 2026, Didier Deschamps a accordé une longue interview de 35 minutes à France Inter depuis Clairefontaine. Comme à son habitude, le sélectionneur de l’équipe de France a habilement esquivé certaines questions, lâché quelques piques aux journalistes et ne s’est surtout jamais mis en difficulté. Lionel Bellenger, spécialiste de la communication, qui intervient en tant que formateur pour le BEPF (Brevet d’entraîneur professionnel de football) à Clairefontaine, et Daniel Murgui-Tomas, formateur en prise de parole publique et dans les médias, analysent cet entretien pour nous aider à mieux comprendre sa patte et ce que révèle le discours de la Dèche.

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→ Le travailleur acharné

Lionel Bellenger : « En communication, il est bien meilleur qu’il y a 20 ans. Il a pu compter sur des personnes assez expérimentées dans ce domaine à la Fédération, mais c’est surtout parce que c’est un vrai bosseur. Il a un souci d’amélioration permanente qui l’a forcé à réécouter des interviews ou des conférences de presse pour en tirer des enseignements et avancer étape par étape. Ce ne sont jamais de grandes révolutions, mais il s’est créé son chemin progressivement. Aujourd’hui, il est arrivé à une phase de maturité. »

Daniel Murgui-Tomas : «  Avec l’âge et l’expérience, Deschamps se permet plus de choses, comme lorsqu’il dit : “Vous m’avez pris pour une perdrix de 4 mois.” Il a appris la différence entre le personnage public et le personnage privé, et il manie les deux à la perfection. »

→ Sa fermeté

LB : « Deschamps maîtrise l’art de l’esquive. On peut mettre cela sur le compte de la protection, c’est un mécanisme défensif lié à son expérience. Il ne se laisse jamais entraîner sur des terrains glissants et quand il sent que ça peut arriver, il met rapidement des limites. Le sélectionneur des Bleus a une capacité à déceler les pièges qu’on lui tend et à décrypter. Il met rapidement des limites dans les discussions. Il est dans un système de mécanique défensif assez fort. »

C’est le prince du disque rayé. S’il ne veut pas donner une réponse, il ne la donnera pas, s’il veut avoir le visage fermé, il l’aura.

Daniel Murgui-Tomas

DMT : « Didier Deschamps a à la fois la mentalité de l’attaquant, c’est-à-dire de monter au créneau quand il faut en étant offensif pour faire passer un message – c’est ce qui s’est passé là quand il a rebondi sur la question du journaliste sur “sa dernière Coupe du monde” –, et celle du défenseur, où il est là pour préserver l’image. Il est assez ferme à sa manière, un peu comme ce que pouvait faire François Mitterrand quand il remettait en cause la pertinence des questions qu’on lui posait. Parfois, le personnage public peut être caricatural, sobre, voire froid. C’est le prince du disque rayé. S’il ne veut pas donner une réponse, il ne la donnera pas, s’il veut avoir le visage fermé, il l’aura. »

→ L’intelligence de situation

LB : « Il a une manière de communiquer très personnelle, avec une vraie intelligence de situation, que l’on retrouve d’ailleurs dans son management et dans son jeu. Tout est construit, il a connu les plus belles victoires et les défaites les plus cruelles, et c’est ça qui lui permet d’être l’homme et le sélectionneur qu’il est aujourd’hui. »

DMT : « Sur le papier, Deschamps n’apparaît pas comme un intellectuel. D’ailleurs dans l’interview, quand on lui parle de son style, il renvoie cela à de la philosophie. Pourtant, il a une intelligence de la situation, une intelligence interpersonnelle.  Ça s’est vu notamment quand il est monté au créneau pour marteler que tous les joueurs devaient évoluer dans les mêmes conditions ou quand il a entendu un message d’Aimé Jacquet. Dans cet entretien, il a joué le ton professionnel, qui a de l’autorité, mais il est aussi parvenu à jouer la proximité. »

Il ne cherche pas à séduire, c’est le fruit d’une maturité, de la distance. Il ne faut pas se tromper, Deschamps est tout sauf monochrome.

Lionel Bellenger

LB : « Il a clairement dit dans l’interview qu’il ne cherchait pas à séduire, c’est le fruit d’une maturité, de la distance. Deschamps, il ne faut pas se tromper, il est tout sauf monochrome. C’est comme les grands dirigeants, dans la vie de tous les jours ce sont des gens normaux, voire agréables. Heureusement, parce que l’obsessionnalité, c’est le début de la folie. »

→ S’adapter à son interlocuteur

DMT : « Quand il a eu à parler aux jeunes enfants qui étaient venus l’interviewer, il y a tout de suite eu une inflexion de voix, il était plus calme, plus posé. Deschamps a cette capacité à s’adapter à la personnalité de l’autre. Sinon, sur son corpus, que ce soit en conférence de presse, en interview, il reste sur sa ligne de crête et conserve toujours une certaine distance. »

LB : « Quand M. Duhamel lui pose une question sur la pression qu’il peut ressentir avant cet ultime rendez-vous avec les Bleus, lui parle d’attente. Par ce biais, il démystifie les mots et montre à son interlocuteur qu’il n’utilise pas le bon vocabulaire. C’est très fort… Il a aussi cette capacité à sortir des mots communs déconcertants, comme par exemple : « Kylian ? C’est Kylian ». C’est échec et mat pour les journalistes. Il manie l’art du bon sens. »

→ Fendre (un peu) l’armure

LB : « Le seul moment où Deschamps parle à cœur ouvert dans cet entretien est quand il évoque ce que représente pour lui l’équipe de France. Ça, c’est lui, c’est le moment où l’on touche au vrai, et ce n’est que dans 10 % de l’interview. »

DMT : « J’ai trouvé qu’il a été naturel à certains moments. Ce qui se perçoit à l’audio, c’est qu’à chaque fois que ça lui tenait à cœur, on avait un parler vrai. Il a un profil humble et surtout il a des convictions, notamment quand il dit : “Les joueurs ne sont pas là pour recevoir mais pour donner.” C’est une phrase à la Kennedy. Ça vient du fond des tripes d’un professionnel. Et par moments, par la vitesse des réponses, on peut comprendre qu’il est ému. »

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