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Grandeur et décadence d’Heleno de Freitas

Par Thomas Goubin
Grandeur et décadence d’Heleno de Freitas

Footballeur, homme lettré, play-boy, toxicomane et juriste. Heleno de Freitas était tout cela à la fois. L'idole de Botafogo rêvait de soulever la Coupe du monde 1950, il décèdera à 38 ans, dans un sanatorium. Retour sur le destin tragique du prince maudit.

Plus encore que les pelouses de Rio de Janeiro où il étincelait sous le maillot de Botafogo, le Copacabana Palace était le terrain de jeu favori d’Heleno de Freitas. Dans le décor somptueux de cet établissement haut de gamme, posé face à l’immense plage dont il porte le nom, le footballeur aux airs d’aristocrate exhibait sa polyvalence : il conversait avec la haute société carioca, charmait ses plus belles femmes, tout en se saoulant en ivrogne splendide. Une vie de star des écrans, plutôt que d’athlète professionnel. Son arrogance et ses manières de diva coûteront d’ailleurs au prolifique attaquant d’hériter d’un surnom surgit des salles obscures : « Gilda » , personnage vaniteux incarné par Rita Hayworth dans le film éponyme sorti en 1946. Quelques années auparavant, l’actrice américaine avait séjourné au Copacabana Palace. L’idole de Botafogo avait-il tenté de faire succomber Hayworth à son charme de dandy brésilien ?

Attaquant et étudiant en droit

De Freitas était un personnage romanesque. Un génie exalté, cruel et pathétique. Sa vie à la marge des terrains fascinait, au point de générer nombre de fantasmes. Lors de son unique saison avec Boca Juniors (1949), on lui prêta ainsi une aventure avec Eva Péron. De Freitas et son look à la Rudolph Valentino, cheveux gominés sur visage émacié, a-t-il mis dans son lit la femme du président ? La légende le raconte. Ce qui est moins hasardeux à avancer est qu’Heleno de Freitas était un immense joueur de foot. Avec Botafogo, son club de cœur, l’attaquant au port altier et à la technique funambule inscrit 209 buts en 235 matchs, entre 1940 à 1948. Avec le Brésil, il ne se montrera pas moins adroit (19 buts en 18 matchs). En 1945, il est même sacré meilleur buteur du championnat sud-américain (ancêtre de la Copa América).

L’étoile solitaire, surnom de Botafogo, seyait parfaitement à Heleno de Freitas. Rétif à toute autorité, le génie se frottait à ses entraîneurs, aux arbitres, mais aussi à ses partenaires qui osaient ne pas comprendre ses appels ou lui adresser une passe approximative. Le monde ne méritait pas Heleno de Freitas. Fils d’un négociant de café, l’idole de Botafogo se sentait à son aise dans les salons du Copabacana Palace, moins dans la moiteur d’un vestiaire. Le décès de son père avait conduit sa famille, originaire de São João Nepomuceno (Minas Gerais) à migrer vers Rio de Janeiro quand il avait neuf ans. Sur les plages cariocas, Heleno brille balle aux pieds, mais ne néglige pas pour autant ses études, en bon fils de bonne famille. À l’université, ce sera filière droit. A-t-il obtenu ou non son titre d’avocat ? Le débat existe chez ses biographes.

Un fan nommé Gabriel García Márquez

De son vivant, le lettré De Freitas a disposé d’un exégète de luxe, en la personne de Gabriel García Márquez. L’auteur de Cent ans de solitude effectue ses premiers pas de journaliste pour El Heraldo, quand Heleno de Freitas débarque dans la chaleur humide de Barranquilla. Le Brésilien est accueilli en star dans le grand port des Caraïbes colombiennes. Les hommes l’admirent, les femmes soupirent. Gabriel García Márquez succombe aussi aux charmes du juriste en short. Extrait de sa chronique du 18 avril 1950 : « Le docteur De Freitas a démontré qu’il doit être un bon avocat car il a rédigé avec ses pieds, des mémoires et sentences judiciaires, non seulement en portugais et en espagnol, mais aussi en justinien, dans un pur latin antique. » La légende veut que De Freitas ait quitté Barranquilla après une nuit débridée de casino où il perd toute sa fortune.

En août 1948, la première pierre du Maracanã est posée. Une enceinte gigantesque où De Freitas se voit donner sa première Coupe du monde au Brésil et s’offrir un triomphe à la mesure de son égo. Mais quand le Maracanã commence à s’édifier, De Freitas vient d’entamer son déclin. Botafogo ne peut plus supporter les crises d’hystérie du génie et accepte le cœur léger l’offre de Boca Juniors, où le Brésilien peinera à s’acclimater. Gilda de Freitas commence alors à payer des années passées dans les vapeurs d’éther – l’une de ses nombreuses addictions, avec le jeu, l’alcool, et les femmes – mais surtout, la syphilis nerveuse commence à ronger son cerveau. La maladie lui a été diagnostiquée par les médecins de Botafogo, mais l’intouchable De Freitas préfère la fuite en avant que d’affronter la terrible réalité. En 1949, il remporte le championnat carioca avec Vasco de Gama, le seul titre de sa carrière, mais Heleno ne sera pas retenu pour le Mondial 1950. Il vivra le Maracanazo depuis Barranquilla.

Il mange un journal

En 1954, De Freitas est interné au sanatorium de Barbacena, établissement proche du fief familial. L’année précédente, il a disputé le dernier match de sa carrière avec le modeste America de Rio de Janeiro. Sa descente aux enfers sera foudroyante. Dans l’excellent film qui lui est dédié (Heleno, 2012), un De Freitas rachitique, les yeux hallucinés, la dentition éventrée, mange les pages du journal dédiées au premier succès en Coupe du monde du Brésil. De Freitas décèdera en novembre 1959. Le prince maudit a depuis fait l’objet d’une pièce de théâtre, d’une bonne poignée de biographies, et du film sus-cité. Pour la postérité, ne lui manque que d’avoir un cocktail à son nom au Copacabana Palace.

Par Thomas Goubin

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